IO ADVERTISSEMENT SUR LA RECEPTION
et pour y parvenir, nous envoyé ce Concile , c'est à dire
la pomme de discorde.
Les grandes affaires de la chrestienté depuis quelques siècles se traitent auprès des papes; les grandes conjurations se font en leurs Conciles , et ce Concile particulièrement ne feust si tost ouvert, qu'il alluma une guerre sanglante au milieu de l'Alleniiaigne. L'an 63 , le roy d'Espaigne, sçachant bien que ses estais du Pays Bas, qui en avoient gousté l'amertume en Espaigne,ne l'accepteroient jamais , l'y voulleut introduire ; c'estoit parce que , sur leur résistance , il cherchoit occasion d'y introduire les troupes espaignoles , et les mettre en servage. Aussi n'en eust il si tost ouvert la bouche, que tous ses estats , bien que catholiques , se meirent à protester ; et, sur les protestations, il feit venir le duc d' Albe en armes , dont sont nées les guerres civiles esquelles il s'agit aujourd'hui, ou de leur ruyne , ou, si nous sommes bien conseillés , de la sienne.
Alors avions nous , par la grâce de Dieu , la paix en France, laquelle, comme toutes nos prospérités, lui estoit fort suspecte. Pour la troubler, il nous fait envoyer un nonce avec ce Concile. Et bien que nostre roy, son conseil et sa court, selon leur sagesse , en vissent les inconveniens et n'eussent garde de le recevoir, si ne laissèrent ceulx de la relligion contraire d'entrer en telle allarme et défiance , que tost après en reprirent les armes. Dont s'ensuivit que le roy d'Espaigne eut ce contentement de tyranniser ce povre pays à loisir, et de voir entretuer ce royaume à son plaisir.
Geste guerre dura jusqu'en l'an 70, que Dieu nous donna deux ans de paix, pendant lesquels nous commencions , ce sembloit , à nous deciller les yeulx , et à cognoistre que l'Espaignol bastissoit pour nous oster le
jour; sur quoi se faisoient plusieurs beaux desseings à la diminution des siens. Le pape donc, comme à ses gages, envoyé le cardinal Alexandrin, son neveu, vers le roy d'Espaigne , pour prendre instruction de lui , et de là le faict passer en France, pour presser derechef la publication du Concile de Trente , comme le plus abrégé moyen de troubler nostre repos , et donner temps à ses victoires. Avec lui feut conclu et basti le massacre , c'est à dire, à proprement parler, l'exécution du Concile , dont la France a esté long temps sans repos, et souspirera sans doubte à jamais.
Or, pendant ces huict années de misères, le pape n'en a pas fait grande instance ; c'est que nous estions prou acharnés les ungs contre les aultres sans cela; et que nous ne pouvions rien contre l'Espaigne; et, en somme, qu'il ne poursuit pas le Concile pour le Concile , mais nostre ruyne par le Concile. Maintenant que Dieu nous a donné de respirer, au temps que moins il le doibt espérer, il presse; c'est que monseigneur est es Pays Bas, retardant , par ses armes, les trophées d'Espaigne; c'est que la roy ne veult débattre ses justes prétentions de Portugal contre la violence; c'est que plusieurs princes et seigneurs se préparent de toutes parts à venger l'honneur de cest estât; c'est que le roy d'Espaigne mesme sent en sa conscience qu'il a attenté par diverses pratiques , découvertes à sa grande honte et confusion , contre l'honneur et le sang de France. Et ne peult se persuader qu'en temps et lieu , le roy ne s'en ressente. Il a donc recours à son remède ordinaire; c'est d'allumer les troubles en France, et à ce flambeau, qui si souvent lui a réussi , c'est l'entremise du pape et de son nonce qui faict instance du Concile de Trente; et, après le nonce , pour traicter la chose avec plus d'auc-
ui-2 ADVERTISSEMENT SUR LA RECEPTION, eu, torité , viendra le cardinal Borromee, digne instrument de ceste négociation , pour eslre créature du pape et subject du roy d'Espaigne ensemble.
Or, la procédure du nonce a ja esté telle que le but de son voyaige doibt estre assés descouvert à toutes personnes de sain jugement es affaires du monde. Car, oultre les aultres présomptions, en ce seul poinct qu'il a récusé messieurs de Bellievre et du Ferrier, chose non paravant ouïe en ce royaume, il a suffisamment monstre qu'il abhorroit, en ces deux personnes, la paix et la justice de France, et n'en desiroit que la confusion et ruyne. Et n'y a doubte, quand ce viendra à la court de parlement, qu'il ne la veuille, si on le croit, cribler à sa fantaisie; au lieu que paravant les mesmes papes lui souloient rendre tant de respect, que de la faire juge en leurs plus importantes causes.
Cependant, encoresque ces choses, joinctes aulx passées, fassent assés croire à ung chacung que les conseils et courts de ce royaume ne seront moins prudens et circonspects en cest endroict , que les precedens ont esté, sans préjudice, expériences et exemples; soit permis à ceulx qui craignent le mal, et désirent le bien de la France, d'avoir remis ces inconveniens devant leurs yeulx ; et d'autant plus que nous sommes bien proches de la saison (non sans astuce de nos ennemis < que ceulx de la relligion contraire se doibvent dessaisir des villes qui leur sont baillées en asseurance ; c'est à dire, de la saison qu'ils sont et doibvent estre, veu les choses passées qui seront ramenteues par les présentes , plus proches d'allarme , de soupçon et défiance.
Par lettres en date du 'èfebvricr, le roy asseure le roy de Na-varre de ne recevoir ce Concile comme préjudiciable a son estât ^ et aux libertés de V Eglise gallicane ; mais bien dict qu'il en faict tirer quelques articles pour le règlement des ecclésiastiques.
LETTRE DE M. DUPLESSIS, etc. 210
A M. de Cleivant^ estant en courte de la part du roj de Navarre,
Du dernier janvier i583.
Monsieur, je respondrai à vos amples lettres, de poinct en poinct. Touchant vostre voyaige deçà , sur le doubte que faictes, qui n'est mal fondé, je ne vous puis dire aultre chose, sinon que si vous pouvez venir en dedans la fin du mois de febvrier , vous le pouvez, sans inconvénient, pour raisons qui seroient longues à déduire.
Le prince de la Petite Pierre a monstre son inconstance; il y a deux ans qu'il offrit son service aulx estais; depuis ung an , à S. A. à laquelle il faisoit des propositions dignes de sa suffisance, et depuis au roy d'Espaigne. Je crois que c'est ung banqueroutier qui se veult remettre, en inventant des partis.
Pour mon particulier, je ne presse rien , et me semble que Testât que savez n'est pas mon cas , en la façon qu'on le me propose. On m'a faict quelque aultre ouverture; et de moi il ne m*en chault à quel titre, pourveu que j'aye moyen de servir. Mais je n'ose proposer les reglemens nécessaires, pour ne sembler entreprendre sur aultrui ; ce que je ferois plus hardiment, si on en eust du tout poinct parlé; si n'y suis je pas, grâce à Dieu, du tout inutile.
M. de Lesirnan est de retour d'hier seulement. De-
main nous partons pour remettre Bazas, selon i'cdict , et appaiser toutes ces démangeaisons. M. le mareschal de Matignon s'en approchera pour cest effet. Une îroupi^
2l4 LETTRE DE M. DUPLESSIS
de cinq cents arquebusiers , soubs certains picoreurs malcontens , s'est levée en Xaintonge , a passé la Dordogne, et donné sur le bord de la Garonne, sans que sachions pourquoi. Le prétexte de les lever a esté sur Flandres; et vous voyez comme ils en tenoient le chemin. Hier nous feusmes sur le poinct de monter à cheval, le roy de Navarre mesme en personne, pour les rompre ; mais M. de Lesignan l'asseura qu'ils rebroussoient. Nous n'en sçavons le fonds, mais tels remueurs nous font grand tort. Favas faict contenance de n'y participer. On ne l'a voulleu chasser de sa maison, ains prié seulement de s'aller promener pour trois semaines, en Bearn, pour oster l'occasion d'allarme, l'asseurant à son contentement, de la garde de son bien et famille. Nous quittons les nostres bien souvent à moins ; et vous sçavez que le public doibt emporter le particulier. Bazas remis, nous requerrons que ceulx du Mont de Marsan fassent leur debvoir envçrs le roy de Navarre, ce qu'ils n'ont encores faict, et que plusieurs petites citadelles en Armagnac soient rasées, selon l'edict, car il est raisonnable que nous ne jouions pas la partie tous seuls. Et les choses ainsi composées, le beau temps nous emmènera hors de ces quartiers, et nous acheminera en France, selon l'intention du roy, qui requiert cela du roy de Navarre pour le repos public , premier qu'il parte.
Je vous ai respondu de M. du Ferrier; nous en avons parlé au roy de Navarre , selon son mérite ; il le desireroit auprès de lui; mais je crains qu'il ne s'y veuille resouldrc, à cause des assignations qu'il poursuit en court. Il sera bon de l'en faire sonder, et alors on aviseroit à ce qui se pourroit pour lui, ou plus tost pour nous. Mais pensez derechef aux. considérations que je vous
A M. DE CLERVANT. 2l5
ai mises en avant. M. de Pibrac , à mon advis , ne pourra embrasser tout à la fois. Je ne vois rien plus propre que de le mettre en son lieu pour les affaires de Paris.
C'est une chose pernicieuse que ceste mauvaise intelligence entre monseigneur et M. le prince d'Orange. Mais il est dangereux de s'y entremettre, car c'est comme entre mari et femme; encores qu'on apperçoive les riottes , il ne fault faire semblant de les voir ; et ne sçais s'il seroit trouvé bon de nous. J'estime, si cela a à se faire, qu'il fauldra que celui ^ui sera envoyé, ait quelque aultre charge, et fasse celle là comme par oc. casion , selon la créance qu'il aura envers l'ung et l'aultre, feignant ne l'avoir apperçue que sur les lieux, et ne l'avoir peu celer pour son debvoiret la conséquence. Le prétexte seroit beau sur la continuation de nos embarquemens et entreprises. Nul n'y sera plus propre que vous; et en a esté parlé, mais non encores à fonds de cuve. Je crains pareilles difficultés pour la royne d'Angleterre, et plus grandes, car je crains qu'on n'agrandist la plaie.
M. de Guitry est aulx eaux. Il est fort bien veu du roy de Navarre, et s'en retournera content, mais je crois qu'il veult penser à son mesnage. Il seroit fort bien auprès de ce prince. M. de Mouy y est maintenant, que je désire , fort arresté en ceste court,
A la depesche d'Allemaigne n'a esté ni ne sera rien respondu que ne soyez ici. Voilà comme il fault demesler le poison d'avec la viande, et l'intempérance des serviteurs d'avec le bon naturel des maistres.
J'estime que le mariaige qu'on poursuit en Escosse , du roy avec la fille de Lorraine , mettra les Anglois en aliarme, et les fera penser à en conseiller quelque aultre qui leur soit moins suspect. Nos amis s'en sou-
•2l6 LETTRE JJE M. DUPLESSIS
viendront sur ceste occasion , et le leur fauldra aussi ramentevoir. Car, de Savoie, je pense qu'on ne s'y doibt attendre, veu que le duc le remet à la faveur du roy, qui ne nous en départ pas beaucoup en cest endroict. On nous a parlé aussi d'ailleurs de celui du marquis de Pont, S'il se voulloit faire de la relligion , ainsi qu'on nous propose , il seroit beau et avantageux. Le poinct est que la recherche ne doibt procéder du costé des filles. Geste altération d'Allemaigne est de grande itnpoxtance; si crois je qu'en une nation qui faict tout gravement, elle n'esclatera pas si tost. Il est bon que vous en pénétriez le fonds pour le service du roy de Navarre; la France ne s'en portera pis, car on est ordinairement pacifié par les guerres circonvoisines. L'Allemaigne mesme en amendera, car elle s'en alloit endormir; et le mariaige des ecclésiastiques , s'il y est bien conduict , achèvera d'y ruyner l'Eghse romaine. Quant à l'élection d'ung roy des Romains , je n'y trouve qu'une difficulté , en ce que la Hongrie est le boulevart de l'Allemaigne, laquelle appartient a la maison d'Austriche, et que comment qu'il en soit, il fault que i Allemaigne l'entretienne à ses despens. Je doubtc que l'électeur de Saxe ne vouldra estre roy des Romains , car il n'est prince ambitieux d'une charge litigieuse et de grands frais; et d'aultre part, à peine donnera il sa voix à une aultre. Il importe beaucoup de sçavoir s'il est de là partie, et quel jeu il y joue. En ces difficultés et jalousies, l'Allemaigne a eleuaultresfois ung comte de Hollande , ung roy d'Angleterre , ung roy de Castille. Le roy de Navarre leur seroit plus propre, moins suspect qu'aulcun , n'ayant moyen de leur mal faire, et estant plein de valeur et de bonne volonté pour les bien servir. Je n'ignore les difficullés et presque impossible
A M. DE CLERVANT. 21;
lites qui s'y rencontrent; mais quelles estoient elles en l'élection de Pologne? Ce n'est pas peu à qui veult ruyner et arracher la grandeur d'Austriche, de lui mettre en teste ung prince de valeur, et de la maison de France ; et irréconciliable ennemi de ceulx d'Austriche.
Le procès de l'archidiacre de Thoul ira bien loin, si on ne Testeint, car c'est ung estrange livre. Je ne sçais qu'aura faict M. de Chassincourt, de ce que je lui envoyai partant de chez moi. Je vous prye me mander ce qui en réussira , car je crains enfin d'y estre embrouillé pour l'advertissement que j'en donnai au roy. Je vous prye aussi sonder si ceulx qui y sont intéressés n'en ont rien descouvert. '
On nous dit que M. de Beauvais arrive demain ici. Nous les orrons parler, et verrons quel moyen d'appointement; ce sont toutesfois choses entamées avant ma venue, dont je me mesle mal volontiers.
Nous avons ici entendu que le nonce du pape pressoit la publication du Concile de Trente; ceseroitTabolilionde la paix. J'envoye ung advertissement que j'en ai fait à la catholique , qu'il sera bon de faire courre. Vous en adviserés ensemble, s'il vous plaist: pour lui donner goiist, il importe de celer d'oii il vient.
C'est ce que je sçache, sinon vous baiser bien hum- |jlement les mains et pryer Dieu , etc.
De Nerac, etc.