A M. DU FERRIER
A M. du Ferrier.
Du i*"' febvrler i583.
Monsieur, je vous escrivis du 11 décembre, sur les propos que nous eusmes à Artenay. Je loue Dieu qui vous les continue, et sçais presque bon gré au monde qui ne vous en divertit poinct, encores que n'avez ami qui vous désire plus d'honneur que moi. Le roy de Navarre vous escrit , vous priant d'accepter la superintendance de ses affaires et procès à Paris; comme l'avoit M. de Pibrac. C'est ung prince qui mérite d'estre assisté ; car il y a en lui une matière de faire un très grand prince. Et je vois que ceste matière se veulfc unir à sa forme, puisqu'elle cherche les gens de bien, pour s'y conformer. Quand vous vous y serez résolu , nous mandant /ostre intention , nous pourvoirons à vous accommoder du reste. Et vous y serez servi ici de plusieurs gens de bien et d'honneur. Mais je vous prye , que petites considérations ne vous en destournent; car nous n'en accepterons volontiers aulcune, s'elle n'est conjoincte avec ung empeschement de la profession que voulez et debvez faire , que ne voulions aulcunement retarder.
Au reste, monsieur, je suis vostre serviteur; et sur ';e, vous baiserai, etc.
De Nerac, eic.
À M. de Buzanval.
Du 14 febvrier i583.
MoivsTEUR , j'ai receu vos lettres du dernier janvier. Je plains vostre dueil, et prye Dieu qu'il le console; et je ne sçais si le monde mesmes le doibt poinct consoler, en ce qu'il nous est si contraire en toutes parts. Pour le moins, n'envions poinct à nos amis le bien auquel ils nous préviennent, et le mal que nous voyons, duquel ils sont soubstraits. Voici comme Dieu nous conduit. Tostre malheur particulier vous a retiré d'un public; et(i)rescorne qu'on m'a voulleu faire en nostre voyaige d'Allemaigne, m'est tourné en ung honorable tesmoignage d'estre trop homme de bien pour voir un tel mal. Certes, je l'ai souvent ainsi pensé et quelquesfois dict, et comme j'estime à vous mesmes. Doresnavant je m'y resouls encores plus ; car je vois que nos souhaits sont aveugles, sinon en tant qu'ils sont sousmis au voulloir de Dieu. Et pensez quel crevecœur ce m'eust esté, comme je vous disois, que telle nouvelle feust apportée ou sur nos harangues , ou peu après ! Mais Dieu m'empescha, par mesme moyen, le voyaige d'Angleterre, lorsque le mesme se resolvoit à nous faire la guerre ; ce que je me suis souvent proposé pour exemple d'un tel faict à
(i) C'est que M. Duplessis avolt esté nommé par monseigneur et les estats des Pays Bas, pour aller présenter la foi et hommage de mondict seigneur aux estats de l'empire ; mais en effect pour l'csloigner des Pays Bas , où on ne le voulloit pour tesmoing de ce qu'on voulloit faire à Anvers.
A M. DE BUZANVAL. 223
venir. En ce faict, je suis confus. Mes soubçons vous ont esté cogneus et de long temps; car que nous celions nous? Mais laissons la dissimulation, que nous pénétrions, et la perfidie que nous craignions; qui veit jamais en telle perfidie si imprudent conseil? Et aulx maux qu'il en peult espérer , que pouvoit il attendre , que désolation et misère? Mais, en toutes choses, il falloit surpasser les precedens. Le massacre estoit coulouré de l'animosité des guerres; ces povres gens faisoient la guerre pour lui , et avoient renoncé à leur prince naturel pour l'élire. Le massacre s'appelloit peine de rébellion; mais quel salaire d'élection etoit ce ici? Et le fruict sembloit évident en ce qu'on pensoit la guerre civile esteinte; au contraire. Hollande et Zelande demeurant derrière; les villes prises, reduictes en déserts et brigandages, l'ennemi en teste, à costé, tout à l'entour, que pouvoit il s'en suivre , que de rendre le tout à l'ennemi, c'est à dire le prix de nostre infamie et le fruict de nostre honte? Or, Dieu y a pourveu , et loué en soit il. Seulement il me desplaist que nostre nation ait acquis de plus en plus le nom de déloyale , et peult estre, mais c'est une punition de Dieu, perdu, contre des bourgeois , la réputation de vaillance. Mais les bons distingueront entre les loups et les brebis. Et le trait de M. de Laval leur reviendra en mémoire, digne de la générosité de sa race , digne de l'espérance de tous les gens de bien; et que je vous asseure que ce prince a grandement loué et célébré. Je vous prye , si vous lui escrivez, asseurez le qu'il a acquis de l'honneur en ce faict par deçà. Et de moi, je me surmonterai moi mesmes en affection , pour lui rendre toute ma vie double debvoir et service. Au reste, venez vous consoler avec vos amis. Ce prince a besoingd'estre assisté 7
et vous y traictera bien. Il a très bonne opinion de vous, et je vous en prye derechef, car il importe, monsieur, etc.
De Nerac , elc.
A M. de Serres , sur le faict d'Anvers.
Du i3 febvrier i583.
Moïf SIEUR, j'ai receu une lettre de vous par M. de Bertauville. Depuis nous avons tousjours tracassé, et je n'eu moyen de respôndre parce qu'il ne retournoit pas. Par ceste depesche vous entendrés ce qui s'est passé du 17 janvier en Anvers. C'est chose que j'avois preveue etpredicte des quej'y estois,et devant que son altesse y feust; mais encores pensois je que la perfidie deust estre accompagnée de quelque prudence , au lieu que , toutes circonstances considérées, il est malaisé de juger quelle y a esté la plus grande ou la déloyauté ou l'aveuglement. C'est bien le contraire de ce précepte , Eslote prude?ites sicut serpentes y et s'wiplices siciU coliimbœ. Le peuple a monstre que vauit ung bourgeois^ro aris etfocis en sa ville, et l'assistance de Dieu y est remarquable; lés gens de son altesse, combien est peu hardie en toutes sortes une conscience effrayée en elle mesmes. Pieca avons nous perdeu la réputation de foi, et maintenant ne l'avons peu retenir de vaillance. Quant à moi , ce faict m'est une arre d'une malédiction sur nostre nation , et d'une totale délivrance pour ce peuple qui humainement debvoit succomber. Ne restoit en ce sep que ceste branche non encores désespérée par ouverte perfidie. Et pourtant que reste il sinon que securis ad radie e m.