XLIII. — INSTRUCTION SECRETTE
Baillée par le roy de Navarre au sieur Caluart, s'en retournant trouver le prince d'Orange après lefaict d'Anvers.
Du i/J febvrier i583.
En cas que les estais jugent nécessaire de renouer avec monseigneur, nonobstant ce qui s'est passé, pour la conséquence des -villes qu'd leur tient, le roy de Navarre a dict au sieur Galuart que, si les estais peuvent faire trouver bon à monseigneur que le roy de Navarre , pour plus grande asseurance , leur soit donné pour régent et lieutenant gênerai , il acceptera volontiers ceste cbarge, pour le zèle et affection qu'il a à leur conservation et défense.
Mais conviendroit aussi que le roy agreast ce faict. Premièrement, afin de ne troubler le secours que le roy de Navarre auroit à mener soubs l'auctorité de monseigneur, lequel ils doibvent requérir pour leur seureté, composé de chefs, capitaines et soldats de la relligion le plus qu'on pourra; secondement, afin que les traictes de vivres demeurent empeschees à l'ennemi , à Mezieres , Calais et aultres lieux; tiercement, si faire se peult , pour en tirer ung secours d'argent par mois, tel qu'il auroit esté traicté ci devant par son altesse avec leurs majestés.
Comme aussi, seroit requis de tirer promesse de monseigneur de demeurer ennemi del'Espaignol , nonobstant qu'il se retirast en France , et d'asseurer les Pays Bas d'ung certain secours d'hommes, composé comme dessus, payés par chacung mois, moyennant quoi il demeurast seigneur du Pays Bas; mais qu'en
228 INSTRUCTION DU ROY DE NAVARRE cas de ne tenir promesse, feust en l'option tles estats d'en élire ung aultre tel qu'ils verroient convenir à leur estât. Seroit pourtant raisonnable que le roy de Navarre eust le mot du prince d'Orange pour l'accourager à bien faire, qu'il seroit préféré à tous, ce que, sans doubte, il meriteroit par ses vertueux faicts entre ci et là.
En cas donc que les estats fassent élection du roy de Navarre, il n'est raisonnable qu'il ait pires conditions que monseigneur, ains d'autant meilleures , si faire se peult, que la condition et estât du pays auroit esté empiree par lui.
Et quant au roy de Navarre , leur pourroit fournir trois regimens de gens de pied, de quinze cens hommes chacung , deux tiers harquebusiers, et le tiers corcelets : et de cinq cens bons chevaux qu'il soudoieroit six mois durant; les chefs et capitaines d'iceulx agréables aux pays, et de la relligion, comme aussi les soldats pour la pluspart. Leur en feroit en oultre couler autant qu'il seroit besoing pour remplir les vieux regimens, et les compagnies de chevaux légers françoises qui sont à leur charge.
Ne pourroit le roy de Navarre promettre de faire déclarer le roi, comme monseigneur , ce qui toutesfois ne seroit encores ensuivi. Mais, pour supplément de ce, se fortifieroit de bonnes alliances des princes voisins, bien vueillans du Pays Bas, et au reste leur apporteroit une sincère affection à la vraie relligion, ung interest implacable contre l'ennemi commun; une intégrité exempte de tout soubçon , ung but totalement conforme au leur , qui feroit prospérer une moyenne force plus que les bien grandes descousues et desunies, comme elles ont esté jusques à présent.
AU SIEUR CALUART. 229
Dieu, qu'eulx et lui invoqueroient unanimement, beniroit leurs labeurs et intentions , comme nous le pryons de prospérer ceste affaire par sa grâce à sa gloire, et au repos de ce peuple, auquel il consacreroit de tout son cœur ce que Dieu lui octroira de Vie , et lui a donné de moyens.
Au reste, le sieur de Caluart escrira au plustost de tout ce qu'il pourra seurement, usant du chiffre qu'a le sieur Duplessis avec les sieurs de Sainct Aldegonde et Vander Mylen.
j4 M^'' le prince de Condé.
Du i5 febvrier i583.
MoîJSEiGNEUR, vous entcudrés par ceste depesche ce qui est advenu en Anvers, qui m'a esté plus fascheux qu'estrange, veu la possession où nous sommes de penser que négocier soit tromper, et veu les inclinations que j'avois laissées au partir en ceulx qui pouvoient le plus auprès de son altesse. Maintenant ils me ramentoivent les propos que lors je leur tenois; je dis les povres gens du pays. Et pleust à Dieu qu'ils y eussent pris plus de fondement; mais c'est le destin de nostre nation, qui n'a but, ce semble, que sa ruyne et son deshonneur, et abuse de toutes les occasions que Dieu lui présente, comme ung mauvais estomac, à sa perdition. Le temps qui est le maistre des plus sages, dévidera ceste pièce de fil si embrouillée, et cependant nous attendrons ce que Dieu en ordonnera; lequel je supplie, monseigneur, etc.
De Nerac, etc.
23o LETTRE DU ROY DE NA.VARRE
J M. ï archevesque de Rouen ^ depuis cardinal de Vtndosme ; rédigée par M. Duplessis.
Du 6 mars i583.
Mon cousin, j'ai receu vostre lettre, et crois volontiers que Taffection que me portés , et à la grandeur de nostre maison , vous faict parler. Le bruit que vous dites de mon intention d'aller à la court est très vrai. Toutes les fois que je verrai plus d'utilité pour le service du roy, à y aller que demeurer ici, je serai prest à partir; et les choses, grâces à Dieu , s'acheminent tellement en ces quartiers, que j'espère que ce sera bientost. Mais, sur ce que vous adjoustés que , pour estre agréable à la noblesse et au peuple, il fauldroit que je changeasse de relligion , et me représentés des inconveniens, si je fais aullrement; j'estime, mon cousin, que les gens de bien de la noblesse et du peuple , aulxquels je désire approuver mes actions, m'aimeront trop mieux, affectionnant une relligion, que n'en ayant du tout poinct; et ils auroient occasion de croire que je n'en eusse poinct, si, sans considération aultre que mondaine (car aultre ne m'allegués vous en vos lettres), ils me voyoient passer de l'une à laultre. Dites, mon cousin, à ceulx qui vous mettent telles choses en avant, que la relligion, s'ds ont jamais sceu que c'est, ne se dépouille pas comme une chemise; car elle est au cœur, et, grâces à Dieu, si avant imprimée au mien, qu'il est aussi peu en moi de m'en départir, comme il estoitau commencement d'y entrer, estant cesie grâce de Dieu seul, et non d'ailleurs. Vous m'allegués qu'il
A M. L'ARCHEVESQUE DE ROUEN. aSi
peull mesavenir au roy et à monsieur. Je ne permets jamais à mon esprit de pourvoir de si loing à choses qu'il ne m'est bienséant ni de prévenir ni de prévoir; et n'assignai oncqma grandeur sur la mort de ceulx ausquels je doibs mon service et ma vie. Mais, quand Dieu en auroit ainsi ordonné (ce que n'advienne), celui qui auroit ouvert ceste porte , par la mesme providence et puissance nous sçauroit bien applanir la voie; car c'est lui par qui les roys régnent, et qui a en sa main le cœur des peuples. Croyés moi, mon cousin, que le cours de vostre vie vous apprendra qu'il n'est que de se remettre en Dieu, qui conduit toutes choses, et qui ne punit jamais rien plus sévèrement que l'abus du nom de relligion. Voilà, mon cousin, mon intention en laquelle j'espère que Dieu me maintiendra, etc.
A M, de Chassincourt. ( i )
Du lo mars i583.
Monsieur , on faict courre ici des bruits entre les peuples ausquels il est besoing que vous pariez par de là. Jamais le roy de Navarre ne feut plus disposé à la paix; et jamais ceulx qui sont près de lui ne recherchèrent plus soigneusement les moyens de l'établir selon l'intention du roy; et cependant on semé que nous sommes à la veille de prendre les armes, dont nous ne feusmes oncq plus loing. Je ne sçais s'ils auroient pris ombrage sur la venue de monseigneur le prince en ceste court. Si vous puis je asseurer que je ne le vis oncq plus
(x) Il estoit agent du roy pour les affaires des Eglises.
2 32 LETTRE DE M. DIJPLESSIS
resoleu à la paix , ni parlant de l'asseureres lieux d'où il vient, avec plus de prudence et d'affection, comme aussi faict M. de Chastillon qui est ici. Cela me faict craindre qu'il n'y ait de l'artifice , et qu'on ne no«s veuille mettre en peine de nous excuser, afin que nous ne venions à les accuser eulx mesmes, qui ont assés faict paroistre, en certaines actions, que si le feu eust bien pris à Anvers, la traisnee eust bien peu suivre jusques à nous, veu la malignité de certaines liqueurs qui sont en ces quartiers plus espaignols, à la vérité, que francois. Le roy de Navarre a attendu M. le mareschal de Matignon neuf jours, à Bazas, pour remettre la ville en Testât que la paix requiert, et vous asseure qu'il n'avoit aultre intention. Il s'excusa sur maladie, et je pense qu'il feut malade. Mais, depuis le roy de Navarre l'a plusieurs fois pryé de venir à Nerac, pour conférer ensemble de cela et de choses semblables , ce que aussi il lui auroit promis par plusieurs lettres, et ne l'a peuencores obtenir. Je crains que quelques malheureux esprits ne l'en détournent, en lui semant des soubcons et défiances au cœur, dont il me semble qu'il debvroit estre autant éloigné qu'il nous a connus, en toutes occasions, éloignés de lascheté, de dissimulation et de tromperie. Cela, toutesfois, ne nous degoustera jamais de bien faire. Mais il est bon d'en advertir, quand il vient à propos , monsieur , etc.
De Nerac, etc.
A M. de Danzaj.
Du 26 mai i583.
Monsieur, depuis que nous avons eu lettres Fiing de l'aultre, il est passé des choses qui, à mon jugement, vous auront apporté beaucoup de fascherie, comme à tous ceulx qui désirent l'avancement de la gloire de Dieu , et le bien et repos de ceulx qui la recherchent. Mais il se fault enfin resouldre en Dieu , qui des grands maulx sçait tirer le bien, et des ténèbres la lumière; prenant plaisir souvent à nous faire voir que nous sommes des enfans qui cherchons ung œuf au trou du basilic, et nostre guerison en la queue du serpent. Si ne lairra il toutesfois d'acheminer son œuvre; mais, comme il est vrayment sien, à son temps et à ses moyens. Je vous escrivois, par mes dernières, qu'il se debvoit tenir un synode en ce royaume, auquel je ne fauldrois de remettre sus la negotiation tant désirée de la reconciliation de nos confessions. Il s'est tenu, au mois présent, en ceste ville de Vitray, en Bretagne, et m'y suis trouvé au nom du roy de Navarre, de la part duquel j'ai remonstré l'utilité et nécessité de ceste œuvre, exhorté nos églises à nommer certains personnages doctes et modérés pour envoyer vers les princes d'Allemaigne, et offert que ledict seigneur roy estoit prest à y envoyer de sa part un gentilhomme signalé , pour y donner tant plus d'auctorité. Il a esté concleu de n'y perdre plus temps ; et espère qu'en bref ceste ambassade sera expédiée, non pour disputer et conférer de la reiligîon, mais pour remonstrer la nécessité de ceste reconcilia-
tion, et requérir ung synode pour composer les differens; et, en attendant iceliiy, imposer silence à toutes contentions et invectives , tant de bouche que par escrit. J'espère que la chose ne sera sans fruict, et que nous demeurerons frères et bons amis. Et me semble que l'Allemaigne se prépare à sentir Tinterest qu'elle a commun avec nous en ceste vraie concorde, veu Testât où nous entendons qu'elle est maintenant. Ceulx qui auront ceste charge, passeront jusques à vous, et y auront adresse. Et, parce que malaisément pourront ils partir avant le mois d'aoust, je vous supplie m'envoyer ung bref advis de la façon que pensez qui se doibt tenir en ceste négociation; par quels princes il fault commencer, par quelles villes, etc. , quels on pourroit employer pour entremetteurs envers les aultres, et quels il fauldra regagner, etc. Quo in locojam res sunt'apud singiilos et singulis in locis , etc. ; et tout ce que pourrez penser et adviser concernant ceste matière. Non que je n'aye bien gardé les utiles discours que m'avez faict ce bien de m'envoyer quelquesfois ; mais parce que le temps peult avoir apporté du changement aulx lieux et personnes, es choses dont sera question. Nous aurions bien besoing aussi , pour faire la depesche plus accomplie, d'avoir une liste des princes et villes ausquels sera besoing d'escrire, leurs humeurs, qiiœ quemque oratio deceat y quœ quemque moi>eat ratio ^ etc. En quoi, nul que je sçache, ne peult tant aider que vous; comme aussi à quels docteurs et conseillers il fauldra escrire, à quels s'adresser, et quœ cujusque conditio, nal*ira, inclinatio. Vous pourrés, monsieur, adresser vos lettres à Paris, rue de Seine, au fauxbourg Sainct Germain, aulx Trois l^ensees, cliés maislre Denis Trouvé, ou à maistre Anlhoine Durant, qui font mes affaires à Paris ,
et me mander, par mesme moyen, où je vous adresserai celles que j'aurai à vous escrire. Au partir d'ici, je m'en vais trouver le roy de Navarre en Gascogne , et pense que, vers le mois de juillet, il sera en Xaintonge et en Poictou. Vous m'avez aultresfois escrit de M. vostre neveu ; s'il se présente occasion de lui faire quelque service, et que j'en sois adverti, je le ferai de très bon cœur. Je n'ai poinct copie du chiffre qu'aviez envoyé au Pays Bas, qui me faict vous supplier de m'en envoyer, par mesme moyen , ung aultre. Au reste, monsieur , je vous prye faire estât que vous avez telle puissance sur moi qu'ung père sur ung fils. Qui, sur ce, vous baiserai bien humblement les mains, et supplierai le Créateur, monsieur, etc.
De Vitray , etc.
XLVIIL — DISCOURS
Envoyé a M. de V alsinghnm , secrétaire cV estât (V Angleterre , pour induire la rojne Elizabeth h embrasser l union du roy de Navarre et des princes protestans d'Allemaigne.
Du mois de mai i583.
C'est chose toute claire , que les estats ne doibvent estre estimés fort ne foibles en eulx mesmes; mais au regard et en comparaison de leurs voisins, et de la proportion qu'ils ont avec eulx. Et c'est en quoi la royne d'Angleterre principalement doibt estre réputée puissante, qui a veu depuis vingt ans ceulx qu'elle debvoit plus redouter, ou s'affoiblir par leurs propres forces, ou employer leurs efforts ailleurs.
Maintenant, si elle veult que cest heur lui dure,