LXIV. — JUSTIFICATION
Des actions du roj de Navarre, depuis Van i58o.
Ce n'est l'intention du roy de Navarre de ramentevoir ici les services des roys ses prédécesseurs envers ceste couronne, aux mérites desquels il pourroit justement participer comme aux pertes; ni ses deporlemens depuis qu'il est sorti de la court pour se rapprocher de ses biens et pays, par lesquels il apparoistra qu'il n'a jamais tendu à aultre bien qu'à celui qui lui est com-
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iniin avec toute la France, à sçavoir une bonne et nécessaire paix.
Mais il lui suffira , pour ne repeter de plus liault, de rapporter en peu de mots ce qui s'est passé depuis la conférence de Flex, j58o, lorsqu'il pleut au roy, par l'entremise de monseigneur son frère , remettre les choses en train de paix. Et si la malice des hommes lui desnie son tesmoignage, la vérité des effects ensuivis lui en rendra , comme il espère , assés.
Il feut convenu que Cahors, Mende , Montagu et SainctMillouseroient remises es mains de monseigneur, villes desquelles on cognoist assés l'importance. Ce qui feut faict tout aussi tost, nonobstant que les forces de sa majesté demeurassent debout en Dauphiné contre ceulx de la relligion , sous l'auctorité de M. le duc de Mayenne.
Estoit dict qu'incontinent après la remise desdictes places, mondict seigiùur feroit remettre es mains du roy de Navarre ses maisons, villes et chasteaux. Ce que toutesfois n'est encores effectué , mesmes à l'endroict de sa ville du Mont de Marsan , qui lui a démoli sa maison en pleine paix. Et à ceste accroche se pouvoit justement arrester ledict sieur roy, pour ne remettre si tost les villes qui estoient laissées à ceulx de la relligion par ladicte conférence.
Neantmoins , pour vaincre le mal en bien faisant, ne laissa de poursuivre et employer son auctorité vers ceulx de larelligion de Languedoc, par l'entremise de plusieurs seigneurs et personnages de qualité, à ses propres despens, tant que lesdictes places feussent remises en Testât que l'edict et conférence requeroient d'eulx; à sçavoir: Ravel , Briateste , Aleth , Saincte Agrene , Bais sur Bais , Baignols, Alletz, Sommieres, Aimargues et Geignac,
dont les unes ont esté rasées, les aultres desmantelees , selon qu'il a semblé convenir au bien et repos du pays. A ces fins envoya ledict sieur roy en Languedoc , par advis de MM. de Matignon et de Bellievre, le sieur de Clervant, gentilhomme qualifié , et le sieur du Pui, son conseiller et secrétaire , desquels la sincérité et affection en l'exécution de la paix parut à tous ; car encores que le traictement qui avoit esté faict à ceulx de Dauphiné meist ceulx de Languedoc en juste alarme, leur ayant M. de Mayenne, oultre et contre l'accord, partie démantelé leurs places, partie assubjetti par citadelles; si ne laissèrent ils, sans y avoir esgard, à faire obéir par toutes voies tous ceulx qui n'avoient encores osé laisser les armes. Le tout avec l'advis et subrogation de M. de Montmorency, gouverneur du pays. Et de faict, reduirent à la raison Villeneuve de la Cremade, près Beziers , tenue par quatre cens hommes de pied et cinquante bons chevaux; où, depuis, contre Tedict, on a faict une citadelle. Item , les chasteaux et places de Cabrieres, Cornanet, l'Espinassiere, Saye , Canibonnet, Lassou , Cambon , Varains, Sainct Policarpe, la Planque , etc., la plus part très forts d'assiette et bien pourveus de soldats et de munitions, qui , au dire de tous ceulx qui les cognoissoient, sans l'auctorité du roy de Navarre, eussent cousté un million d'or à ranger à ce poinct. Desquels les ungs feurent rendus aux propriétaires, evesques, abbés, gentilshommes, les aultres rasés totalement par l'advis du pays, et les détenteurs en quelques ungs, après s'estre opiniastrés,mis es mains de la justice en bon nombre et exécutés à mort. En oultre, remirent la ville de Speran, et firent raser les citadelles des villes d'Aleth et de Bourgerolles, et empeschant Bacon d'estre secouru à Menerbe, s'offrans mesmes de
l'aller forcer. Et ce, nonobstant qu'ils eussent veu la manifeste désobéissance d'Albi et de l'fsle, où mesmes on les avoit menacés, et qu'ils apperceussent bien que M. de la Croysette (i) ne se gouvernoit en sa pommission pour le regard des catholiques que selon les mémoires de ceulx de Thoulouse, comme de faict il ne fît jamais exécution notable, et pour tout feit rompre les guarites de deux ou trois maisons champestres, qui ne valoient ni le faire ni le refuser.
En ce mesme temps, pour ne perdre un seul moment, envoyèrent lesdicts sieurs commissaires, les sieurs de Causses et Paven en divers lieux du bas Languedoc, lesquels firent ou raser, ou démanteler une vingtaine de forts tenus par lesdicts de la relligion. Item se transporta M. de Chastiilon à Geignac, oii il remeit les clefs es mains des consuls, et feit raser la citadelle, comme aussi à Sainct André, où, depuis, les catholiques l'ont rebastie , et feit abattre plusieurs forts. Le mesme feit en Givoudan M. d'Andelot, son frère, à l'endroict des forts du bois de Yssels, de Quintignac, de Peire, de Marchastel, de Greze et aultres, tous bien pourveus d'hommes, de vivres, de munitions, et tel desquels estoit tefiu de deux cens soldats; lesquels feurent tous ou rendus aux propriétaires, ou démolis et rasés. Comme aussi d'aultre part, en Vivarez, feurent remis le comte de Monthor en son chasteau d'Aubenas , par le sieur de la Meausse , en vertu de sa commission, qui n'y estoit entré de dix sept ans; le baillif de Yivarez, en la ville et siège de Villeneuve de Bere, et le duc de Ventadour en ses chasteaux de Bais sur Bais, qui depuis ont esté
(i) Jadis gouverneur d'Albigeois soubs MM. de Montmorency et de Joyeuse.
rasés, et aultres. Le tout sans qu'il en ait cousté ung
denier, ni au roy ni au pays.
De tout ce que dessus aperra par les procès verbaux desdicts commissaires, qu'ils mirent es mains de M. de Viileroy ; comme aussi par ceulx des commissaires catholiques, qui leur estoient joincts, lesquels ne nieront pas toutesfois que plusieurs citadelles , comme a esté dict , que les susdicls avoient eu peine à démolir, ont esté relevées par les catholiques; qu'ils ne feirent vuider les garnisons, ni cesser les gardes d'aulcune ville; qu'ils ne feirent démolir aulcnne place qui feust tant soit peu defensable ; qu'ils n'exécutèrent l'edict contre aulcun catholique ; encores qu'on leur feist grande instance de Sainct Poulet, Bernard de la Rivière, et aultres, dont les enormités sont cogneues. Si d'advenlure ils ne veullent alléguer ce qu'ils feirent contre le chevalier Verfait, lequel ils contraignirent de rendre une commanderie qu'il tenoit à ung aultre catholique, et de vuider ung chasteau qu'il occupoit du sieur de la Croysettc, mesmes soubs ombre d'exécuter l'edict. Bref, que les plus coulpables infracteurs de l'edict se trouvoient tous les jours auprès dudict sieur de la Croyselte, desquels n'en voutlurent oncques saisir un seul ,. quelque instance qu'on en feist.
Au reste, comme lesdicts sieurs commissaires eurent presque achevé d'exécuter tout ce qu'on pou voit requérir d'eulx, les commissaires catholiques, voyans que leur tour venoit de faire obéir les leurs, et qu'après ung tel debvoir rendu par ceulx de la relligion , ils s'en pourroient difficilement exempter, trouvent une invention assés couverte, mais bien malicieuse, de rompre la partie. Ce feut sur la remise de la ville de Vesplas en Lauragois, près Castelnaudarri , tenue par ceulx de la
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relligion , lesquels offrirent d'y recevoir tous les catholiques; et d'abondant , à fin qu'ils rentrassent en pleine confiance, d'accepter ung gentilhomme catholique du voisinage, qui se teinst en la ville trois ou quattre mois pour les rappointer et raccommoder ensemble, lequel expédient feut refusé, ne voulans lesdicts catholiques, meus de plus hault, y rentrer aultrement qu'armés; et peu de jours après surprirent ladicte ville. Et sur ce que ceulx de larelligion ne vouliurent consentir à les recevoir armés en leur ville, c'est à dire, se soubsmettre à leur rage et insolence, après tant d'injures réciproques, prirent , les susdicts commissaires catholiques, occasion de se départir. Geste pratique feut cogneue des catholiques plus paisibles, lesquels en rendront tesmoignage. Et c'est la cause des maux depuis ensuivis en la province de Languedoc, s'estans, d'un costé, ceulx de la relligion désespérés de voir le glaive aiguisé contre eulx , et emoussé pour les aultres; les catholiques, d'aultrepart, devenus insolens , comme les enfans gastés, sur leurs frères et compagnons. Et les plus advisés, qui jusques ici avoient poursuivi le chastiment desdicts de la relligion à toute oultrance , comme lesdicts commissaires nommeement , s'estans en fin apperceus qu'on ne leur preschoit pas proprement justice pour l'amour de justice , mais pour désir de vengeance.
Ne feut pour cela le roy de Navarre lassé de bien faire, ains continua peu après à faire remettre le Mur de Barais, selon la conférence, qui estoit le refuge de quelque nombre de povres gens désespérés d'Yssoire, exclus de toute retraite, ausquels la nécessité avoit osté partie du sens. Mais, en la remise de ceste place, il semble qu'on prit plaisir à lui rendre celle des aultres plus difficile à l'advenir, d'autant que, contre l'abolition qui
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leur avoit esté promise, quelques jours après, on en feit pendre plusieurs qui furent partie exécutés , partie tués sur riieure.
Pour cela ne laissa encores ledict sieur roy de remettre Bazas , et en raser la citadelle, encores qu'il pouvoit alléguer que Perigueux avoit esté surpris et l'asseurance de Tedict violée; que les exécuteurs, au lieu d'estre punis, y estoient honorés et auctorisés; que la somme de cinquante mille escus, qui avoit esté promise au lieu d'icelle, n'estoit livrée, comme encores elle n'est, etc. C'estoient causes suffisantes pour reculer; et toutesfois il passa par dessus, et mesmes en tira hors celui qui y avoit commandé pendant la guerre. Comme encores tout fraischement , ayant entendu qu'il avoit fortifié une sienne maison proche de ladicte ville, de ravelins, espérons, plateformes, etc., contre les ordonnances de ce royaume, qui eussent cousté beaucoup de ruyne au povre peuple, si on eust employé la force, s'est transporté lui mesmes sur le lieu, et les lui a faict combler et raser.
Die en somme M. le mareschal de Matignon , s'il reste rien de la part dudict sieur roy, oii de ceulx de la relligion, en tout le gouvernement de Guyenne, à exécuter pour la paix ; s'il a jamais trouvé ledict sieur roy rétif en chose qui en dépende; s'il l'a oncques adverti d'une contravention, qu'il n'ait faict reparer tout promptement. Et de faict , depuis peu de jours auroit esté prise par aulcuns de la relligion une maison du sieur de Sainct Sulpice en Quercy , à l'exemple d'aulcuns catholiques (qui peu auparavant auroient envahi la maison de la dame de Cantbolit), contre laquelle il feit soudain marcher ceulx de la relligion du pays, qui la leur ont faict quitter. En un corps si plein de mau-
vaises humeurs qu'est aujourd'hui celui de cest estât, c'est bien chose impossible d'empescher totalement tels symptômes. Mais en cela bonne volonté se peult cognoistre, si on court à bon escient au mal pour l'estouffer.
C'est en peu de mots ce que le roy de Navarre a faict, tant en son gouvernement , que mesmes es aultres provinces, et par tout où Dieu lui a donné quelque auctorité et crédit pour rexéculion de la paix. Et parce qu'il cognoissoit qu'il falloit, non seulement accorder les partis, mais mesmes en esteindre et les noms et les effects, pour en donner l'exemple en son gouvernement, va visiter les gentilshommes de sondict gouvernement, lui dix au douziesme, sans exception ni acception de relligion , se confie à eulx et se convie chez eulx privement. En sa maison aussi , sans distinction, admet, gratifie et employé les ungs et les aultres , leur distribuant ce peu d'honneur et de charges qu'il a en sa puissance indifféremment; jusques là que ceulx qui tiennent les principaulx estats et offices en sa maison , comme de premier gentilhomme de sa chambre, maistre de sa garde robbe , lieutenant de sa compaignie, la plus part mesmes de ses seneschaulx, etc. , sont catholiques; mais, qui plus est, les capitaines etlieutenans de ses gardes et bonne partie des archers; ceulx, dis-je, qui ont sa vie et sa personne en leur puissance. Leur monstrant , au reste , à tous ung cœur si ouvert qu'il n'y a aulcun de ceulx qui en approchent , de quelque relligion qu'il soit, qui de la confiance qu'il prend d'eulx, n'ait occasion de prendre fiance de lui entière, pour n'avoir jamais icelui usé de mauvaise foi, jamais de dissimulation , jamais de vengeance , ni de précipitation , ni envers ni contre personne. Et quant à ceulx aulx-
quels il commet ses affaires, on n'y trouvera poinct tle gens qui ayent faict leur profit des guerres civiles , qui soyent intéressés, ou par gaing, ou par maléfice, à les continuer, qui ayent commis quelque acte reprochable contre leur debvoir, honneur et conscience. Il n'y a, grâces à Dieu, ni rigueur de justice entre les bons, ni poincte de calomnie entre les meschans, qui ait, jusques i^i, prise sur eulx. Mesmes, comme n'agueres, ledict sieur roy auroit sceu que M. du Ferrier , personnage renommé pour sa pieté, doctrine et expérience, et pour les notables charges qu'il a exercées au service du roy et des roys ses ayeuls, père et frères, seroit de retour de l'ambassade de Venise , l'a pryé d'accepter ses sceaux, et supphé le roy de le trouver bon, choisissant son principal officier d'entre ses officiers , son plus privé conseil des plus privés , plus anciens et obligés conseillers de sa majesté.
Je varie de celer ung poinct ; mais la calomnie nous faict souvent dispenser du secret. L'an 80, comme la conférence de Flex feut conclue , le roy de Navarre s'offrit à monseigneur d'aller avec lui aulx Pays Bas, et d'y mener une bonne trouppe de noblesse à ses despens. Cela feut trouvé bon, mais enfin feut concleu pour le meilleur, qu'il demeurast pour quelque temps, tant qu'il eust affermi la paix; et de là en avant il s'y employa de la façon qu'il a esté dict. Mais, l'an passé, voyant qu'il ne restoit presque plus rien à effectuer de sa part en la paix; que monseigneur estoit receu es Pays Bas; que forces et moyens lui estoient administrés assez ouvertement; qu'on armoit mesmes en toutes nos costes, et nommeement en celle de Guyenne , pour la royne mcrc du roy et pour dom Anthonio contre le roy d'Espaigne, pensa le roy de Navarre 1 oc-
casion estre née en laquelle il peult faire ung service agréable au roy et utile à ce royaume, non seulement en ce qu'il retarderoit de son costé la grandeur trop suspecte d'Espaigne, mais aussi en ce qu'il divertiroit les cœurs des pays de Languedoc et Guyenne des partialités envieillies, les accoustumant peu à peu soubs inesmes enseignes, soubs mesmes commandement et contre mesmes ennemis, à sçavoir soubs le seul respect du roy contre l'ancien ennemi de ceste couronne; envoyé donc, ledict sieur roy de Navarre, le sieur de Segur, surintendant de sa maison , vers leurs majestés, lui faict ouverture de plusieurs desseings d'importance, et qui peult estre eussent mieux réussi et plus profité que ceulx de Portugal; offre de s'y employer en personne avec tout ce qu'il a d'amis et serviteurs, d'y despendre cinq cent mille escus de son bien, de lui mettre entre mains ses comtés de Rhodez et de 1 Isle, qui sont des plus grandes et riches de France, pour avoir argent à cest effect, à quelle condition qu'il lui plairoit. Seulement qu'il lui pleust favoriser ceste sienne entreprinse de ses moyens; que par icelie il peult tesmoigner à la France combien il aimoit son bien, santé et repos, et qu'enfin puisque, à toutes ces démangeaisons, les plus sages ne trouvent plus prompt remède que la saignée, soit pour tirer le mauvais sang, soit pour donner vent au bon, il desiroit que ceste veine, comme la plus proche du mal et de la douleur, feust principalement piquée. On pourroit alléguer qu'on eust eu juste défiance des forces qu'il eust peu lever; mais voici comment il y pourvoyoit ; il offre de composer son armée , pour le regard de la cavalerie et infanterie françoise, des deuxrelligions indifféremment, et à ceste fin, en distribuer les commissions et charges, partie
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aulx ungs, partie aulx aultres, et entre iceulx nommoit plusieurs vieulx et notables chevaliers et capitaines catholiques qui avoient tousjours suivi sa majesté et mesmes porté les armes contre lui. Et, quant aulx estrangers , que, pour l'uifanterie, il se serviroit des Suisses, alliés du roy, et entre iceulx de ses plus affectionnés serviteurs, et, pour la cavalerie, des colonnels et reystmalstres que sa majesté tient en Wartgelt , ou qui tirent pension d'elle. Quant au reste , il prendroit , pour la conduicte de son armée, ung mareschal de France, voire deux, si tant il le voulloit favoriser, la loyauté desquels n'estoit révoquée ni en soupsçon ni en doubte. Adjoustoit, pour comble de seureté, qu'il bailleroit madame la princesse sa sœur unique comme hostage de sa bonne intention; comme aussi feroit monseigneur le prince de Condé sa fille unique, sitost que le roy auroit donné sa promesse et avant qu'entrer en campaigne; et que, comme l'entreprinse seroit en train, il remettroit son gouvernement es mains du roy pour en faire ce qu'il lui plairoit, mesmes se dessaisiroit des villes de seureté qu'il tenoit, pour donner exemple à ung chacung de quitter toute défiance , et de chercher sa confiance et la bonne grâce en bienveillance, de sa majesté.
De ces propos se souviennent leurs majestés, et n'est poinct le roy de Navarre si amateur de ses conseils et desseings, qu'il voulleust blasmer que cest advis n'auroit esté suivi; car il sçait que sa majesté a peu avoir de grandes et justes considérations pour ne le faire poinct, et présume tant de sa prudence, qu'elle en a choisi ung aultre comme meilleur. Mais ce seul poinct veult il gaigner par là contre ses calomniateurs, qu'il a racheté le repos de ce royaume en tant qu'il a peu par
une longue patience, par une grande sollicitude, par une nonchalance et mespris de ses propres affaires et considérations, et qu'il n'a poinct tenu à lui (comme il ne tiendra jamais) qu'il ne Tait racheté de tout son bien, de tous ses amis et serviteurs., et du danger de sa propre vie.
Laisse ledict seigneur roy de Navarre à juger à ung chacung si ceste bonne volonté mérite quelque chose, ores qu'elle feusten toutes sortes deue; et cependant est honteux que la calomnie le contraigne à dire et descouvrir ici ce qu'aultrement il vouldroit partout ensevelir et cacher.
Le roy de Navarre ne se plaint poinct de ce qu'en ceste extraordinaire libéralité qui se veoit aujourd'hui, on ne l'en faict poinct ressentir ; car il seroit marri que, pour grand accroissement qui lui en peut venir, on feist tant soit peu de surcharge au peuple, et ne veult dégénérer en cela, non plus qu'en aultre chose, de ceulx de sa maison, qui se sont tousjours réservé ceste louange de n'avoir oncques faict profit des peines du peuple; mais on scait que les roys ses père et grand père ont joui par ci devant de quarante et huit mille livres de pension annuelle, à eulx assignée par les roys prédécesseurs de sa majesté, en considération qu'ils avoient perdeu leur royaume de Navarre pour le service de ceste couronne, qui est une pension à tiltre onéreux, s'il y en eut oncques; et cependant il y a quattre ou cinq ans que le roy de Navarre , auquel elle avoit esté continuée, n'en tire ung denier, comme ainsi soit que , comparant ce temps avec celui de lors qu'elle feut donnée, elle se trouveroit petite, et que tous les jours il s'en paye qui ne sont de telle nature, et se faict des dons qui excédent de beaucoup et ceste pension,
et la proportion mesmes de ceulx qui les reçoivent. Il a aussi le tiltre de gouverneur lieutenant gênerai et amiral de Guyenne, chose qui ne lui peult estre enviée, soit pour les mérites de ses prédécesseurs , soit pour le rang qu'il a Thonneur de tenir en ce royaume, si est il qu'il a moins d'auctorité en Guyenne que n'eut oncques lieutenant de roy en sa province ; que nuls commandemens, nulles depesches , nulles nouvelles ne lui sont adressées; que les garnisons se remuent et introduisent sans qu'il en oye parler; qu'il n'a pour quelconque occasion que ce soit puissance d'ordonner d'ung seul denier des finances; bref qu'on ne lui a jusques ici laissé faire ung seul acte, ni de gouverneur, ni d'amiral. Au contraire, dedans ses propres villes on tient encores des citadelles, quelque instance qu'il ait peu faire vers M. le mareschal de Matignon , qui allègue quelquesfois le commandement exprès de sa majesté quand on s'en plaint; et exprès on ne veult pas payer ses gardes, afin qu'elles soient contraintes de fouler le peuple , et maintenant moins que jamais , parce qu'on avoit veu que , depuis ung an , il y auroit mis un règlement bien entretenu, par lequel ils payoient et vivoient en discipline. Comme ainsi soit toutesfois que les gardes de tous les aidtres gouverneurs et lieutenans ne perdent pas ung jour ni ung denier, et qu'il voye à sa veue payer celles de M. le mareschal de Matignon , pendant que les siennes languissent, et, qui pis est, qu'on en donne et ordonne à quelques aultres qui ne tiennent son lieu en aulcune considération, ni de nature, ni de mérite, ni mesmes d'office. Le mesme est de sa compaignie, qu'on ne lui a jusques à présent voulleu donner moyen de redresser, quelque remonstrance qu'il en ait faicte, comme ainsi soit qu'on a bien faict venir la com-
paignie dudict sieur mareschal en Guyenne, et qu'on en a donné plusieurs nouvelles, et qu'il n'y ait gouverneur en ce royaume qui n'en ait que lui.
De son royaume de Navarre, qui s'est perdeu pour le service voué par ses prédécesseurs à ceste couronne, Dieu lui a réservé la Navarre basse, qui n'est la meilleure partie; aussi a il la principauté de Bearn et aultres petits pays qu'il possède en souveraineté, et esquels il a tousjours faict monnoye. Ses monnoyes de long temps sont receues en ce royaume, mesmes ont cours par tous les pays du roy d'Espaigne sans aulcune contradiction; qui plus est, les essayeurs de France, sur ce appelles et venus aulxdicts pays , rendent tesmoignaige qu'elles sont de mesme titre, poids et alloy que celles de France. Nonobstant , elles sont encores défendues en France, quelques poursuites que depuis deux ans et plus on ait sceu faire, comme si on s'esbattoit à estre plus ennemis du nom de Navarre, c'est à dire plus Espaignol en France qu'en Espaigne.
C'est aussi une cbose ordinaire, que ceulx qui ont cest honneur d'avoir espousé des filles de France , en sont tenus comme fils en ce qui concerne leurs affaires domestiques, d'autant que, par ce mariaige, leurs affaires deviennent communs et leur maison une; et le roy de Navarre, qui est François et prince du sang de France, debvroit plus tost participer à ce privilège qu'ung aultre; si est il que, quand n'agueres il a requis d'avoir es court de parlement, esquelles il a des procès, (juelque conseiller et chef de son conseil , bien que catholique, il lui a esté refusé tout net , encores qu'il eust esté et accordé et supporté paravant en la personne de M. de Pibrac, conseiller du conseil du roy, président en sa court de parlement de Paris, comme ainsi soit toutesfois
358 JUSTIFICATION DES ACTIONS, etc.
qu'à personnes qui ne sont de sa qualité, le mesme soit ouvertement souffert etreceu, sans qu'ils ayent eu la peine de le demander.
Or se pourroient alléguer plusieurs choses semblables, lesquelles, si sa vertu et constance ne le soubstenoient , seroient suffisantes pour faire entrer ou en mespris de lui ceulx qui les voient, ou en impatience extrême lui mesme qui les sent; mais il s'est résolu (et désire que chacung le croie), pour le respect qu'il cloibt et qu'il veult rendre au roy, de vaincre toutes ces indignités par patience , par magnanimité , par vertu; pour le bien et repos aussi qu'il désire à ce royaume, de lui donner ses justes mescontentemens, ses iniques traictemens, ses dignités et indignités, ses droicts et honneurs propres. Et prye Dieu qu'il fasse la grâce au roy de distinguer ses justes raisons d'avecque les injustes passions de ses adversaires; de se soubvenir aussi enfin envers lui et ses semblables, de ses naturelles affections; et à lui de surmonter le mauvais voulloir par bien faire, les fausses paroles par vrais effects, deust il racheter la paix et tranquillité du povre peuple d'une peine et sollicitude perpétuelle et de sa perte et ruyne propre. Amen.