LXVII. — NEGOTIÂTION DE M. DUPLESSIS
Vers le roj Henry IIL
Aoust i583.
Le roy de Navarre estant à Saincte Foi, récent une lettre du roy, en date du 3 d'aoust, par ung valet de garde robbe à chasse, toute de sa main, esquelle il lui mandoit en somme, que, pour avoir descouvert la mauvaise et scandaleuse vie de. ... il se seroit resoleu de les chasser d'auprès de la royne de Navarre, comme une vermine très pernicieuse et non supportable auprès de princesse de tel lieu.
Le roy de Navarre le remercia très humblement du grand soing qu'il avoit eu en ce faict , de l'honneur et réputation de sa maison , et le recogneut à une singulière obligation vers sa majesté.
Peu de jours après, estant le roy de Navarre de retour à Nerac , y receut la nouvelle de l'affront faict à la royne sa femme entre Palaiseau et Sainct Gler, dont estoient sortis divers bruits , chacung meseurant et proportionnant cest effect à telle cause qu'il lui en sembloit digne. En ceste perplexité, le roy de Navarre se resoleut d'envoyer vers le roy, pour le supplier de lui en déclarer la cause, et de lui conseiller, comme bon maistre, ce qu'il avoit à faire. Il parla premièrement d'y envoyer le sieur de Frontenac ; puis se resoleut du sieur Duplessis , qu'il ne voulloit au commencement nommer , craignant quelque danger ; lequel partit de Nerac le 17 aoust, passa par Paris, et alla trouver le roy jusques à Lion.
Là il feut mené en la chambre du roy par M. d'Es-
pernon , où il le trouva tout seul ; et mesmes ledict sieur d'Espernon s'en retira. Le roy leut ses lettres contenans créance, et lui commanda de Texposer; ce qu'il feit en ces mesmes mots.
Sire, il y a environ quinze jours qu'il pleut à vostre majesté envoyer au roy de Navarre, ung de vos valets de chambre, par lequel vous lui escrivistes qu'ayant
descouvert la mauvaise et scandaleuse vie de vous
vous estiés resoleu de les chasser daupres de la royne vostre sœur, sa femme, comme vermine très pernicieuse , indigne d'approcher d'ung si grand lieu. Le roy de Navarre, sire, en remercia très humblement vostre majesté, et recogneut ce soing particulier, qu'il vous plaisoit avoir de l'honneur et réputation de sa maison, à très grande obligation. Tost après, sire, il a entendeu que l'indignation de vostre majesté ne s'est
poinct arrestee sur mais qu'elle a passé jusques à la
royne sa femme; que vostre majesté, revenant de Mezieres, après ung esloignement de trois mois, ne l'a poinct veue à son arrivée. Que, des les premiers jours de son retour , elle lui a faict commandement de s'en aller en Gascongne trouver le roy de Navarre son mari, qui n'estoit pas pour la revoir bien tost, et toutesfois sans qu'elle ait eu cest honneur de vous dire adieu. Que s'estant ainsi départie , vous passastes en vostre carosse au Bourg la Royne , où elle feit sa première disnee , les fenestres abatteues, sans lui parler. Qu'à peu d'heures de là , sire , entre Palaiseau et Sainct Cler , pareut une trouppe d'arquebusiers commandée par ung capitaine de vos gardes , qui arresta son train , sa litière propre, la visita, mit le nés dedans , jusques à lui faire abattre le masque avec propos plein de rigueur; qui plus est, feit quelques personnes de sa suite prison-
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nieres à sa veue. C'est ung affront, sire , que princesse de ce rang ne receut jamais, mesmes d'ung frère ; qui s'est faict au reste à la veue du soleil , et est aujourd'hui public par toute la chrestienté. Quand le roy de Navarre, sire, vient à considérer quelle peult avoir esté la faulte proportionnée à ceste amende, il est en grande peine, et ne peult à quoi se resouldre, d'autant plus qu'il a cogneu la modération de vostre majesté en toutes aultres actions, qui ne peult avoir passé sans *rrande occasion à telle extrémité. C'est pourquoi, sire, il m'a commandé de venir trouver vostre majesté et la supplier très humblement de deux choses ; l'une, c'est qu'il vous plaise lui déclarer la cause de ceste si grande indignation, qui la vous ait faict estimer digne de telle indignité. L'aultre, qu'en la peine où il est, qui ne peult estre que très grande , vous lui voulliés dire ce qu'il a h fan-e. Ce qu'il attend de vous, comme d'ung bon maistre , tel que lui avés tousjours promis de lui estre; tel aussi qu'il l'a tousjours espéré; et pour ce, sire , j'ai commandement exprès de m'en adresser seulement à vostre majesté.
Le roy respondit que le roy de Navarre n'auroit peu mieulx faire que ce qu'il faisoit , d'envoyer vers lui pour ccst effect , mesmes personne de telle confiance. Qu'il le tenoit a grande obligation , et s'en souviendroit toute sa vie. Puis venant au propos : Il est vrai, dict il , que j'envoyai, comme vous dictes, il y a quinze jours, uncr mien valet de garde robbe au roy de Navarre, et
lui escrivis telles choses de Je crois que cela ne feut
pas nouveau au roy de Navarre, et qu'il en sçavoit assés d'ailleurs , et vous aultres mesmes , à mon advis , ne l'ignorés pas. Nous adressons quelquesfois des amitiés sur personnes qui n'en sont pas dignes , et en sommes
telles fois aveuglés. De moi, qui ne veulx pas vivie seulement comme bon prince, mais comme homme de bien, j'ai désiré repurger tout ce qui est autour de moi, et surtout qui me touche de si près, de tout ce qui y pouvoit apporter tache ou blasme , m'asseurant que le roy de Navarre m'en sçauroit bon gré; et quelques semblables mots à ce propos.
Ledict Duplessis, qui voyoit que le roy s'arrestoit
sur sans venir à la royne sa sœur, lui répliqua :
Sire, je ne suis poinct venu ici pour plaider la cause de.... Le roy de Navarre a recogneu à grande obligation, comme vous avés veu par ses lettres , ce que vostre majesté a faict en leur endroict ; et me ferés bien cest honneur de croire que le roy de Navarre ne faict pas si peu de cas de moi , que de me donner ceste commission , ni moi si peu de moi mesmes, que de la prendre. Il m'a despesché vers vostre majesté pour le faict de la royne sa femme. Si elle a commis une faulte digne de l'affront qui lui a esté faict , il vous en demande justice, comme au maistre de la maison et au père de la famille. Sinon , sire, comme il ne le croira que le plus tard qu'il pourra, il la vous demande, comme à prince qui en faict pofession , des calomniateurs , sur le rapport desquels une telle injure auroit esté précipitée.
Le roy alors voulleut mettre l'affront en doubte; que le roy de Havarre pouvoit avoir esté mal informé ; que les choses n'estoient pas passées du tout ainsi ; qu'il ne falloit pas croire les bruits , etc. Ledict sieur Duplessis répliqua ; Sire, je n'ai passé en lieu sur le chemin, où ceste histoire ne m'ait esté particulièrement contée ; je n'ai veu depuis homme d'honneur qui ne me l'ait confirmée. Ce n'est pas la voix du peuple seulement , qui
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peult parler par ouïr dire, mais celle de la court et de ceulx qui y voyent plus clair. Et de faict, sire, il n'a pas esté faict pour estre celé, en plein midi et en plein chemin, mais pour estre publié par tout. Les ambassadeurs en ont escrit par tout à leurs maistres. Desjà ceste nouvelle est sceue par toute la chrestienté ; j'ai charge de vous dire, sire, que vostre majesté a faict en ce cas trop ou trop peu ; trop , s'il n'y a poinct eu de faulte, ou si elle n'a esté extrême : car l'honneur des femmes ne se doibt jamais profaner, si elles ne l'ont profané elles mesmes. Trop peu , si la faulte a esté digne de ceste peine; car de qui vous n'avés voulleu espargner Thonneur , quelle part réservés vous pour espargner ?
Le roy là dessus le pressa de dire ce qu'il en avoit entendeu et à diverses fois; sur quoi, il respondit qu'il le supplioit très humblement de ne le faire poinct entrer en ces fascheux discours ; que sa majesté pouvoit assés penser la liberté que chacung se seroit donnée d'interpréter la cause de ceste injure, que nul ne se pouvoit représenter que très estrange, veu les circonstances; qu'en somme, le jugement commun tomboitlà, que l'honneur ne s'oste poinct qu'à ceulx qui en effect l'ont jà perdeu ; moins à une sœur par ung frère , qui a aulcunement le sien conjoint avec le sang, et que d'aultre part, plus on presupposoit de sagesse du costé de sa majesté en la considération de ce faict, plus on estoit contraint de conclurre de folie de l'aultre , etc. Le roy l'en repressant, il respondict : Je supplie vostre majesté , sire , de se contenter que le roy de Navarre en sçait autant du public comme vous en pensés sçavoir en secret. Les princes sçavent des petits ce qu'ils ne peuvent sçavoir des grands; des fols, ce qu'ils ne
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feroient des sages; des femmes, ce qui leur seroit celé des hommes. Ceci estant sceu de tout le monde , il estoit malaisé qu'il l'ignorast tout seul.
Puis l'en pressant encores, sire , le roy de Navarre a sceu, comme j'ai jà dict à vostre majesté, qu'au retour d'ung assez long voyaige, la royne vostre sœur ne vous salua poinct; que, partant pour ung plus long, elle ne vous dict poinct a^lieu ; que voifs passastes au Bourg la Royne où elle disnoit, sans qu'elle eust cest honneur de vous voir; qu'à peu d'heures de là, ung capitaine de vos gardes, nommé Saliers, arresta toute sa suite et sa litière propre, lui fit abattre le masque, disant en avoir commandement de vous; que ce mesme se saisit en sa présence de quelques ungs de ses serviteurs, qu'il emmena prisonniers, nommeement l'escuier Tuti; qu'en mesme temps vous envoyasles sur ung aultre chemin prendre madame de Duras, de Bethune et Barbe, et en feistes poursuivre et chercher quelques aultres; que vostre majesté se feit amener toutes ces personnes en l'abbaye de Ferrieres , près Montargis , les sépara en diverses chambres , les interrogea chacung à part, voulleut avoir leur déposition escrite et signée de leur main ; au partir de là, en renvoya aulcuns à la Bastille, où ils ont mesmes esté examinés par le lieutenant du prevost. Il sçait, sire, que vostre majesté les a enquises de sa propre bouche de la conversation, des mœurs, de la vie et de l'honneur de la royne vostre sœur. Quand un roy prend ceste peine, quand un frère procède si juridicquement, si criminellement, qui peult penser, sire , que ce soit pour moins qu'ung crime et encores bien énorme? Je reviens donc, avec la permission de vostre majesté, au commandement exprès que j'ai eu du roy de Navarre : si la royne vostre sœur, sa femme,
MÉM. DE DrPLESSIS-MoRNAY. To.lIE II. 2 4
SyO NEGOTIATÏON DE M. DUPLESSIS
a mérité cest affront, il vous en demande justice toute entière; sinon, sire, il s'asseure pour l'interest mesme de vostre maison, que vous lui ferés raison des aucteurs d'une telle injure.
Le roy ne nia ni affirma les propos que dessus, mais bien dict qu'il n'y avoit personne qui peust eschapper des calomnies. Que le monde s'estoit licentié de tout temps de parler des plus gens de Jbien, etc. Puis veint à dire que ce faict estoit d'importance , qu'elle estoit sa sœur, mais qu'elle avoit une mère et ung aultre frère qui y avoient interest comme lui , qu'il esperoit les voir bientost, et se resolvoit d'en prendre advis avec eulx, qui seroit tel, que l'honneur d'ung chacung y seroit satisfaict. De là passa aux louanges de la royne sa mère , de prudence, sagesse, vie incoulpee, etc.; aux obligations qu'il avoit envers elle, non seulement pour l'avoir mis au monde , mais pour lui avoir conservé sa couronne et la révérence que Dieu nous commande de rendre aux pères et mères, adjoustant bénédiction à ceulx qui le feront, et malédiction au contraire : qu'il avoit en somme commencé cest affaire avec son advis, et se deliberoit de le finir de mesme.
Ledict Duplessis répliqua que cela seroit bien long, que sa majesté considerast que le roy de Navarre avoit le trait dedans le corps, et que par là il ne lui ostoit poinct. Au contraire , que , quand il entendroit que ce qui s'est passé auroit esté avec l'advis de la royne sa mère , il y auroit de quoi redoubler sa peine , veu le soigneux égard qu'ont ordinairement les sages mères de contregarder la réputation de leurs filles, le pryant, pour ce respect , d'abréger la peine du roy de Navarre par quelque response qui le satisfeist davantage.
Il respondit qu'il estoit homme de jugement pour
VERS LE ROY HENRY III. Syi
cognoistre que la chose ne pouvoit ni se debvoit faire aultrement; qu'il partiroit dans trois jours de Lion, s'en iroit aulx bains de Bourbon , où il avoit à séjourner sept jours avec la royne sa femme, pour voir, selon le conseil des médecins, si Dieu leur vouidroit donner des enfans par ceste aide là ; que, si c'estoit le bien de son estât, il l'en supplioit de tout son cœur, sinon qu'il acquiesçoit volontiers à sa volonté. Qu'en somme , dedans le commencement d'octobre , il seroit à Paris avec la royne sa mère , où peult èstre mesmes il verroit son frère, et tost après il depescheroit personnage qualifié, qui donneroit contentement au roy de Navarre.
Ledict Diiplessis répliqua: Cependant, sire, la royne vostrc sœur s'achemine vers le roy son mari : que dira la chrestienté s'il la reçoit ainsi, par manière de dire, toute barbouillée? et s'il caresse et embrasse ce que vous aurés si indignement esloigné de vostre court, lui estant mari, vous n'estant que frère? Sire, le roy de Navarre ne vouldra poinct estre réputé prince sans courage. Il a cherché réputation de magnanimité toute sa vie. Vostre majesté juge s'il vault pas mieux que l'injure soitsatisfaicte, premier qu'elle passe plus oultre?
Le roy lui dict alors : Que sçauroit on dire, quand il la recevra , sinon que c'est la sœur de son roy ? Oui , sire , mais d'un roy juste, qui faict profession de droicture , et ne vouidroit pas estre obeï de ses subjects, mesmes de la qualité du roy de Navarre , aulx despens de leur honneur et réputation.
La fin feut qu'il ne se pouvoit faire aultre chose, qu'il le feist trouver bon au roy de Navarre , qu'il lui renclist en cest acte preuve de bon subject, tel qu'il lui estoit né , et asseurast au reste le roy de Navarre derechef qu'il recognoistroit ceste obligation d'avoir
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envoyé incontinent vers lui personne, en qui il le seait avoir pleine confiance , et qu'il tiendra l'honneur dudict sieur roy aussi cher que le sien propre, comme il lui feroit appercevoir dans peu de temps.
Ledict Duplessis le supplia d'escrire au roy de Navarre particulièrement ce qu'il lui commandoit de dire, que c'cstoient matières chatouilleuses, desquelles il ne se voulloit reposer en sa mémoire, pour les inconveniens qui en adviennent, y estant question d'une part de son souverain, et de l'aultre de son maistre. Le roy respondit que telles choses ne se pouvoient bonnement escrire , et que le roy de Navarre s'en fieroit prou en lui. Sur quoi il supplia au moins sa majesté de voulloir jetter en ses lettres quelques semences des responses qu'd lui avoit pieu lui faire, afin qu'il eust plus de matière et de parler et d'estre creu. Ce que sa majesté lui ayant promis, lui demanda quand elle trouveroit bon qu'il veinst quérir ses lettres; il respondit qu'il les escriroit présentement et tout devant lui. Ce qu'il feit de sa main, puis les lui leut (encores, disoit-il, qu'il n'eust ceste coustume de monstrer ses lettres); et les ayant faict fermer par du Halde, qu'il appella de la garderobbe, les lui bailla, ajoustant plusieurs paroles «rracieuses du roy de Navarre, et répétant le gré qu'il lui sçavoit d'avoir envoyé vers lui pour ce faict, mesme personne qui tient lieu tel auprès de lui.
Ce propos conclu, il dict audict sieur Duplessis : Et bien , ne verrai je jamais le roy de Navarre , mon frère? Il lui respondit que ce lui estoit ung grand malheur de ne pouvoir accomplir le désir qu'il avoit de baiser très humblement les mains de sa majesté; mais que, des qu'il tournoit teste vers la France pour s'en approcher, i\ sembloit qu'on prist plaisir de le mordre par derrière
VERS LE ROY HENRY III. Sy^
pour le faire tourner ailleurs, comme tout fraischemenl se seroit veu , qu'estant à Saincte Foi pour passer en Xaintonge , on surprit Alelh avec grand carnage de ceulx de la relligion , dont le voisinage est troublé, en danger, s'il n'y eust pourveu en se rapprochant , de remettre par là toute la province, et consequemment " tout Testât en trouble. Le roy lui dict que telles choses lui desplaisoient grandement; qu'es provinces plus proches de sa résidence on ne voyoit telles choses advenir, parce qu'elles se ressentoient de plus près de son intention, qui n'estoit que de maintenir ses subjects en paix ; qu'il s'asseuroit que ses subjects ne lui imputoient tels actes, et scavoient bien considérer que la prise d'une ville d' Alelh n'estoit pas l'entreprise d'ung prince tel que lui. Ledict Duplessis répliqua que ses subjects de la relligion ne se plaignoient pas de l'intention de sa majesté , mais du peu de debvoir que ses officiers rendoientà l'exécution d'icelle; que l'impunité engendroit coustumierement l'injustice, et qu'à la vérité la tolérance de tels attentats, en plusieurs endroicts , n'avoit peu apporter aultre chose ; que le roy de Navarre supplioit très humblement sa majesté d'y mettre à bon escient la main , parce que le povre peuple , qui est trop esloigné de lui pour pénétrer son intention, ne la peult juger que par les effects qu'il sent, lesquels toutesfois, le plus souvent, tiennent plus de la passion des exécuteurs, que de la nature de celui qui commande. De là il veint à parler des défiances qu'avoit esmeu en Dauphiné et Languedoc son voyaige de Lion, comme s'il y feust veneu pour y dresser la guerre contre ses subjects de la relligion. Qu'estant veneu à Bourbonnanci pour sa santé , il avoit esté pryé de venir visiter sa ville de Lion et sa noblesse des pnvs
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circonvoisiiis. Qu'il n'avoit aultre désir que la paix , qu'il l'avoit promise et la voulloit sainctement tenit, comme prince qui faisoit singulier estât de sa parole. Qu'il n'eut jamais voulloir de tenir la paix de 76 , mais qu'aussi ne le cela il poinct, pour la façon dont elle avoit esté faicte. Qu'aultresfois il avoit pensé ramener ses subjects de la relligion par la rigueur des armes, mais que Dieu lui avoit faict cognoistre avec l'expérience, que tels moyens n'estoient pas propres à telle fin. Qu'il faisoit estât de sa relligion , la croyoit fermement, pryoit Dieu de lui donner plustost la mort, que de s'en départir tant soit peu, mesmes vouldroit avoir donné un bras , et que tous ses subjects en feissent profession; mais que ce seroit quand il plairoit à Dieu, et que doresnavant il esloit resoleu de les laisser vivre en paix soubs le bénéfice de ses edicts, seulement qu'on ne coinmençast rien contre lui.
Ledict sieur Duplessis respondit qu'il estoit nulcunement à pardonner au peuple, esloigné de sa majesté, s'il se defioit quelquesfois sans subject, parce que bien souvent il sentoit du mal par la main des serviteurs, encores qu'il n'y eust rien que bien, au cœur du maistre , qui n'estoit découvert qu'à ceulx qui avoient cest honneur d'en approcher. Qu'il pryoit Dieu qu'il le raainteinst en ceste bonne resolution, de n'attenter plus sur les consciences par les armes qui sont naturellement instrumens de division et non de reunion ; et qu'y continuant, il ne pourroit attendre que toute bénédiction, et consequemment toute prospérité de sa main. Quant au roy de Navarre et à ceulx de la relligion , que sa majesté pouvoits'asscurer qu'ils ne pensoient qu'à jouir de ses edicts, et qu'il n'en falloit aultre argument , que le peu de profit qui leur peult revenir des guerres ci-
viles. Qu'en telles guerres à tout prendre, ceulxmesmes qui semblent gaigner, perdent tousjours; toutesfois qu'il n'y a double que ceulx qui se tiennent près du souverain, n'ayent des moyens de s'avancer, les ungs aulxhonneurs, les aultres aulx biens , qui sont les deux choses que les hommes cherchent ordinairement par leurs actions; que ni l'ung, ni Ta^ltre, au contraire , ne se rencontre en la suite du parti auquel le souverain faicl la guerre, mais bien pertes de biens, d'estats, dignités , ruynes de maisons , incommodités de familles : choses que les hommes ont accoustumé d'éviter et de fuir par mille aultres maux ; tant s'en fault que, de gaieté de cœur, ils les attirent sur eulx. Partant , que sa majesté pouvoit penser que ceulx de la relligion , qui avoient esprouvé ces malheurs , ne se jetteroient volontiers en une guerre où ils ne pourroient faillir de les trouver, et que la seule nécessité les y pouvoit faire retomber ; de laquelle il loue Dieu de les voir exempts , veu la saincte volonté qu'il avoit pieu à sa majesté lui déclarer. Et sur ce poinct , pour mon particulier, sire , comme l'ung de ceulx là, je ne feindrai de dire à vostre majesté qu'il y a douze ans et plus que je tasche par tous moyens de devenir catholique, et n'y puis jusques ici parvenir. J'ai souvent considéré qu'après la faveur de Dieu, il n'y arien de si précieux au monde que celle de son prince; j'avois assés de chair pour convoiter les biens et les honneurs du monde, et non si peu d'esprit que je ne cogneusse que la relligion que je suis, n'estoit pas le chemin pour les rencontrer. Je n'ignorois poinct aussi que vostre majesté auroit tousjours mon service plus agréable estant catholique qu'aultrement , et estoit peult estre assés présomptueux pour ressentir en moi quelque petit moyen de vous en faire. Là dessus je me
376 WEGOTIATION Dli M. DUPLESSIS , etc. suis mis à lire tout ce que j'ai peu , à conférer avec personnes doctes partout oùje me suis rencontré, rencontrant tousjours pour fortifier leurs argumens, ma chair et mon esprit, qui ne desiroient rien tant que de se rendre. Enfin, sire, il fault que je die à vostre majesté que ma conscience a vouUeu vaincre, cncores que pour prix de ceste victoire elle ne veist que beaucoup de disgrâces, de pertes, de dangers, qu'il m'a falleu passer depuis. Le roy respondit que cela lui estoit adveneu parce qu'il y apportoit de la passion. Il est vrai , dict il , sire ; mais à la vérité une passion qui combattoit contre ma relligion , ung désir de m'avancer , d'autant plus ardent que j'estois alors plus jeune, nonobstant lequel toutesfois la vive persuasion de la vérité m'a vaincu. Sur ce propos il lui dict, avec une façon fort doulce , qu'il ne voulloit pas disputer avec lui. Et après lui avoir renouvelle les protestations de paix , l'exhortant à en asseurer , selon la créance qu'il y avoit, toutes les églises de la relligion , et, pour la tierce fois , répété le contentement qu'il avoit du roy de Navarre, lui donna congé. Ces propos durèrent près de deux heures; et de ce pas reprit la poste pour revenir trouver le roy de Navarre.
LXVIII, — LETTRE DE M. DUPLESSiS
A MM. du synode de Vîsle de France.
Du 22 septembre i583.
Messieurs , j'ai receu vos lettres du dernier d'aoust,
et considéré l'advis y contenu touchant la procédure
qu'il convient tenir pour la reunion de nos églises.
M. de Beze m'en avoit escrit de mesmes il y a environ
LETTRE DE M. DUPLESSIS, eic. ^77
ung mois, auquel je feis response. C'est en somme, messieurs, que le roy de Navarre ayant, comme vous sçavés, à depescher M. de Segur, et craignant la longueur de la negotiation dont est question , pensa de l'ébaucher par lui. Et ne tend son instruccion qu'à remonstrer aulx princes l'utilité et nécessité de ceste reunion, et les maulx , dommages et inconveniens procédés de la desunion, les pryant de remettre, selon la forme de l'Eglise ancienne, tous ces differens à ung synode, duquel on pourra convenir quand les Eglises auront plus de repos; et, en attendant, d'imposer silence à toutes invectives tant de bouche que par escrit, et demeurer frères et amis. Cela, à nostre advis, ne peult estre trouvé mauvais des églises de Suisse; car nous ne touchons poinct encores au fond , et n'est qu'ung lenitif ou plustost ung apozeme disposant à la médecine. Cependant nous trouverions très bon que, de la part de nos églises de France, M. de Chandieu ou M. de Serres visitast les églises de Suisse aulx, fins que proposés , avec lettres du roy de Navarre et du synode, tant aulx seigneurs qu'aulx pasteurs, et tant aulx cantons de la relligion qu'à leurs confédérés, et nommeement à messieurs de Genève. Et nous ne laisserons d'escrire à M. de Segur qu'il feist son retour par la Suisse et par Genève, pour conférer de ce qu'il auroit avancé. Les lettres du roy de Navarre qui seront requises, nous les vous envoyerons au plus tost, celles du synode estant icelui dissoleu , pourroient estre signées par M. Merlin, qui y présida selon qu'il feut arresté qu'il feroitles depeschcs procédantes des resolutions y prises, s'il en estoit besoing ci après, au moins les signeroil. Il a esté fort malade, et n'ai encores nouvelles de sa pleine convalescence. De quoi , messieurs , je ne refuse-
iyS LETTRE DE M. DUPLESSIS
rai jamais labeur qui me soit enjoint pour œuvre si nécessaire; mais il y en a de plus capables, et je ne suis pas, comme pourrés entendre, sans besogne ici. Dieu me fasse la grâce de le servir en quelque sorte que ce soit, lequel je supplie, messieurs, vous avoir en sa saincte garde, saluant pour la fin bien humblement vos bonnes grâces.
De Pau.
u4 M. le prince cC Orange,
Du 9 novembre iSSl.
MoissEiGNEUU, ce ne m'a poinct esté chose estrange d'estre calomnié diversement en ce siècle , parce que la profession de vertu est subjecte à haine ou à envie, qui se paissent ordinairement de médire quand elles ne peuvent faire pis. Mais bien m'a il esté fort nouveau d'entendre que vostre excellence qui croit volontiers le bien, mesmes de ceulx qui lui font mal, se soit aisément laissée aller à sinistres opinions de moi, qui de long temps vous ai voué ung si libre service, et n'ai laissé passer (que j'aie peu) aulcune occasion d'en faire preuve, jusques à en avoir encouru la haine que je soutiens encores , de tous ceulx qu'à divers tiltres vous avés estimé vous estre contraires. Jesçai, monseigneur, qu'il est impossible qu'à la seule veue de ceste lettre, vous ne vous ramenteviés la sincère affection que j'ai apportée à tout ce que j'ai pensé vous toucher. Et ceste seule souvenance me doibtexempter de toute apologie. Mais , monseigneur , pour venir au poinct , on vous veult faire croire que le conseil qui auroit esté donné aulx députés des églises de Flandres , qui se trouvèrent au
A M. LE PRINCE DORANGE. 879
synode de Vitré, auroit esté cause de tout ce tjui seroit depuis advenu en Flandres ; et pour y avoir assisté au nom du roy de Navaire, j'en suis nommeeinent et principalement calomnié. En ce synode, nionscigneur, il ne feut aulcunement traicté de Testât de Flandres, ni d'ailleurs; seulement ceulx qui s'y trouvèrent, louèrent Dieu unanimement de la veneue desdicls députés , pour se recognoistre par le moyen d'icelle totalement unis en mesme confession. Et quant aulx devis qui pourroient avoir esté entre nous, selon que la tragédie qui avoit esté fraischement jouée aulx Pays Bas, en donnoit à tous le subject, le sommaire feut, et eulx niesmes le diront ainsi, que véritablement il estoit malaisé, veu ce qui s'estoit passé, de remettre bien tost une bonne créance entre son altesse et le peuple. Qu'il estoit pareillement difficdeet périlleux de donner advis, ou en l'une , ou en l'aultre part , pour les précipices qui se presentoient de toutes parts, selon la proposition faicte par vostre excellence, nommeement veu que le peuple interpretoit pour juste punition de Dieu le mauvais succès du traicté faict avec son altesse; mais que, soit pour traicter ou pour ne traicter poinct avec icelle , telle resolution debvoit procéder de l'accord etarrestde toutes les provinces légitimement assemblées soubs l'auctorité de vostre excellence, de peur qu'ung symptôme de division survenant à leur maladie, qui de soi estoit assés fascheuse , n'affoiblist , ou n'emportast mesmes le patient tout à coup. A ce propos feut mis en avant le dommage universel qu'avoit apporté le conseil particulier de ceulx qui appellerent le duc Cazimir en Flandres. Feut adjousté que tel aide ni aultre ne pouvoit tourner à bien pour les soupsçons et jalousies qui en naistroient, sinon en tant qu'il seroit consenti de toute
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]a généralité des pays. Quant à son altesse, que si on avoit à traicter, se pourroient proposer des conditions , selon lesquelles le pays seroit secouru sans crainte de dommage. Comme que le roy feist la guerre au roy d'Espaigne pour divertir ses forces; qu'il donnast moyen à son altesse de la continuer vivement du costé de Cambray; que, pour le dedans du pays , son altesse employast, tant aulx affaires qu'aulx armes, personnes non suspectes et agréables aux estats , etc. Gomme au contraire, si on se resolvoit d'ung consentement de n'avoir plus affaire avec lui , il se trouveroit des moyens de se découdre d'ensemble sans rien déchirer; et que lui mesmes , veu les mutuelles défiances, tourneroit peult estre ses desseings ailleurs. Mais qu'en tout cas, attendant que le temps devidast une pièce si meslee, estoit nécessaire de resouldre par une assemblée générale des moyens de soubstenir la guerre contre l'ennemi, qui aultrement feroit profit de leur irrésolution et incertitude ; et que plus ils trouveroient de secours et de force en eulx mesmes, plus seroient ils capables de se resouldre ou en une part, ou en l'aultre, en tant qu'ils ne prendroient alors conseil de la nécessité, mais de la raison. Au reste , quant au poinct de la conscience , ores mesmes que les alliances et les mariaiges de personnes de diverses relligions marchassent de mesme pied, qu'il estoit à considérer, qu'après le serment donné, et le mariaige consommé, la chose n'estoit plus en son entier, ains venoit à estre subjecte à la règle que donne sainct Paul , que le fidèle tasche à amener à soi l'infidèle, etc. Et si on objectoit que, par la foi rompue, le traicté estoit dissoubs , comme le mariaige par l'adultère ; qu il y avoit à respondre que bien est vrai que la perfidie donne juste occasion au peuple des Pays Bas de