A M. DE MONTAIGNE
A M. de Montaigne, (i)
Du 25 novembre i583.
Monsieur, le roy de Navarre vous a escrit comme il est entré en sa ville de Mont de Marsan. L'insolence extrême de ses subjects, et les remises sans fin de M. le mareschal , lui ont faict prendre cette voye. Vous scavez que toutes nos affections ont quelque borne; il estoit mal aisé que sa patience n'en eust, mesmes puisque leur folie n'en voulloit poinct avoir. Cependant Dieu nous a faict la grâce que tout s'est passé avec fort peu de sang et sans pillage , et vous puis asseurer que , sans la crainte du contraire , il y a six mois que nous pouvions estre dedans. J'estime que par gens de considération ceste action ne sera mal interprétée : l'intention du roy, selon ses edicts et mandemens , estoit que nous y rentrissions. La seule obstination de ceulx de la ville supportés, comme les lettres que nous avons en main nous tesmoignent, nous y faisoit obstacle. C'est comme si les marescbaulx des logis du roy nous avoient donné ung logis, et que , sur le refus de l'hoste , nous feissions obéir la craye; et j'ose vous dire plus, que, sans encourir ung mespris public, que je redoute plus que la haine, nous ne pouvions allonger nostre patience. A ceulx qui en eussent peu prendre ou donner l'allarme, nous avons soigneusement escrit de toutes parts, et ne doibvent présumer de ceste reprise de possession , ordinaire au moindre gentilhomme de ce royaume, rien de public
(i) Michel de Montaigne, auteur des Essais. Mém. de Duplessis-Mornay. Tome ir. 20
ni extrême. A vous qui n'estes, en ceste tranquillité d'esprit, ni remuant, ni remué pour peu de chose, nous escrivons à aultre fin , non pour vous asseurer de nostre intention , qui vous est prou cogneue et ne vous peult estre cachée , soit pour nostre franchise , soit pour la poincte de vostre esprit , mais pour vous en rendre plege et tesmoing , si besoing est , envers ceulx qui jugent mal de nous, faulte de nous voir, et par voir plus tost par les yeux d'aultrui que par les leurs. Que voulez vous plus ? M. de Castelnau l'a faict , c'est vostre ami, qui plus est, non suspect pour la relligion, mais emeu de la seule équité de nostre cause: Si quid peccatam dicunt in forma ^ compensetur velim in materiâ. Ce que certes nous faisons, avons faict et ferons , leur monstrans par effect qu'il nous est plus naturel de pardonner leurs faultes, qu'il ne leur seroit peult estre de les amender. Sur ces entrefaictes , nous arrive M. de Bellievre , et vous savés pourquoi. Gravitati ego sane silentiuni opponam. C'est la sœur de mon roy , la femme de mon maistre , Tung agent en ce faict , et l'aultre patient , prudent qui employé sa prudence à ne s'y employer poinct. Si on parle d'une satisfaction d'injure, ce n'est au serviteur à estimer celle de son maistre. Et qui n'est légitime estimateur de l'injure, de la satisfaction ne le sera il poinct? Je le vous ai dict et le redis encore, si j'estois deschargé de ce faix, je saulterois, ce me semble, soubs le bast et entre les coffres que j*^ porte ; mais Dieu a voulleu essayer mes reins soubs une charge plus forte, et je me confie en lui qu'elle ne m'accablera point. Hœc tibiy et iaojudicio.kw reste, faictes estât de nostre amitié comme d'une très ancienne, et toutesfois tousjours récente j et de mesme foi je le ferai de la vostre, que