A M. DE MONTAIGNE
je pense cognoistre en la mienne mieulx qu'en toute aultre chose. Vous en ferés la preuve où et quand il vous plaira, et me trouvères sans exception , etc.
Au sieur d'Angroigne , retournant en Angleterre.
Le sieur d'Angroigne tesmoignera à la royne d'Angleterre le plaisir qu'a receu le roy de Navarre des lettres qu'elle lui a faict cest honneur de lui escrire , des tesmoignages de son amitié qu'il a sentis par lui, et de tout le discours de la negotiation du sieur de Segur.
Et quant à ce qu'elle n'auroit trouvé bon d'envoyer vers lui par ci devant comme elle lui escrit, pour ne donner lieu aulx défiances, qu'il recognoist l'honneur et la faveur que ce lui eust esté de recevoir plus souvent de ses nouvelles, lesquelles, sansdoubte, lui eussent* apporté plus de confiance et d'utilité , que les défiances d'aultrui, prinses sans subject, ne lui eussent peu causer de dommage ; mais qu'en cela nonobstant il acquiesce volontiers au prudent jugement de sa majesté, s'asseurant que ce qu'elle s'abstient envers lui de ces gracieux complimens, n'est que pour lui faire, en recompense, d'autant plus sentir les effects de sa bonne grâce.
Lui fera entendre, ledict sieur d'Angroigne, le désir que ledict seigneur roy a de long temps de lui aller très humblement baiser les mains, qui auroitesté cause de lui faire entreprendre visiter les princes chrestiens, duquel elle avoit esté le principal et presque seul subject; mais que l'incertitude de ses affaires, procédante
des entreprises entresuivies de ceulx qui lui veullent
mal , lui en auroient tousjours osté le moyen.
Comme encores à présent sa majesté entendra du sieur d'Angroigne l'irrésolution en laquelle on le tient en ceste circonstance de temps, qui est comme la crise de sa maladie , et les justes occasions de défiance qu'on lui donne, qui ont besoing d'estre appuyées de la confiance qu'il a prise d'elle.
Cependant qu'il lutte de sa patience contre ces difficultés, et d'autant plus patiemment, qu'il espère, par ce moyen, se rendre ung chemin ouvert pour lui aller offrir son très humble service ; et pour lui en faire plus évidente preuve, ne seroit presque marri ledict seigneur roy qu'elle eust quelque digne subject d'employer ses amis et serviteurs, entre lesquels il espereroit se faire remarquer des premiers, encores qu'il désire au reste tout bien, repos et tranquillité à ses affaires.
N'omettra à lui dire les trames que le roy d'Espaigne faict pour lui troubler son estât , tant par dedans que du costé d'Escosse; et comme il tasche d'attirer le roy de France en ceste pratique , s'asseurant , s'il veult estre de la partie , qu'elle ne peult eschapper de leurs desseings. Ce que ledict sieur roy de Navarre a entendu de personne bien qualifiée, qui lui sera nommée par le sieur d'Angroigne , et qu'il n'a mesmes celé qu'il y avoit diverses entreprises sur sa personne, desquelles, depuis peu de jours, quelqu'une auroit esté faillie. Pryant ladicte dame , pour l'interest de toute la chrestienté , et pour celui qu'il y sent avoir plus qu'aulcun aultre, de se conserver soigneusement et contre le dol et contre la force; et quant au dol, il n'oubliera les advertissemens particuliers qui lui en ont esté mis en main par ledict seigneur roy.
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Pour la force, sçait ledict seigneur roy de certain, qu'à ce commencement d'esté prochain, ceulx de la maison de Guise, pour exécuter ce qu'ils ont conclu par le sieur deMeneville en Escosse, font estât de faire une descente subite et inopinée par le pays de Galles en Angleterre, en laquelle ils seront tost après secourus d'Espaigne. Le moyen est que le sieur de Sainct Luc, gouverneur de Brouage, qui, pour cesteffect, traicte maintenant avec le duc de Mayenne , à présent en Poictou , et avec le duc d'Elbœuf et aultres de ceste maison, faict estât d'arrester, tout en ung jour, tous les grands vaisseaux flamans, hollandois, zelandois, suédois, danois, ostrelins et mesmes anglois qui se trouveront en ceste saison en Brouage, auquel temps auront donné ordre d'assembler six ou sept mille hommes de pied en Xaintonge et Poictou , soubs ombre de Portugal et d'une entreprise que redresse la royne mère. Tout à coup feront embarquer lesdictes trouppes, qui auront poiu^ escorte quelques vaisseaux de guerre des sieurs de Lansac, Sainct Luc etRuffec, et feront voile pour mettre pied à terre en Angleterre. Homme qui sert à ce desseing sans en sçavoir bonnement le fonds , en a communiqué avec le roy de Navarre, qui, par ceste occasion, y a voulleu voir plus clair, et enfin en a sondé la vérité, qui est telle que dessus.
Et que ce desseing soit contre l'Angleterre et non contre le Portugal , il s'apperçoit par ceulx qui y frayent et participent; car les chefs sont ceulx de Guise, ennemis d'Angleterre et amis d'Espaigne, et à ceste fin est venu le duc de Mayenne passer son hiver en Poictou , et les principaulx instrumens sont les sieurs de Lansac le jeune et de Sainct Luc, tenus en France vulgairement pour pensionnaires d'Espaigne. Gest adver-
Sgo INSTRUCTION AU SIEUR D'ANGROIGNE. tissement doibt demeurer secret pour la conséquence , et sera neantmoins aisé à sa majesté d'y donner ordre.
A ceci doibt estre adjousté qu'il n'y a plus apparence que la France tente rien contre l'Espaigne, veu qu'elle s'en va renoncer à la negotiation des Pavs Bas, par le moyen de laquelle elle pourroit principalement retarder sa grandeur. Et de faict, la paix se traicte maintenant entre le roy d'Espaigne et monseigneur, auquel on offre déjà ung million d'or; que Cambray demeure neutre, et qu'il renonce à l'élection desdicts Pays. Quittant ceste occasion, à quel propos en aller chercher une aultre plus difficile, plus loingtaine, peu utile à nous et moins nuisible an roy d'Espaigne?
Ce sera à sa majesté à y appliquer les remèdes selon le mal; seulement, si, en ceste délibération , elle se resoult d'appeller ses amis et serviteurs , le roy de Navarre la supplie de se ressouvenir tousjours de lui entre les premiers, et de faire estât de tout ce qui dépend de son auctorité, mesmes de sa propre vie.