LXXIX. — ^ MEMOIRE
Contre la maison de Lorraine , qui pretendoit a la couronne de France; envoyé au roy (i). i583.
C'est une chose commune en ce royaume, que la maison de Lorraine s'attribue un droict incontestable à la couronne de France ; on pourroit encores recouvrer des chroniques et généalogies que les princes de ceste maison falsifièrent dans le temps du feu roy Henry, les consultations qu'ils feirent faire sur ce pretendeu droict, sous le règne de François II , et les mémoires qu'ils répandirent parmi le peuple, sous Charles IX; et depuis encores, voullant parvenir à leurs veues, et consommer leurs ambitieux projets. Voyant que la ruyne de cest estât sembloit s'avancer par les guerres civiles ; que le respect deu au prince légitime estoit fort diminue , les nerfs de Testât affoiblis et le chemin préparé à la nouveauté , ils se sont promis de s'asseoir sur le throsne qu'ils prétendent estre occupé par des usurpateurs. Ces projets et ces tentatives ont souvent esté représentés à leurs majestés. On leur a faict sentir le risque qu'ils couroient ; mais elles ont voulleu croire que c'étoient choses controuvees , soubs quelque apparence
(i) « Le nom du duc d'Anjou, qui rendoit le roi de Navarre « le plus proche héritier de la couronne, sert de pr«'!exteau duc « de Guise pour faire éclater la ligue, en faisant craindre d'avoir « pour roi un prince séparé de l'Eglise.... Catherine de Mér( dicis favorise la maison de Lorraine , dans l'idée de placer sur « le trône les enfans de sa fille , mariée au duc de Lorraine. » {^Abrégé Chronol, du président Hainault.)
4o4 MEMOIRE
de réalité , par cealx qui leur portoient haine ou envie; et ces remontrances n'ont faict aulcune impression sur l'esprit de leurs majestés, et n'ont pas laissé pour cela de leur mettre l'auctorité et les armes royales à la main , mesmes leur ont permis de faire ligue, soubs ombre de la relligion romaine , c'est à dire de faire leur partie toute preste, pour, à la première occasion, et par manière d'acquit, essayer la couronne sur leurs testes. Il s'est trouvé sur cela des docteurs de Sorbonne qui ont décidé qu'ung roy, manquant a son debvoir envers l'Eglise romaine, pouvoit par la court de Rome estre dépossédé. Il sest trouvé des moines qui ont poussé la témérité au poinct de prescher au mespris du roy et des princes de son sang , les vertus notables des rejettons de Charlemagne (c'est ainsi qu'ils qualifioient les princes lorrains), advertissant et excitant le peuple à jetter les yeux sur eulx , comme sur les vrais restaurateurs de l'Eglise et de Testât, et tout ceci s'est fluet cependant, sans qu'on y ait eu aulcung égard.
Mais , pour lever tout doubte , et voir clair en ceste matière, je supplie très humblement le roy, monseigneur, et tous les princes qui ont Thonneur de lui appartenir, de se faire lire ung livre intitulé, les Généalogies de ceulx de Lorraine et de Bar^ nouvellement HTiprimé à Paiis, par lequel ils verront de mot à mot qu'il n'est mis en lumière en ce temps , que pour instruire ung chacung du droict pretendeu de ceulx de la maison de Lorraine sur ceste couronne , et du tort que la maison de France leur faict en la retenant, afin que le peuple y soit préparé, arrivant la mutation qu'ils présument estre prochaine ; et parce que ce volume est gros, le venin qui y est répandu partout, est enve-
CONTRE LA MAISON DE LORRAINE. 4o5
loppé et couvert de diverses hystrices (i), j'ai entrepris d'en remarquer ici les principaulx poincts et fondemens, de mot à mot. Ce livre est escrit en latin, composé par un nommé François de Rosier , de Rar le Duc , archidiacre de Toul, et dédié à M. de Lorraine; et afin qu'il puisse estre facilement distribué partout , il a esté imprimé ceste année à Paris, avec privilège du roy, en grandes feuilles , chez Guillaume Chaudière.
Pour venir au faict, chacung scait que, depuis que les Françons sont veneus en France, alors appellee la Gaule, nous avons eu trois races de roys; les Mérovingiens, descendans de Merovee; les Carlovingiens, descendans de Charlemagne, et les Capétiens, de Hugues Capet; qui subsiste aujourd'hui dans nos roys. C'est la voix publicque que ceulx de Lorraine prétendent à la couronne de France , comme estant descendans et héritiers de Charlemagne; mais si cest aucteur estcreu, elle leur est deue des le cheval de Troye , et leur a esté ostee par Merovee et ses descendans, avant ces trois lignées, tellement que, par la loi, qui dict que l'on ne prescrit poinct contre l'Eglise et contre son prince , tous nos roys auroient esté usurpateurs depuis le premier jusques à présent , et le véritable héritier de la couronne de France auroit esté en la maison des ducs de Mosellane , dont se disent issus ceulx de Lorraine. Voici donc les termes de l'aucteur , sans en rien déguiser. (L.3, Hist. 44? 4^. )
« Pharamond , qui premier amena les Françons en « France, eut plusieurs enfans de Basine sa femme, « fille du roy de Thuringe , dont l'aisné estoit Clodion « le Chevelu. Ce Clodion eut entre aultres enfans deux « fils, Ranchaire l'aisné et Alberon le puisné. Ranchaire
(i) Prétextes, couleurs.
4o6 MEMOIRE
a eut trois fils, Ranchaire second, Richer et Renaud, « qui défendirent long temps le Cambresis contre la « tyrannie des Mérovingiens ; mais enfin ils feurent « subjugués par la puissance de Clovis, roy de France, « qui les massacra de sa propre main , comme il avoit « massacré Ranchaire F*", leur père. Ainsi veint le droict « d'aisnesse à Alberic II, fils de Clodion, lequel, quoi- « qu'il feust roy des François orientaux, ne succéda « poinct cependant à Clodion son père ; mais Merovee « ayant usurpé le royaume , ce povre Alberic , après la « mort de son père, se retira au pays d'Aussois, de « Moselle, d'Ardenne, où il se cacha au mieulx qu'il « peut, pour éviter leur fureur. Cet aucteur adjoute en- « cores : Pensez en quelle peine estoit ce povre prince « qui, estant de race royale, ne se voyoit pas seule- « ment frustré de son royaume, mais mesmes con- « trainct de se cacher à cause de la cruaulé de Me- « rovee, qui voulloit esteindre toute la race de Clodion. « Il se retira donc à Mons , en Haynault, pour attendre « l'i.ssue de la tyrannie de Merovee et des siens, ayant « esté en vain en l'armée d'Attila, pour se faire reta- « blir, » Et si vous lui demandez qui estoit ce Merovee, usurpateur de la couronne, sur les prédécesseurs de ceulx de Lorraine, et premier tronc de nos roys de France : « G'estoit , dict il, ung bastard de Clodion « le Chevelu , ou, comme d'aullres disent, ung sien « capitaine ou parent, qui, estant instituteur des en- « fans de Clodion, par Clodion mesmes, à cause de « leur jeune aage, dépouilla ses pupilles de cest estât. » Il continue ainsi : « que Vaubert, descendu de Clodion «par cest Alberic, feut ruyné par Artaire , roy de «France, qui craignoit tousjours qu'il ne voulleust <f revenir à la couronne; mais que Thierry, roy des
CONTRE LA. MAISON DE LORRAINE. l\Orj
« Ostrogots , le feit rétablir par force. Que pareille- « ment ces descendans de Merovee , sçavoir la race de « Clovis , voyant que Ansbert , fils de ce Vaubert , estoit «jeune homme d'espérance, pour régner plus seure- « ment, le voulleurent faire mourir; mais que, l'ayant en- « levé en cachette, on le transporta à Rome pour estre « nourri près de l'empereur Zenon; enfin qu'ils feurent « tousjours mal asseurés de leurs vies, jusqu'au ma- « riaige d'Ansbert avec Batilde, fille de Clotaire III, dont « naquit Arnaud, duc de Mosellane, contre lequel, à « cause de l'alliance , et parce qu'ils se voyoient bien « établis , ils se montrèrent moins rigoureux. »
Or, que ceulx de la maison de Lorraine qui vivent à présent, soient les successeurs de ce Glodion et d'Alberic son fils, et par conséquent héritiers de leurs droicts; voici comment cest aucteur conduict son plan. Depuis Alberic, il nous conduict par ligne directe jusqu'à Arnolphe , fils d' Arnauld , et de Doda , fille du roy de Saxe, lequel eut, entre aultres, deux fils, Cleodulphe l'aisné et Ancbise le puisné ; de Cleodulphe l'aisné il faict descendre les ducs de Mosellane et de Lorraine, et d'Anchise , fils puisné , il faict descendre Charlemagne,
AllNOLPHE.
Clodulplie, duc de Mosellane. A nchise , puisné de Cleodul-
Martin. pl^e, épousa Begglie, fille de
Lambert. Pépin des Landes, duc de
Frédéric. Brabant, dont il eut Pepiu
Sadigere. Herislel.
Kanier, premier duc de Lor- Charles Martel , né d'une con-
raine, non pas héréditaire, cubine.
investi du duché par Charles Pépin le Bref.
le Simple ; Gilbert , fils aisné Charles Magne,
de Ranier, Henry, fils de Louis le Débonnaire.
4o8 MEMOIRE
Gilbert , mort sans enfans. Charles le Chauve.
Bonne , fille de Ricuin II , fils de Louis le Bègue.
Ranier, et frère de Gilbert. Charles le Simple.
Elle feut mariée à Charles, Louis IV.
duc de Lorraine, fils de Lothaire.
Louis IV et frère de Lo- Louis V, mort sans enfans.
thaire , spolié de la couronne
par Hugues Capet, après la
mort de Louis V son neveu.
Et ainsi, suivant cest ancteur, voici la lignée de la race de Clodion , qui avoit esté long temps conservée dans les ducs de Mosellane et de Lorraine, tombée en quenouille, d'autant qu'il ne paroist poinct pour ce moment d'héritier masle, et conjoincte avec celle du puisné, ou pour mieulx dire, voilà la lignée de Clodion conjoincte avec celle de Charlemagne , par le mariaige de Bonne avec Charles, duc de Lorraine, duquel sortirent Othon, Gerberghe et Hermingarde; Gerberge, femme en premières nopces de Renier, comte de Mons, et en secondes de Lambert, comte de Louvain, et Hermingarde, femme d'Albert, comte de Namur, dont la postérité, dict il, vit encores en ceulx de Lorraine et dans les Capets. Or, parce que Hugues Capet, nonobstant les instances de ce Charles, duc de Lorraine, feut appelle à la couronne, ceulx de Lorraine prétendent, comme seuls rejetions de Charlemagne et de Clodion mesmes, la couronne de France. Mais, parce qu'ils ne peuvent nier que cest Othon , fds unique de Charles et de Nona, mourut sans lioirs, et par conséquent ses droicts et prétentions avec lui, voyons comment ils rapiècent ceste rupture dans leur généalogie, (i)
(i) A ce Charles, frère de Lothaire, et qui le premier obteint le duché de Lorraine en héritage , apparlenoit , après la mort de
CONTRE LA MAISON DE LORRAINE. l\0()
Othon, dict il , fils de Charles et de Bonne , estant investi du duché de Lorraine par l'empereur, duquel il suivoit le parti , à l'exemple de son père , se voyant sans enfans , adopta pour fils , par le consentement dudict empereur, Geoffroy le Barhu, comte d'Ardenne, fi'ere de sa mère Bonne, fille de Ricuin, ou, comme d'aultres disent, fils de son frère, qui remit sur pied , par ce moyen, la ligne masculine de Clodion en Lorraine, à sçavoir, fils de Ricuin, fils de Ranier, etc., procédant de Cleodulphe, l'aisné de la tige, comme nous avons dict ci dessus, et par la mesmes se trouveront encores les deux droicts conjoincts en la personne de ce Geoffroy le Barbu , le droict des Clodions , en ce qu'il en est issu, le droict des Carlovingiens, ou descendans de Charlemagne, en ce qu'il est adopté en la maison d'Othon, duc de Lorraine; tellement que si on révoque en double Tung ou l'aultre droict, ils ont à choisir auquel ils vouldront se tenir, et suivent consequemment de père en fils.
Louis son neveu , la couronne de France selon la succession de Charlemagne. Et , parce qu'il épousa Bonne , fille de Ricuin , les deux droicts semblent se reunir dans les enfans procréés de ce mariaige , sçavoir le droict pretendeu par les ducs de Mosellane sur les Mérovingiens , qui auroient spolié, comme il dict, les Clodions, et le droict de la maison de Cliai'lemagne , dont ils avoient long temps et paisiblement joui , lesquels deux droicts , pour lever toute difficulté, contiennent tout ce que l'on peult désirer ensemble, sçavoir, la propriété appartenante à Bonne par la succession de Cleodulphe , chef de la tige des Clodions , et la possession dévolue entre les mains de Charles, de la lignée de Charlemagne, procédant d'Anchise, puisné de la tige des Clodions, et seroient ces deux droicts échus aux enfans procréés de Charles et de Bonne, et àleursdescendans , que l'auteur prétend estre ceulx de LoiTaine.
/f i O MEMOIRE
Geoffroy le Barbu, descendant de Clodion par Rainier , Riciiin , etc. , et adopté par Othon , duc de Lorraine , fils de Charles; Gothelo, Geoffroy IV, Geoffroy le Bossu, qui mourut sans enfans, ne laissant qu'une sreur nommée Itte , retombent derechef ces droicts des Clodions et dos Carlovingiens en quenouille.
Itte, fille de Geoffroy IV, et sœur du Bossu , mariée, ce disent les chroniques, à Eustache , comte de Boulogne, et parce qu'il y a encores interruption ici, ils la suppléent par adoption , disant que cest Eustache feut adopté par Geoffroy le Bossu pour fils, par consentement de l'empereur, en épousant Itte sa sœur, et par ceste adoption , vouldroient faire entendre que les droicts et prétentions de la maison de Clodion sont entés en lui et en ses hoirs. Et, pour parer à l'objection qu'on pourroit faire , que le droict des Clodions seroit esteint par un si long espace de temps, et spécialement par l'intervention et auctorité du pape qui auroit déclaré Charlemagne et ses hoirs légitimes roys de France; pour conjoindre derechef ces deux droicts ensemble, ils font venir cest Eustache de la race de Charlemagne, tant de par son père que de par sa mère, ainsi qu'il suit.
Du costé du père, Eusfache le Du costé de la inere , Marie,
Clairvoyant, par une fille fille du comte Henry de Lou-
de Charles le Chauve. vain par Gerberghe , fille de
Charlemagne. Charles, duc de Lorraine.
Louis le Débonnaire. spolié par Hugues Capet.
Charles le Chauve. Charlemagne.
Judith , fille de Charles le Chau- Louis le Débonnaire,
ve, femme de Baudouin le Charles le Chauve.
Ferré , comte de Flandres. Louis le Bègue.
Baudouin le Chauve son fils et Charles le Simple,
de Judith. Louis IV.
CONTRE LA MxVISON DE LORRAINE. 4 ' ^
Baudouin III. Charles de Lorraine, fils puisné
Alphonse , dict Hannequin , de Louis IV, roy de France
frère de Baudouin III, comte et frère de Lothaire , lequel
de Flandres. feut vaincu et destitué par
Ranier. Capet.
Guidon. Gerberghe , fille de Bonne et de
Eustache le Clairvoyant ou Charles, sœur d'Othon , la -
Oculatus. quelle Bonne estoit, disent
Eustache, comte de Boulogne, ils, de la race de Clodion ,
mari d'Itte. et feut mariée à Lambert le
Barbu , comte de Lotivain , père de Marie, mère d'Eustache , comte de Boulogne.
Ainsi , à leur compte , cest Eustache de Boulogne demeure héritier par adoption de la maison des Clodions, et par ses père et mère héritier de la maison et droicts de Charlemagne, c'est à dire de la couronne de France, et afin que Ton voye que Taucteur ne prétend pas avoir relevé ces généalogies en vain, mais qu'il y entend finesse, il se formalise fort et souvent de ce que Ton ne croit poinct ceste généalogie d'Eustache, qui faict mal au cœur, et à beaucoup de gens, car, à la vérité, assure il, il est issu de Charlemagne du costé de père et de mère : « quelques uns dissimulent ceci , voullant « dire que cest Eustache ne venoit de si hault lieu, « et je Youldrois que ces calomniateurs feussent punis « comme ils le méritent. » De ce mariaige d'Eustache et d'Itte sa femme, sortent quatre frères, Godefroy, Balduin, Eustache et Guillaume, qui feurent ducs de Lorraine l'ung après l'aultre, et le premier, au voyaige de la Terre Saincte, prit les armes qu'ils portent aujourd'hui : mais les trois premiers n'ayant poinct eu d'enfans, quoique les annales de Lorraine en donnent à Baudouin, la succession reveint à Guillaume, baron
de Joinville, quatriesme fils, et à ses descendans de ceste manière. Eustache , comte de Boulogne, mari d'Itte; Guillaume, son quatriesme fils, baron de Joinville, et héritier de ses trois frères; Theodoric, son fils; Simon F''; Matthieu P'; Simon II mourut sans hoirs, on le mit en relligion; Frédéric I", frère de Simon; Thibault V% mort sans hoirs ; Matthieu II , frère de Thibault I" ; et le plus jeune des enfans de Frédéric I"; Frédéric II; Thibault II; Frédéric III ; Rodolphe; Jean ; Charles II , lequel, de Margueritte, fille de l'empereur Robert , eut Ysabeau, laquelle feut mariée à René, duc d'Anjou, de Calabre et de Provence, (i)
Et ainsi default la ligne masculine d'Eustache, comte de Boulogne, et tombent ses droicts en quenouille en la maison d'Anjou dans les successeurs de ce René, du sang de France, issu de Louis d'Anjou, fils du roy Jean. René, duc d'Anjou, mari d'Ysabeau, héritière de Lorraine ; Jean , fils de René , Yolande sa sœur; Nicolas , fils de Jean, qui mourut sans hoirs et sans amis, auquel sa tante Yolande, fille René d'Anjou, et d'Yolande, lui succéda, laquelle Yolande, ledict René estant vaincu en guerre, et pris par Philippe de Bourgogne, associé avec Anthoine, comte de Vaudemont, il permit qu'elle feust mariée à Frédéric, fils dudict Anthoine, pour eslre plus aisément délivré de prison. De Frédéric et Yolande , naquit René, qui feut duc de Lorraine, de par sa mère , et comte de Vaudemont , de par son père , au-
( 1 ) Cesf aurleu r, dans ung aultre endroit, fait voir la chose plus clairement, sçavoir, que directement Geoffroy le Bossu, mourant sans enfans, adopta Godefroy de Bouillon, ûh de Geoffroy, quatriesme 111s de Gothelo , c'est à dire , procédant directement de la liguée des Clodions.
quel Charles VIII défendit de prendre le tiltre de roy. Celui ci eut deux femmes , la première, fille du comte de Tancarville, qu'il répudia pour cause de stérilité; la seconde nommée Philippe, fille d'Adolphe, duc de Gueldres, dont il eut douze enfans, entre aultres, Anthoine , duc de Lorraine et de Bar; François, fils d'Anthoine ; Charles III , à présent duc de Lorraine ; Claude, comte de Guise; François, duc de Guise, et Henry, duc de Guise d'à présent. Ainsi le duché de Lorraine est à présent en la maison de Vaudemont ; ores , après tant de changemens de la maison des Clodions, en la ligne masculine des Garlovingiens, par le mariaige de Bonne, et de la ligne des Garlovingiens, en celle des Clodions, par l'adoption de Geoffroy le Barhu, et de la lignée du Barhu , en celle des comtes de Boulogne , par le mariaige d'Itte, et des comtes de Boulogne, en la maison d'Anjou , par le mariaige d'Ysabeau, et de ceulx d'Anjou , en la maison de Vaudemont, par celui d'Yolande , sembleroient ces belles et royales prétentions pretendeues, pour avoir esté tant versées d'ung vaisseau en ung aultre, n'estant plus question depuis long temps, ni du costc paternel , ni du costé maternel , de Clodion , ni de Charlemagne, mais seulement de la maison de Vaudemont. Mais, pour oster ces difficultés, ceulx de Vaudemont, h présent ducs de Lorraine , et comtes ou ducs de Guise, sont encores, disent ils, de la maison de Charlemagne , d'autant qu'ils se disent veneus de la maison des comtes d'Elsats, et iceulx de Conrad l'empereur, issu de Charlemagne. Maintenant que tout ceci soit dict pour reveiller les prétentions de ceulx de Lorraine sur le sang de nos roys , issus de Capet, l'aucteur le monstre assés dans tout son procédé; car comme U a vihpendé tant qu'il a peu Merovee , chef
4t/| MEMOIRE
des Mérovingiens , par lequel ils se disent frustrés du royaume de France, avant qu'il feust eclos, ainsi ne se peult il tenir de se decliaisner contre Hugues Capet, et de vilipender toute sa lignée. Ce Capet, dict il , feut ung tyran , qui usurpa sur Charles , duc de Lorraine , et les siens , la couronne de France par force et par fraude ; et non content de Tavoir faict prisonnier à Orléans, le feit mourir misérablement avec Louis et Charles, ses enfans , qu'il avoit eue d'Agnes, sa seconde femme. Et si après, vous lui demandés son origine, au lieu qu'il tire les aultres tout couronnés du ventre du cheval de Troye, il vous faict venir Othon , grand oncle de Capet, d'ung povre Witichind , bani de Saxe, et vous l'amené sur ung bidet en France , avec ung petit vallet et une mallette , et prend si grand plaisir à repeter ce conte , qu'il semble, s'il estoit à son pouvoir, il auroit bientost réduit nos roys à ce train là. Et comme dans ses epitaplies faictes à plaisir, qu'il avoit adjoustees à la fin de son livre , il avoit faict parler cest Alberic, duc de Mosellane , qu'il prétend avoir esté spolié par Merovee, en CCS termes .'
Quceres , Alberi, quœfata parant , fiU , Tantum dissidium ne imperio patris lUustratus agas quod rapiunt traces Meruingi?
aussi introduict il Charles, duc de Lorraine, appellant tous les princes de la terre à garans contre Capet, et ses parens , en ces termes :
Hue, hue, adeste fortes quique principes y Hue advolate, quceso , reges ac duces Ecquisferet versum fati insolenliam ?
Capetus ille invasor regni Gallici
CONTRE LA MAISON DE LORRAINE. 4i5
Lothario Francoriirn rege mortuo.
Heu ! me satum quidern antiqua prosapia Quondam illius magni ac insigrns Caroli
Armis volens procul expellere
TJnuui rnihi superest ut vindicem Deuin Expectem in hisce angustiis.
Comme s'il voulloit dire avec Didon dans Virgile : Exoiïare aliquis nostris ex ossibus ultor.
Je passe soubs silence une infinité de mots et de traits qu'il lance contre la race des Capets, et pareillement les protestations sur l'Anjou , la Provence, Naples, etc., préjudiciables à ceste couronne, et qu'il débat tant qu'il peult; mais la louange qu'il donne à ceulx de Guise, de nostre temps, au mespris de nostre loi, ne se peult nullement dissimuler. Les affaires de France, dict il , alloient fort bien soubs le gouvernement du cardinal de Lorraine, mais , depuis sa mort , Henry , à présent régnant , entra en mauvaise opinion contre ses subjects, parce qu'aussitost qu'il feut sacré par le cardinal de Guise, il négligea les affaires pubiicques, s'amusa à de vains plaisirs, et se gouverna à sa teste, qui sont toutes cboses qui amollissent et abaissent le cœurd'ung roy , et , par ce moyen , la France commence à décliner et à pencher vers sa ruyne. Parlant de feu M. le prince de Gondé, il faisoit, dict il, tout ce qu'il pouvoit pour parvenir à la tyrannie ; après la mort du roy François II, on le laissa aller sans chastiment, lui et tous les complices de ses crimes. De monseigneur, et du roy de Navarre, il n'en parle gueres plus sobrement. A quoi tout cela tend il , sinon pour faire déclarer le roy ung feneant, les princes de son sang rebelles , et indignes de jamais porter la couronne, afin, comme leurs prescheurs ont crié assés haultement , que chacung jette
4l6 MEMOIRE
les yeux sur ses misères , qui sont aulx hommes des aiguillons qui portent à la nouveauté ^ et qu'ils prennent le parti de ces pretendeus rejettonsdeCharlemagne.
J'ai seulement entrepris ici de déclarer le but de l'aucteur en son livre et de ceulx qui l'ont faict imprimer, et qui prendra la peine de le lire, y en remarquera bien davantage; mais, afin que personne ne s'y abuse, j'examinerai en peu de mots les fondemens de ceste succession.
Il tire ses ducs de Mosellane du cheval de Troye avec les Françons; en quelle histoire digne de foi a il trouvé cela? Il faict après Alleric , duc de Mosellane, fils de Clodion le Chevelu, dépouillé du royaume de France par Merovee; où peut il monstrer cela, sinon en quelques généalogies supposées de la maison de Lorraine, quoique sur la fin de ses contes il cite plusieurs aucteurs pour leur donner du lustre , qui n'en disent pas ung mot? Et que dira il aussi aulx historiens qui font Merovee fils légitime de Clodion ? Et comment pouvoit il estre aultre que l'aisné , s'il estoit si aagé, qu'il peust estre tuteur d'Alberic? Mais qui plus est, comment pourra se plaindre Alberic d'avoir esté spolié de la couronne de France, si nous croyons les meilleurs historiens, qui disent que Merovee feut le premier des François qui eut le tiltre de roy en France? Accordons leur maintenant tous leurs contes, depuis Cleodulphe, duc de Mosellane, jusques à Bonne, femme de Charles, duc de Lorraine ; comment lui aura elle apporté en mariaige le droict de Clodion, puisque la loi salique exclut les femelles du royaume, laquelle loi mesmes a esté establie par les François , et comme nours lisons en la préface des conseils mesmes de Pharamond? Accordons aussi que Charles, duc de Lorraine, a esté privé
CONTRE LA MAISON DE LORRAINE. l\\']
à tort de la succession de Clinrleniagne, par Hugues Capet et ses descendans ; comment en descendent ils, veu qu'ils conviennent qu'Otlion , son fils unique, mourut sans enfans; et s'ils y veullent admettre les filles, contre la loi salique, qu'ils nous monslrent pourquoi ceulx de Lorraine doibvent eslre mis à la place de nos roys, puisqu'ils conviennent qu'ils descendent de lui par une fille? Que s'ils se veullent tenir à Godefroy le Barbu, comte d'Ardenne , adopté par Othon, qu'est il donc besoing d'alléguer ces filles? et puis, où trouvent ils ceste adoption , et oia feut elle jamais homologuée , et comment oseroient ils dire que Ton pensast alors à l'estendre jusqu'à la couronne de France ? Et quant à celle d'Eustache de Boulogne, qui n'en voit la fausseté manifeste, veu qu'ils n'en peuvent produire ni tiltre, ni aulcung aucteur? ils sont mesmes en doubte qu'estoit Godefroy de Bouillon, et si ce feut lui mesmes qui feut adopté par Geoffroy le Bossu, ou bien si ce feut Eustache. Ce qu'ils prennent aussi tant de peine à prouver quecest Eustache estoit du costé paternel et maternel, issu de Charlemagne, à quoi peult il servir, puisque ce n'est que par les filles , si ce n'est en renversant la loi salique, nous voullions exposer le royaume en proye, non aulx Lorrains seulement et aulx Ardenois , mais à toutesu les familles de l'Europe qui ont eu alliance avec la maison de France? et quand encore Ysabeau vient épouser René d'Anjou et Yolande Frédéric, comte de Vaudemont. Qui pourra donc dire qu'elles ayent pu transférer en leurs hoirs de Lorraine et de Guise, les droicts de Clodion et de Charlemagne, qu'elles ne pouvoient elles mesmes avoir, ni aussi transporter, à moins qu'elles ne les eussent eu? Or, ce sont cependant les fables dont ils repaissent les peuples, en dénigrant tant
MÉir. DE DrpLESsis-MoRSAY. Tome ii, 27
4l8 MEMOIRE, etc.
qu'ils peuvent nostre loi salique , comme fausse et coniTouvee tout à propos. Et quand bien mesmes tout ce qu'ils avancent seroit aussi vrai , comme il est faulx , d'abord qu'ung estât est affermi en une maison par vocation légitime, par une approbation de Testât et du peuple , mesmes par plusieurs centaines d'années , c'est ung signe évident que Dieu a transféré le royaume en ceste maison, contre lequel en vain on s'efforce de résister , et à l'arrest duquel les peuples sont tenus d'acquiescer. Mais parce que plusieurs droictsbien liquides sont abondonnés faulte d'armées , et que les torts ont prévalu sur le droict et l'équité , parce qu'après ces allégations il avoit des forces pour l'auctoriser; le principal est d'empescher qu'ils n'accompagnent leurs fraudes de force, et mesmes des nostres propres; ce qui arrive bien souvent après les misères des guerres civiles, qui rendent le peuple impatient en son estât présent , et affamé de nouveauté.
J'ai bien vouUeu envoyer ce mémoire à vostre majesté, non pour elle seulement, mais pour ceulx qui y ont après elle le principal interest, et qui auront peult estre ceste querelle à demesler en leur temps , ou la laisseront trop forte à leurs successeurs, s'ils n'y pourvoyent. Je prye Dieu qu'il leur donne bon conseil pour sa gloire, pour la conservation de leur grandeur, et pour le bien de leur povre peuple.
ADVÉRTISSEMENT, etc. 419
Sur l'intention et le but de la maison de Lorraine en prenant les armes.
Jamais aulx mauvais subjects il ne manqua de prétexte de s'armer contre leurs princes , jamais aussi les moyens ne manquèrent aulx princes d'avoir raison de tels subjects. Dieu qui faict les roys, Dieu qui les a ordonnés dessus les peuples , prend leur cause en main , et se tient blessé en leurs personnes. Dieu qui voit les cœurs , cognoist les couleurs et les prétextes, les scait distinguer, les sçait demesler d'entre les causes. Rien ne l'excite plus que l'abus de son nom allégué en vain , ou à faulx tiltre; il ne venge rien plus que l'hypocrisie, la déloyauté , et la confusion déguisée sous les apparences de la foi, de larelligion et de la justice.
Aujourd'hui que tous ces mouvemens se voyent en ce royaume, c'est à tous François de tenir les yeulx ouverts , pour n'estre pas menés à mal , soubs quelque couleur et soubs quelque apparence que ce soit. Pensons au passé , comparons y le présent , nous verrons d'où ils procèdent, nous prévoirons à quoi ils tendent, nous jugerons aisément ce que nous debvons en attendre à l'ad venir.
C'est une chose toute cogneue et publique en ce royaume, que ceulx de la maison de Guise se disent, descendus de la race de Charlemagne, et prétendent par là que ce royaume doibt leur appartenir. Les généalogies qu'ils ont , il y a quelque temps , falsifiées , les mémoires qu'ils en ont semés de main en main et aultres semblables pratiques nous en pourroient faire foi ; mais
420 ADVERTISSEMENT SUR L'INTENTION particulièrement pour ne reprendre les choses de plus hault, le volume qu'ils feirent imprimer à Paris il y a quattre ou cinq ans, composé par ung de Rozieres, archidiacre de Toul, auquel, par passages faulx et supposés, et tirés oultre et contre leurs sens, ledict de Rozieres tasche de prouver que ceulx de ceste maison sont descendus de Pliaramond , et de ligne en ligne continués jusqu'à eulx, c'est à dire, que ceste couronne leur appartenoit devant que Capet, Charles et Merovee , et leurs races, feussent jamais appelles à la couronne. Ce livre feut lors publié à Paris et par toute la France ; et estant veneu à la cognoissance du roy , pour faire le procès à l'aucteur , feut commis et envoyé à Toul, M. Bruslard à présent président aulx enquestes, lequel le lui feit et parfeit. Mais , par la bénignité du roy , il obteint grâce, sauf à faire amende honorable de sa faulte, se recognoistre criminel de leze majesté, et révoquer par contraire escrit le livre qu'il a voit faict.
Or ont très bien cogneu de tout temps ceulx de ceste maison , que , tandis que ce royaume demeureroit paisible, il seroil mal aisé de parvenir à leurs intentions, et pourtant ont tousjours tasché de le mettre et entretenir en troubles. Tandis qu'ils ont peu gaigner ce poinct, quelque misère que la guerre ait peu apporter au povre peuple, quelque confusion qu'elle ait peu introduire en cest estât, jamais ne s'en sont en rien esmeuz, jamais n'ont donné aulcune marque de le ressentir. Et la raison estoit que le sang de France s'espendoit par ce moyen, et ils voulloient faire leur profit de sa foiblesse , qu'ils estoient alors les instrumens principaulx des misères du peuple, et plus grandes elles pouvoient estre , plus auroient ils de prétextes de les prendre ung jour pour subject de leurs émotions :
qu'ils avoient les armes et auctorité en main pour gaigner créance entre les hommes, et par ce moyen jettoient peu à peu les fondemens de leur grandeur prétendue sur nos ruynes, et que la guerre petit à petit alloit corrompant les cœurs des hommes, pour estre de là en avant plus capables de tous partis et de tous remuemens , quand le temps leur sembleroit estre à propos.
La relligion leur servoit de subject à entretenir ces misères civiles , et ne s'appercevoit on du prMiiier coup qu'ils abusoient soubs ce beau tiltre de la dévotion de nos princes, et du zèle de nostre nation à leurs desseings; et que ce feut ung prétexte et non une vraie cause, qui aura bien cogneu le feu cardinal de Lorraine , oncle de ceulx ci , n'en doubtera poinct. Car, pendant qu'il mettoit le feu aulx quattre coings de ce royaume, en l'ardeur de ce zèle prétendu de relligion , il declaroit aulx princes d'Allemaigne qu'il estoit de leur confession , et qu'il la voulloit introduire en France, faisoit instituer ses neveux en la confession d'Ausbourg pour les gratifier, et ne feignoit entre ses familiers de dire que, si ceulx de la relligion prétendue reformée n'eussent comme pris à parti ceulx de sa maison, il y avoit bon moyen de s'accorder et accommoder ensemble en ce qui estoit de la relligion.
Enfin feut recogneu par la prudence de nos roys, après avoir tenté toutes extrémités, que la relligion ne voulloit estre preschee par armes; que la force pouvoit bien engendrer des hypocrites, mais non deschrestiens; que les guerres, mères de corruption, au lieu de chasser la relligion contraire, introduisoient Tatheisme; mais particulièrement, que ces gens qui conseilloient tant la guerre pour la relligion, n'estoient pas plus relligieux