ADVERTISSEMENT SUR L'INTENTION
que les aultres; que c'estoient de fins barbiers, qui voulloient entretenir la playe pour leur profit, et qu'il y avoi't danger qu'à la longue ils ne vérifiassent la prophétie du grand roy François en ces mots : Que ceulx de la maison de Guise mettroient ses enfans en pourpoinct et son povre peuple en chemise. Et de faict feut par aulcungs zélateurs catholiques remarqué qu'à la Sainct Barthelemi , après avoir induit le feu roy Charles à se défaire de ceulx de la relligion, ils se contentèrent de se depescher soubs ceste ombre des prétendus ennemis particuliers de leur maison, et venger leurs querelles propres , et feirent les doulx et les pitoyables en tous les lieux de leur auctorité, faisant profit, par ce moyen , en toutes sortes , de la rigueur et sévérité de ce prince, qui, selon la vigueur de son esprit, s'en sceul très bien appercevoir.
On sçait aussi que le roy, à présent régnant , avoit employé ses jeunes ans à tous les heureux succès qu'il se pouvoit à l'extermination de ceulx de la relligion contraire , et, depuis, venant à la couronne , continua ung temps toutes les rigueurs précédentes, tant qu'il recogneut que les consciences ne se domptoient n'y appaisoient par la force des armes , et que , pour exterminer une partie de son peuple, il ruynoit son royaume et son peuple tout entier. Il se résolut donc, à l'exemple de plusieurs grands princes et estats voisins qu'il avoit veuz, de composer les troubles de son royaume par une bonne paix, laissant ung chacung vivre selon sa conscience , en attendant que par ung bon Concile il y peust estre mis quelque ordre. Cependant se délibéra de travailler à remettre les ecclésiastiques en leur ancien debvoir, pourvoir aulx dignités de l'Eglise des personnages capables et soigneuses de leurs char-
ges, en temps qu'il pouvoit,et sçacbant combien peult 1 exemple d'ung prince en toutes choses, de se former lui mesmes pour exemple de dévotion à sa court, à ses princes , à sa noblesse : estimant que c'estoient les vrais et légitimes moyens ordonnés de Dieu , et pratiqués des plus sages princes pour la reunion de l'Eglise et réduction des consciences.
Mais à peine eut il faict la paix , qui feut sur la fin de l'an 1 577 , et faict paroistre quelque désir de l'entretenir de là en avant, sans plus employer inutilement ses armes contre les âmes de ses subjects, que ces gens, voyant par là les moyens retranchez de s'auctoriser dedans les armes , pensèrent à nouveaulx desseings , et feirent évidemment cognoistre que la guerre civile leur estoit utile, c'est à dire, que nostre ruyne leur estoit édification. Et, pour ce, la relligion leur venant à faillir, ad visèrent de troubler Testât soubs ungaultre prétexte.
Alors donc ils font solliciter diverses provinces de ce royaume à rébellion par leurs partisans , leur remonstrent les foulées du clergé, et ne leur disent pas que les guerres qu'ils avoient allumées et fomentées en estoient cause; et que le feu cardinal de Lorraine, leur oncle, avoit esté celui qui le premier avoit proposé et procuré la recrue des décimes, et la vente de partie du temporel, dont il avoit remporté à Rome mesmes le tiltre de fléau de l'Église gallicane. Allèguent la diminution et avilissement de la noblesse, et ne leur disent pas que ceulx de leur maison, tant qu'ils avoient peu estre en auctorité, avoient ravallé, en tant qu'ils avoient peu, les princes mesmes du sang, qui ne dédaignent pas d'estre dicts les premiers de la noblesse : que la diminution de la noblesse en debvoit estre imputée aux aucteurs des guerres civiles , comme aussi l'avilisse-^
424 ADVERTISSEMENT SUR L'INTENTION ment des charges et dignités à elle affectées , d'autant que qui introduit la guerre civile en ung estât, introduit par là mesme porte la confusion en tous estais, qu'il n'est pas possible après de repurger et ramener tout en ung coup ; mettoient tout en avant aussi les recrues des tailles , les inventions des nouveaux subsides, et imposts sur le povre peuple, et n'adjoustoient pas que la guerre engendre tousjours au prince nouvelles charges, et par conséquent au peuple; que le moyen unique de l'alléger estoit laisser continuer la paix; que le peuple ne se pouvoit encores ressentir de la bénignité de son prince, parce qu'il ne faisoit que sortir de la guerre; que rentrer en nouveau trouble pour avoir soulagement du prince, estoit ung remède pire que le mal, et mesmes contraire, c'estoit dis je retrancher au prince le moyen de décharger son peuple, et, ce qui est le principal , que dix ans d'impost ne coustent pas tant au peuple qu'ung seul an de guerre; que dix ans de guerre bien ordonnée ne lui font pas tant de dommage qu'ung an de sédition civile, telle qu'ils voulloient susciter soubs ce prétexte.
Lors en leurs mémoires ils ne parloient poinct de la reUigion. Ce zèle dont ils faisoient bouclier devant, et dont ils l'ont faict depuis, ne venoit poinct en avant. Au contraire , ils traictoient avec ceulx de la reUigion contraire, comme chacung sçait, pour les faire entrer en ce parti. Ils les asseuroient de leur exercice selon les edicts, et oultre les edicts , si besoing leur estoit. Ils negotioient en Allemaigne nommeement avec le duc de Cazimir, tant pour entrer en ceste association, que pour y induire ceulx de la reUigion contraire, et estre envers eulx garands de leur foi et promesse qu'ils leur donnoient de ne faire rien à leur préjudice, mesmes
lui offroient des villes en leurs gouvernemens , pour contreplege de la foi, qu'ils interposoient en leur nom; et les choses feussent peult estre des lors passées plus avant, si ceulx de ladicte relligion y eussent voulleu entendre.
Le roy aussi par sa prudence sceut bien divertir et détourner ce coup; il vit où le mal leur tenoit, et ne voullant permettre que leurs mecontentemens particuliers meissent son peuple en peine, se soumeit jusques là, que de tascher à les contenter : il les appella donc près de soi, leur feit de l'honneur, leur donna occasion de bien espérer de lui, mesmes leur feit des dons, et leur ordonna des assignations de ce qui leur estoitdeu, lesquelles ils prirent et demandèrent sur quelques edicls de nouvelles impositions, qui feurent lors mis en avant. Tellement que les mesmes vents qui avoient assemble la nuée, la dissipèrent; il leur feut aisé d'oublier le clergé, la noblesse et le peuple; et quand les députés des provinces, qu'ils avoient voulleu soulever, veinrent en court , à peine feirent ils semblant de les voulloir recognoistre, mesmes ils assistèrent à la resolution et homologation de plusieurs edicts, que le roy a esteints et abolis sur les remonstrances qui lui ont esté faictes de la charge qu'ils apportoient à son peuple, et jamais ne leur soubveint de dire ung seul mot au roy ou privement, ou en son conseil, pour le soulagement de ses subjects. Et de là adveint aussi que les plus sages remarquèrent, esdictes provinces, qu'ils n'estoient pas proprement marrys du mauvais gouvernement , s'il y en avoit , mais bien de ni avoir telle part qu'ils pensoient leur appartenir, plus prests , sans doubte , d'en abuser , quand ils Tauroient , que ceulx contre lesquels ils pretendoientformer les plaintes soubs le nom du peuple.
4^6 ADVERTJSSEMEWT SUR L'INTENTION
Ce qui leur a principalement rongé le cœur depuis, c'est qu'ils ont veu la paix continuer, c'est qu'ils ont veu le roy resoleu de l'establir de plus en plus, et, par le moyen d'icelle, reformer les abus qui se seroient coulez es charges de l'Eglise , de remettre la noblesse en sa première splendeur, et soulager son povre peuple des imposts et subventions qui le ruynent, maulx introduits pour la pluspart par la continuation des guerres, niaulx plus incurables par les conséquences que par la continuation de la paix.
Or, Dieu ayant retiré de ce monde, monseigneur, frère du roy, ils pensèrent que la saison estoit veneue, qu'ils debvoient penser à l'effect de leurs anciens desseings, et pour ce, commencèrent aussitost à renouveller leurs pratiques, tant-dedans que dehors le royaume, avec les voisins plus suspects et plus dangereux à ceste couronne, concluant ensemble qu'il leur estoit nécessaire d'estre armés à quelque prix que ce feust, pour faciliter la mutation qu'ils pretendoient faire en cest estât; et c'est la cause pour laquelle maintenant nous les voyons se jetler en campagne , quelque beau prétexte qu'ils ayent voulleu prendre pour envelopper gens de toutes qualités au mesme crime, que certes il n'est naturel ne raisonnable de croire avoir mesme but et intention qu'ils ont.
Veult on voir une marque qu'ils ne sçavent bonnement de quoi couvrir leur entreprise sur cest estât? ils ont faict des protestations à l'entrée de leurs armes, desquelles la seule diversité peult découvrir la fausseté à ung chacung : en une ils jurent l'extirpation de la relligion contraire ; en l'aultre ils n'en sonnent mot ; si le zèle les esmeut, comment ce zèle s'est il peu oublier en cest endroict? en une ils veullent que le roy nomme
ung successeur en son estât , en aultres ils laissent cest article en arrière. S'ils ont tant besoing de l'Eglise catholique , s'ils craignent tant qu il n'en mesadvienne après la mort du roy, comment leur est elle demeurée au bout de la plume? es une ils se rendent protecteurs de l'Eglise et du peuple , et aulx aultres ils prennent d'aultres prétextes : qui ne voit en ses diversités, qu'ils ne sçavent sur quel pied se mettre? En l'incertitude de ces protestations, une incertitude de conscience?ung langage , en somme , de gens qui ne sçavent de quoi porter leur mauvaise intention , qui pensent couvrir une fausseté de deux et de trois, et toutes ensemble ne valent qu'à les démentir, ne servent qu'à les découvrir tels qu'ils sont. Ils veullent qu'il n'y ait qu'une relligion en France, et c'est le souhait de l'honneur de tous gens de bien et de tous chrestiens; mais quelles voyes proposent ils pour y parvenir ? S'il est question de force , ce grand empereur Charles le Quint, en Allemaigne, en a recogneu et la débilité etl'inutilité au faict des consciences. Le roy d'Espaigne , quelque catholique qu'il veuille sembler, après avoir rendeu ses subjects de Hollande et Zeellande à toutes extrémités par les succès de ses armes , feut contraint , l'ati soixante seize , leur accorder la paix, et par la paix leur laisser leur relligion entière, sans mesmes remettre la catholique et romaine esdicts pays, ni les ecclésiastiques dans leurs biens : et mesmes il y a deux ans qu'il leur offroit derechef pareilles conditions par le duc de Terra Nova , et non seulement pour lesdicts pays, mais pour quelques aultres. Nos roys , plus que tous ceulx là, ont bruslé, ont noyé, ont vaincu en plusieurs batailles, ont surpris en plusieurs manières, ont tenté toutes voyes, l'espace de cinquante ans , n'ont épargné aulcuns movens pour
428 ADVERTISSEMENT SUR L'INTENTION venir à bout de ceulx de ceste relligion en ce royaume. Ce qui a esté chrestien à Charles Quint, ce qui a esté catholique au roy d'Espaigne , à l'ung, pour saulver des subjects plutost escheuz par élection que naturels , à l'auitre , pour garder des pays qui ne lui sont rien, au regard de tant de grands qu'il tient; pourquoi le sera il moins au roy pour épargner ceulx que nature a mis en sa protection , pour garantir de ruyne inévitable son estât entier? Son estât jadis si florissant, son estât par la resolution qu'ils veullent remettre sus , réduit en l'extrémité en laquelle nous l'avons veu; s'ils disent que les guerres n'ont esté bien conduites, à qui s'en pourront ils prendre qu'à eulx mesmes? Et leurs pères et eulx y ont ils pas commandé pour la pluspart? Ont ils pas esté arbitres, et de la paix et de la guerre? N'ont ils pas sonné selon qu'il leur est veneu à propos, et selon l'humeur où ils estoient , tantost la charge , tantost la retraite? Que, s'ils veullent obliger le roy par serment à une guerre immortelle, c'est à dire ce povre estât et ce povre peuple, qui pastit depuis tant d'années, à une ruyne finale, à une misère perpétuelle; certes, c'est une loi trop insupportable du subject sur le prince; certes, c'est ung indice manifeste qu'ils ont grande dévotion à nostre ruyne, de nous v voulloir astreindre par dévotion. Disons plus, certes, c'est ung argument tout certain , que ces gens veullent estre armés, qu'ils ne veullent poinct se desarmer, qu'ils veullent enterrer le roy ou entre leurs armes, ou, s'ils peuvent, par leurs armes. Et misérables, nous qui aurions à vivre soubs ceste insolence; misérables, nous qui aurions à survivre si leurs desseings avoient lieu : nostre prince, et le sang de nostre prince, nostre désolée patrie, et les loix de nostre estât.
DE LiV MAISON DE LORRAINE. 4^9
Mais seroit ce pas pitié de voir après la mort du roy, ce royaume entre les mains d'ung hérétique? Bons tuteurs! et voyons l'ordre qu'ils y mettent. Nostre roy est jeune, et grâce à Dieu se porte bien, ils veullent qu'il nomme ung successeur, ainçois ils le nomment: car ils arment monseigneur le cardinal de Bourbon, bon prince qui n'apperçoit pas le jeu qu'ils jouent, et lui font prendre la qualité de premier prince du sang, et présomptif héritier de la couronne. Quelle chimère ou plustost quelle grotesque est ce ci ? S'il y va de tant, et s'il y a tant à craindre pour l'Eglise catholique, à qui plustost, s'en deussent ils adresser qu'à nostre roy, prince très chrestien , prince très devotieux , prince s'il en est au monde zélateur de sa relligion? A qui moins penser, s'ils le font à bon escient, qu'à monseigneur le cardinal de Bourbon, prince desjà caduc, desjà près de la fosse? Et que dirai je encores? Prince qu'ils ne peuvent espérer pouvoir naturellement survivre le roy, s'ils n'ont limité le terme de sa vie, s'ils n'ont complotté et s'ils n'ont capitulé sa mort. Gens qui, toute leur vie, se sont joué de la relligion , monstreront à nostre roy le chemin de conscience! les Lorrains enseigneront aux François le zèle de leur patrie? Princes estrangers interpréteront nos loix, régleront nos differens, vouldront estre arbitres, vouldront estre juges des princes du sang , des degrés de nostre sang ! Qui ne voit ici. Dieu ouvre les yeux à monseigneur le cardinal, qu'ils pensent l'avoir loué, l'avoir emprunté pour jouer le roy sur l'eschafaud, peult estre six mois, tant que leur partie soit bien dressée? Et qui ne voit qu'ils ne pensent pas à lui , quand ils parlent de lui , mais à eulx mesmes ? Quand ils nomment au roy aagé de trente trois ans, ung successeur plus que sexagénaire? Quand
43ô ADVEllTISSEMENT SUR L'INTENTION ils veullent suppléer le défaut d'hoirs qu'ils allèguent contre nostre roy, par la vigueur de monseigneur le cardinal, qui a desjà passé son an climatérique? Mais pour faire nommer ung successeur au roy, prendre les armes, et lui vouUoir mettre le pied sur la gorge, se saisir de ses places , et abuser de l'auctorilé qu'ils ont contre lui; qui plus, recevoir et distribuer les deniers du roy d'Espaigne, appeller et introduire les forces d'Espaigne en ce royaume. Certes , me pardonne monseigneur le cardinal, si je le dis, s'il voit encores, c'est ne voir goutte ; car ce n'est certes plus estre François , c'est avoir vendeu ce royaume au roy d'Espaigne , et avoir jette le sort sur nostre robbe , laquelle , sans doubte , se sentant trop foible pour pouvoir avoir tous seuls, ils en veullent faire part à l'Espaignol , le vendent à lui , et , soubs ombre de liberté , nous exposent au pillage.
Jugeons ceste conspiration, si elle peult procéder d'ailleurs que de l'Espaigne. On sçait que M. de Guise est endebté jusqu'au bout, et cependant a distribué de grandes sommes , et toutes en pistoles , par ce royaume ; il en a mesmes envoyé à qui n'en demandoit poinct : d'où peuvent estre veneus ces grands deniers, veu les coings qu'ils portent? et d'où peuvent estre meus ces desseings que du conseil d'Espaigne? Il est assisté des forces du prince de Parme , qui lui amené des lansquenets et quelques compagnies de cavallerie; Dieu y a remédié depuis, mais, contre leur espoir; qui est le prince de Parme , sinon le chef et directeur des pays de ueça de tous les desseings d'Espaigne? Il a envoyé ses enfans de delà les monts, et le duc de Savoye a fraischement épousé une fille d'Espaigne , à quelle fin , sinon pour les tenir en otage des sommes qu'il a re-
DE LA MAISON DE LORRAINE. 43 r
ceues , et pour les avoir pour gages des promesses qu'il a faictes? Il a demandé uussi que la ville de Cambray feust remise comme avant qu'elle receust feu monseigneur. Cambray, ville impériale, mais opprimée violemment par le roy d'Espaigne. Cambray, le seul reste des si cbers et si précieux labeurs d'un fils de France. Cambray au surplus , le rempart de France du costé le plus desarmé contre les efforts d'Espaigne. Qui peult ignorer, qui peult plus doubter ceci, que soubs les habits françois ne logent des cœurs d'Espaigne? Adjoustés les communications de M. de Guise et du prince de Parme, ses intrinsèques conférences avec les ambassadeurs d'Espaigne, les allées et venues de don Giovan Bardactine vers l'evesque de Commainge, bastard de Lansac, et infinies pratiques de ceste nature; et qui doublera que l'armée de ces conjurateurs ne soit au service d'Espaigne? qui doublera donc que bientost on ne voye éclater les escadrons et ployer les enseignes : quand ce qu'il y a de généreux, quand ce qu'il y a de François entre eulx, les ungs poussés d'ung despit, les aultres attirés soubs ung faulx tiltre, se ressouviendront d'estre François , quel monstre seroit ung Françoisarmé contre la France, et contre la France pour l'Espaigne ? Mais ils ne veullent poinct tomber soubs un prince hérétique , et là dessus adjoustent que les François ne font poinct serment au roy qu'à condition de maintenir l'Eglise catholique, apostolique et romaine; dangereuse proposition , et qui ne sent rien moins que la deposition de Chilperic pour mettre Pépin en sa place, soubs ombre d'avoir bien défendu l'Eglise contre les Sarrasins; mais Dieu fera la grâce à nostre roy de défendre bien et longuement sa place. Quoi donc? s'il vient à mourir, disons mieulx, s'ils le font mourir,
432 ADVERTISSEMENT SUR L'INTENTION Comme ils l'espèrent, s'ils veullent dire qu'ils n'endureront jamais que le roy de Navarre , qu'ils tiennent pour hérétique, vienne à la succession de cest estât, qu'en leur conscience , quelque palliation qu'on y puisse apporter, ils cognoissent bien lui appartenir de droict. Le roy de Navarre a assez de jugement pour s'appercevoir, quand le naturel n'y seroit poinct , combien , en ce temps , la vie du roy lui est utile et nécessaire, et c'est à lui, toutesfois sur ce point, à se défendre. Le roy de Navarre leur pourra respondre là dessus qu'il est né et nourri en la relligion de laquelle il faict profession; qu'en conscience il ne s'en peult départir sans estre instruit; qu'il est prest, et le sera tousjours, de recevoir instruction d'ung Concile libre et légitime, et de laisser l'erreur quand il lui sera monstre. S'ils demandent que , sans aultres instructions pour l'espoir ou le desespoir d'une couronne , il passe tout à coup d'une profession à l'aultre, que requerent ils de lui, qu'inconstance, qu'infidélité, qu'hypocrisie? non pour le rendre capable d'estre roy , mais indigne plus tost de l'estre. S'il se présente à estre mieulx enseigné et s'il est prest d'acquiescer quand il l'aura esté , où trouveront ils es anciens canons que ceste obéissance, ceste soumission soit appellee hérésie? Toute erreur, disent les canons, n'est pas pourtant hérésie; hérésie est une erreur importante, une erreur où il va du fondement de la foi , des articles du salut. Or, le roy de Navarre lui dira qu'il est chrestien, qu'il croit son salut estre en ung seul Jésus Christ; qu'il tient et révère sa parole comme la règle infaillible de vérité; qu'il croit les symboles de l'Eglise; qu'il reçoit les Conciles universels qui ont esté teneus en la fleur d'icelle; qu'il condamne toutes les hérésies condamnées par iceulx
qu'il se soubmet encores aujourd'hui à un Concile universel duement convoqué et légitimement tenu. Il n'y a donc poinct d'heresie, à proprement parler; car il croit , des ceste heure , ce que les premiers se sont contentés de croire : il n'y a poinct aussi de schisme car le schisme présuppose une resolution en séparation. Or, tenez un bon Concile, et le voilà tout prest de se reunir. Il y a plus, car tout homme, disent les canons, qui tient une hérésie , n'est pas pourtant hérétique : hérétique présuppose une ambition de nouveauté une opiniastreté contre la raison enseignée et demonstreeor peult juger ung chacung si le roy de Navarre est poussé d'ambition en cest affaire; car, disoit le jurisconsulte, cui bono y quel profict lui en peut il venir? Telle ambition tombe en ung docteur en théologie , mais non en ung prince : telle opiniastreté tombe en ung sophiste, mais non en la simplicité d'ung qui est enseigné par aultrui. S'il estoit meu d'ambition , estre ambitieux de la bonne grâce du roy, de la faveur de tous les catholiques de ce royaume , des vœux et suffrages des plus grands princes de la chrestienté, en changeant tout soubdain de relligion, lui seroit plus profitable; et sil'ambition faict l'heretique, certes, les auteurs de ceste conspiration le sont bien plus que lui ; mais il est meu de conscience, la conscience lui faict passer par dessus les considérations qui les emportent; ets'asseure qu'il n'a poinct affaire à ung peuple qui désire ung prince perfide et déloyal à Dieu et à la conscience , ains qu'il se contente de l'avoir paisible, capable de raison prest à mieulx apprendre et à mieulx faire quand on le vouldra mieulx enseigner. La loi de cest estât ne prive poinct ung fils, à cause de la relligion, d'une succession directe ni collatérale; pourquoi ung prince? La loire-
MÉM. DE DUPLKSSIS-MORWAY. ToME H 28
434 ADVERTISSEMENT SUR L'INTENTION coit en l'administration de tous estats , indifféremment les ungs et les aultres ; pourquoi moins de Testât ? La loi permet à ungchaeung l'exercice de sa relligion, et n'en exclut personne ; pourquoi le prince seul sera il exclus de ce privilège, le prince qui le donne? pourquoi, seul esclave en sa conscience, qui est le plus précieux qu'il ait, celui qui affranchit les aultres? Je dis la loi de cest estât, car c'est la loi par laquelle seule nous vivons et pouvons vivre en paix , c'est à dire remettre cest estât en son premier estât, et le retirer de la misère, loi délibérée aulx estats d'Orléans, estats non forcés , non brigués , non ligués par les menées et pratiques de ceidx qui aujourd'hui nous troublent; je dis plus, estats convoqués par eulx au plus fort de leur crédit et mesmes en leur instance, que jamais depuis nous n'avons voulleu enfreindre qne nous ne soyons entrés en guerre civile; et quand je dis guerre civile, je pense comprendre soubs oe mot toutes sortes de calamités et de confusions; loi donc juste, car elle est très nécessaire; loi non revocable en la condition de l'estat présent, car sa revocation nous remet en ruyne; loi jurée par tous les princes, gouverneurs, lieutenans aeneraulx, conseillers d'estat, courts de parlement, sièges presidiaulx, villes et communautés de ce royaume, par ceulx mesmes qui aujourd'hui témérairement en veuUent protester, et toutesfois qui remet la décision du faict de la relligion à un Concile libre, attendant lequel , nul ne peult estre dit:t hérétique en cest estât , et auquel aussi quiconque se soubmet, ne peult estre à bon droict tenu pour pertinax ni schismatique. Quelques empereurs, et Constantin mesmes sur sa fin, quelques roys d'Espaigne aussi, par longues années, ont eu des opinions erronées, aux poincts plus im-
portans, et, grâces à Dieu , le roy de Navarre n'en est pas là; lit on toulesfois que jamais on ait pensé à les déposer; que jamais on ait proposé de les exclure? Quelques papes mesmes , les docteurs des aultres , auxquels le nom d'heretique et d'hérésiarque eut peu à bon droict appartenir, ont mal cru de Christ, ont mal enseigné de sa divinité, le fond du salut, le seul fondement de la relligion chrestienne; la chrestienté toute entière y avoit interest ; la source publicque, où chacung puisoit, s'en alloit gastee, s'en alloit empoisonnée.
Voyons ce qu'on a faict ; on a eu patience d'assembler un Concile solemnel , on les a ouïs , on les a instruits , on les a receus à amandement et à résipiscence ; jamais n'ont esté prononcés hérétiques qu'en ung plein Concile ; jamais on n'a attenté sur leur dignité par présomption , jamais par prévention , jamais par force : on y a tousjours observé toutes formalités, on a tousjours attendu la condamnation; mesmes après icelle prononcée , on leur a donné le temps pour y penser, on leur a donné respit pour se convertir à mieulx.
Mais il y a danger, disent ils, si le roy de Navarre vient à la couronne, qu'il ne renverse la relligion catholique en ce royaume. Je responds qu'il y a bon terme, et le grand soing de si loing hors de saison , monstre une passion fort violente, et qui n'est poussée de relligion aulcune ; je responds que , grâces à Dieu , nostre roy est en la fleur de son aage, s'ils n'y entendent quelque finesse qui nous soit cachée, et Dieu l'en garde; je responds qu'il n'est hors d'espoir d'avoir des enfans, et que lui et la royne sa femme, selon leur aage, en peuvent avoir une douzaine sans miracle ; je responds qu'à ce mal prétendu ils apportent ung foible remède , ung cardinal qui a deux fois autant d'aage que le i^oy,
436 ADVERTISSEMENT SUR L'INTENTION ung cardinal qui n'est poinct marié , en danger de mourir premier que l'estre , asseuré de n'avoir poinct d'enfans quand il le sera.
Et, quant à ce qu'ils allèguent du changement de relligion , qui seroit à craindre, le roy de Navarre leur dira qu'en sa relligion il a esté tousjours instruit à ne forcer poinct les consciences; qu'en l'ardeur mesmes des guerres civiles, lorsque tout exercice estoit défendu par toute la France à ceulx de la relligion , il a tousjours laissé la relligion catholique en son entier, en toutes les villes esquelles il avoit puissance, et de ce ne veult pour tesmoings que le clergé et les presbtres et moines d'Agen, où il faisoit sa résidence; qu'en paix et en guerre il a tousjours esté servi indifféremment, tant auprès de sa personne qu'en tous les estats et offices qui sont en sa disposition, des ungs et des aultres, mesmes en sa chambre, en son conseil et en ses gardes, et n'en a jamais reculé aulcuns pour le faict de conscience ; et ceulx qui ont tant soit peu approché de sa maison , le sçavent bien ; qu'en ce que Dieu lui a laissé de son royaume de Navarre , qui est beaucoup plus grand que son pays de Bearn , il a laissé la relligion catholique et romaine en son entier, sans y avoir rien altéré ni innové, selon qu'à son aVenement il l'avoit trouvé, ce que malicieusement on cele, se contentant de le calomnier sur le faict de Bearn : et , quant à sondict pays de Bearn , que l'ayant trouvé reduict par la feue reine sa mère , par une convocation générale des estats, à la relHgion de laquelle il faict profession, il l'a à la vérité laissé en ce mesme estât auquel il le trouvoit, ayant esté tant occupé es travaux qu'on lui a brassés , qu'il ne lui estoit pas à propos d'y rien changer; cependant qu'on sçait qu'il en a levé les rigueurs,
et y a modéré les ordonnances , et faict payer aux ecclésiastiques leurs pensions , et mesmes quelquesfois de ses propres deniers , ce que les eyesques , ecclésiastiques , qui ont du bien esdicts pays, ne peuvent nier. Au reste, il a tousjours offert d'ouvrir les estats à son peuple, afin qu'ils y peussent franchement ouvrir la bouche , et lui déclarer en iceulx ce qu'ils auroient à requérir pour la paix de leurs âmes et consciences; que, si on tire une mauvaise conséquence de ce qu'il n'a remis la relligion catholique et romaine en Bearn, qu'on en doibt donc tirer une bonne de ce qu'il ne l'a ostee en la basse Navarre, où il a pareille puissance ; mais, quand toutes personnes non passionnées la debvroient tirer bonne de l'ung et de l'aultre, en ce qu'en l'iing et en l'aultre il n'a rien remué ni innové , sauf qu'il a modéré la rigueur des ordonnances de Bearn, attendant mieulx, à sçavoir qu'il n'est pas prince qui se plaise en nouveautés , qui procède légèrement aulx changemens par une violente passion contre une relligion ou contre l'aultre, ains qui laisse volontiers les choses au poinct où il les trouve, s'il n'y avoit une utilité bien évidente. Et de faict , qui estimera le roy de Navarre si depourveu de jugement, si ennemi de sa grandeur et de son bien , si Dieu et nature l'appelloient à ung estât, dele voulloir perdre ou mettre au hazard par une violence sans raison , et , qui plus , par une violence sans effect, et qui ne pourroit lui apporter que sa ruyne? et qui croira que celui qui n'aura voulleu forcer tant soit peu ung pays de basse Navarre, ce qu'il pouvoit faire sans contradiction , veuille forcer ung royaume de France, ce qu'il ne peult et sans le perdre et sans se perdre soi mesmes? Ces doubtes peuvent tomber aulx cœurs des idiots, mais non des sages •, ceulx mesmes qui les protestent ne
438 ADV£RTISSEMENT SUR L'IlNTENÏiON
les font pas, encores qu'ils taschent à desseing de les faire croire. Et puis, quand les choses se voient réduites à ce poinct , on peult prendre asseurance des doubtes qu'on a, le peuple les requiert et le prince les baille; et de ce prince, grâce à Dieu, on ne peult remarquer, jusques ici, ni vengeance ni perfidie; mais de s'armer de ceste heure pour une chose naturellement si loingtaine , de parer ung coup qui vient de si loing, qui peult estre, de vingt ou trente ans, ne nous peult arriver, et, soubs ce prétexte, mettre cest estât en feu, l'Espaignol dedans pour nous ruyner, en tant qu'en eulx il seroit, et plus tost que le mal qu'ils allèguent, ne pourroit pas faire , c'est nous ordonner la ciguë pour nous empesclier ung accès de fîebvre, c'est une mort asseuree pour remède d'une maladie incertaine, c'est donc ung dol manifeste, car Tignorance en seroit trop grossière; c'est ung empoisonnement au patient , c'est une trahison à cest estât, c'est une conjuration contre le roy; et quant il aura nommé ce successeur, successeur qui ne pourra espérer de le survivre, successeur toutesfois nommé à ceste intention, empli de cest espoir, quelle asseurance pourra prendre le roy d'eulx, qu'ils ne s'en veuillent défaire?
Laissons le roy de Navarre; il sçaura,' quand il en sera besoing, plaider sa cause, et Dieu veuille que jamais il n'en soit besoing. Voyons si le reste de leur protestation a plus de vérité et de couleur; ils se plaignent de quelques jeunes gens qu'ils disent posséder le roy, tirer de grands biens de lui et en reculer les princes, les vieulx serviteurs et les principaulx de la noblesse, sans rien dénommer; chacung voit assés qui ils désignent , ce sont les ducs de Joyeuse et d'Espernon. Si le roy les aime, ce n'est chose si estrange : personnes
privées en leurs amitiés désirent bien estre libres; combien plus les princes î et en nos histoires veit on jamais prince qui n'aimast quelqu'ung? S'il leur faictdu bien, c'est la volonté qui produit son effect : aimer proprement c'est voulloir du bien, c'est faire du bien, car le vrai voulloir s'estend aussi tost à la proportion de sa puissance; mais s'ils disent trop, et que leur censure ait lieu ici , bons reformateurs ! et leur exemple vauldroit s'ils voulloient commencer par eulx mesmes. Qu'ils nous disent donc d'où il s'est peu faire que leur feu grand'pere , quand il veint premièrement en France, n'eust pour tout que vingt mille livres de rente, et que maintenant ils en ayent en leur maison plus d'ung million , si ce n'est par la libéralité et bonté de nos roys, de nos roys, dis je, qui leur ont donné de belles charges, de grands eveschés, de belles abbayes, des plus riches héritières de ce royaume; de nos roys, en la bourse desquels, tant qu'elle leur a esté ouverte, ils ont si bien sceu fouiller, qu'ils se trouveront avoir tiré six ou sept millions d'or, dont sontprocedees leurs plus belles acquisitions. A l'avènement du roy Charles à la couronne , il avoit esté conclu, es estats d'Orléans, qu'ils seroient appelles à reddition de compte, et recherchés des dons immenses qu'ils avoient receus des prédécesseurs du roy, et tout fraischement du roy François II, duquel ils avoient emparé la personne et la bourse tout ensemble ; mais , au lieu de penser à rendre compte , ces bons reformateurs adviserent au moyen de n'en poinct rendre, commençant, sans commandement du roy et confiée les estats de ce royaume, à tuer ceulx de la reiligion contraire en la ville de Yassy, c'est à dire à allumer le feu parungdes coings, qui puis embrasa pour ung long temps toute la France ; le père, pour ne rendre
44o ADVERTISSEMENT SUR L'INTENTION compte, nous met en combustion, et aujourd'hui le fils nous met à la guerre pour faire contre les aultres. Voyons donc comment ils respondent ici, s'ils le font à bon escient, s'ils ne se jouent poinct, s'ils n'abusent poinct le peuple. Tous ne sçavent ils pas que Sainct Luc et d'O , leurs principaulx partisans , et quelques aultres , sont riches des dons du roy, ont trempé en ses finances, ont teneu en somme ci devant mesme lieu que ceulx qu'ils taxent et qu'ils font semblant d'amener ici à compte? Comptent les premiers, qui premiers ont faict recepte, eulx donc les premiers; certes, disons mieulx , ces gens sont marris que les faveurs de la court ne pleuvent tousjours sur eulx, et si elles desgouttent sur aultrui, ils en crèvent d'envie. Ces gens vont briguer mal contens comme eulx de toutes parts, et ces mal contens , qui veuUent garder leur condition sans passion , sont si à leur aise, ont tant receu de bienfaicts , que l'aise seul les devoye, et sans les bienfaicts ils n'avoient puissance de mal faire; le vrai mal content, celui qu'il fault plaindre et celui duquel la condition est misérable, certes, c'est le roy, d'avoir faict du bien à race si ingrate , donné du pouvoir, donné du moyen , donné de l'auctorité, pour estre employé aussi tost contre lui.
Ils plaignent le peuple , et que ne le laissent ils vivre en repos ? et pourquoi traversent ils le roy en la volonté qu'il a de lui bien faire , dont desjà il faisoit voir de bons effects ? On sçait qu'il l'avoit soulagé pour ceste année de sept cens mille livres , et cassé en ung jour quattre vingt ou cent edicts , que l'on lui avoit remonstré estre à la charge de son peuple , et se preparoit à une resformation générale de son royaume ; c'estoit commencer : en une aultre année il eust faict dadvan-
tage ; et en telles choses la volonté y estant, le progrès va loing en peu de temps. Aujourd'hui qui doubte que nouvelle guerre ne lui crée nouveaulx despens , nouveaulx maulx au peuple ? et puis quel ménage pensons nous que fassent ces bons ménagers, qui desjà commencent à lever de grands deniers sur les villes qu'ils détiennent ? mesmes ont taxé la ville de Bourg en Bourdelois à dix mille escus , qu'il n'eussent pas payé en dix ans au roy , près d'envoyer les maires et jurats de la ville prisonniers en brouage. Pensons puis après aulx armées tant françoises qu'estrangeres , qu'il fauldroit nourrir et soudoyer de part et d'aultre, pensons aulx deniers du roy , que desjà ils usurpent et saisissent, qu'il fauldra remplacer d'ailleurs pour s'opposer à leurs rebellions, aulx estappes, aulxmunitions, aulx contributions , aulx passages des gens de guerre. Toute guerre est ung monstre desvorant, combien plus la domestique? toute guerre est une vraie confusion, combien plus celle qui est conduictc par gens de confusion comme ceulx ci ? Certes je dirai et l'ai dict : trois jours de sédition civile cousteront au povre peuple une année de taille et plus; trois ans de guerre bien juste, quand ils auroient bonne intention, ce qu'ils n'ont pas, ne vauldront jamais au povre peuple, ung jour de paix.
Mais le roy a tort , c'est ce qu'ils nous disent , car il ne faict pas assés de cas de la noblesse. Voyons qui les suit j et voyons qui proteste avec eulx. Des princes du sang , je n'en vois ung seul en ce parti , si ce n'est ce bon prince qu'ils abusent , qu'ils ont enchanté , duquel ils se font donner le bien pour l'oster à ses neveux : si sont ils les chefs et les protecteurs de la noblesse , des vieulx officiers, des vieulx chevalliers, des vieulx
44^ ADVERTISSEMENT SUR L'INTENTION capitaines de la France, à peine ung tout seul; je ne vois partout que des Lorrains, quelques mal contens : que n eussent ils plus qu'ils ne méritent : quelques gens perdeus, gens de tous partis, gens, disoit Gesar, à qui la combustion et à qui la guerre civile duit, tels que ceulx que Catilina eut à sa suite. Pensés que Lorrains se soucient beaucoup si nostre noblesse est bien : pensés que Lorrains qui, tant qu'ils ont peu, ont de tout temps ravalé la dignité de nos princes, prennent bien à cœur que cbacung tienne son rang. Qu'ils n'allèguent poinct qu'on leur aye pris leurs estais, ils les ont vendeus, ils en sont payés et chèrement. N'allèguent ils poinct aussi qu'on en ait contraint aulcungs de s'en défaire : il leur tient au cœur. C'estoient gens pour la pluspart à leur dévotion, et de leur ligue, et leur faict grand mal qu'on les en faict sortir, Aulcungs gens d'honneur ont accommodé le roy de leurs estats : mais s'en plaignent ils ? Mais les verra on rangés soubs leurs bannières? mais plustost contre eulx : ils sçavent très bien que leurs estats sont charges, charges que nos roys, par les anciennes loix, avant tous nosremuemens, souloient remuer de temps en temps : charges , non estats et non office : car les princes les en rappelloient à leur plaisir, sans formalité, sans remboursemens , sans alléguer cause ni prétexte; non pour les priver indignement, mais pour en tirer quelque meilleur service ; non pour les frustrer, mais pour les recompenser et honorer ailleurs ; et ainsi ne le prenoient ils à mal , car ils n'abusoient de leurs gouvernemens pour se rendre nécessaires à leurs princes, ou pour se les faire acheter , ou pour se les rendre héréditaires. C'est ung mal nouveau , introduit par les aucteurs de ces nouveautés , qui, pour s'attirer quelques gouverneurs à eulx, plus
îiberaulx que les maistres , leur promettent hardiment que leurs gouvernemens leur deviendront patrimoines; car, parce qu'ils ne tendent qu'à la dissipation de cest estât, et cognoissent bien qu'ils ne peuvent pas le retenir tout en ung , ils font bon marché du reste , et ne feignent pas à l'exposer en proye.
Et pour faire paroistre qu'eulx mesmes ont monstre le chemin , et faict la planche à ces abus pretendeus par eulx , aulx changemens des principales charges et gouvernemens de ce royaume , (ju'on se ressouvienne que, lorsque tous ceulx de leurs maisons estoient en crédit, ils ont osté à ce grand connétable, qui avoit tant mérité de la France, Testât de grand maistre , et celui de grand chambelland , à la maison de Longue- ■ville , qui leur estoit héréditaire , pour les services qu'ils avoient faicts contre les Anglois; et de fi'aische mémoire ont tant faict (pie le gouvernement de Bretagne est tombé en leur maison , après l'avoir soubstrait moitié par ruse , moitié par contrainte , à ce feu bon prince, M. de Montpensier , qui en avoit la provision pour M. le prince de Dombes, son fds, qui en jouissoit ; et puis, ils se plaignent pour quelques particuliers , qu'ils disent avoir trafiqué leurs charges , et ne se veullent soubvenir de tant de grands personnages, lesquels ils ont despouillés de leurs estats et dignités.
Le clergé , la cause duquel ils veullent sembler entreprendre, je demande quelle reformation ils y apporteront, que nostre roy ? Le roy, s'il est question de sa personne, monstre à toute sa court le chemin de Tavon' en révérence. Il a pour conseil les plus apparens et les plus notables d'icelui. Aulx charges et dignités de TEglise , par les bonnes ordonnances qu'il a faictes, conformes aulx anciens canons, et desquelles rni! de
444 ADVERTISSEMENT SUR L'INTENTION ses prédécesseurs ne feut jamais si severe observateur que lui , il choisit les plus excellens , soit en vie , soit en doctrine , qu'il cognoisse en son royaume , ou forclot toutes personnes indignes et incapables, sans acception et exception de qualités; n'y admet que ceulx qui naturellement peuvent exercer les charges ; contraint les evesques de résider en leurs diocèses, plus sévèrement et plus exactement que ne faict le pape mesmes; monstre au reste à tous le chemin de zèle et de dévotion. Que se peult il adjouster à ce bel ordre , sinon le loisir d'en recueillir le fruict , de le voir profiter ? Mais ce n'est pas la prédication de la parole de Dieu qu'ils demandent , ils ne se soulcient pas que ce royaume soit peuplé de bons prédicateurs, que le peuple soit instruit en son salut, que les brebis desvoyees y soyent ramenées ; ils veullent des *** qui inspirent le venin de leurs conspirations, soubs ombre de saincteté en ce royaume , et soubs couleur de confession ; ( quelle horrible hypocrisie ) abusent de la desvotion de ceulx qui les croyent , et les obligent par serment à ceste ligue et à leur parti; qui exhortent leurs subjects à tuer et assassiner leurs princes, leur promettent plein pardon de leurs péchés , leur font croire que par actes exécrables, ils méritent paradis ; vraies colonies d'Espaignols; mais disons plustost , vrai levain d'Espaigne, en ce royaume, qui, depuis quelques années, a enaigri nostre paste, a espaignolisé, soubs ung sourcil pharisaïc, les villes de nostreFrance, desquels les couvens sont plus dangereux que citadelles , desquels les synodes ne sont rien que conspirations. Tels sont ils cogneus, tels nous sont les fruicts de l'assemblée générale qu'ils tenoient à Paris n'agueres , en septembre , et presidoit certain *** du Pont à Mousson , directeur
DE LA. MAISON DE LORRAInE. 44^
de ces conseils : aultresy en a qui blasphèment le roy en pleine chaire, suscitent le peuple, s'arment de fureur contre les magistrats , preschent les louanges , recommandent les vertus de ces pretendeus rejettons de Charlemaigne. C'est ce zèle ardent, c'est ceste relhgion qui les anime; et voullés vous voir quand ils sont en Allemaigne, ils sont luthériens; sont ils mutinés contre celui qui leur prestoit la main , ils le remettoient sur les calvinistes; soigneux du clergé, soigneux du service, soigneux de tenir leurs résidences, qui possèdent nombre d'eveschés, nombre d'abbayes , contre les canons, contre les Conciles qu'ils nous vont preschant en France, en vendent les bois, en dissipent le domaine, laissent les églises , laissent les maisons aller par terre , vendent les reliques, retirent à eulx tout ce qu'il y a de précieux, d'aumosnes fort peu , les povres tout nuds, et les prestres mesmes y meurent de faim. Vrais héritiers, non de Charlemagne, certes, mais de Charles de Lorraine, qui sceut fort dévotement vendre à son profict la grande croix , et les plus riches joyaulx de son evesché de Metz , feit vendre au clergé de ce royaume partie de son temporel , et augmenter les dismes : il n'eut poinct de honte pour le bon service qu'il pretendoit avoir faict en cest endroict, de s'en faire donner une partie en recompense.
Reste la justice, ces justes censeurs la nous veullent rétablir en son intégrité; qui a jamais veu qu'une guerre domestique ait esté propre à reformer la justice; qui ne voit assés qu'ung seul an de guerre lasche plus les nerfs des loix, et leur oste plus d'auctorité que dix ans de paix ne lui en peuvent rendre? lasche plus la bride au mal, que dix ans de paix ne la lui peuvent retenir? Ces gens, pour exemple, quand ils auront faict leur ra-
446 ADVERTISSEMENT SUR L'INTET^TION vage, viendront à se repentir; il leur fauldra des pardons, des remissions, des abolitions : il fauldra que les loix dorment, il fauldra que les juges connivent, qui recommençoient à reprendre leur auctorité. Mal tousjours sur mal; desjà les défiances des partis , par la prudence du roy , commençoient à se lever, ceulx de la relligion contraire recognoissoient peu à peu que, par la voye ordinaire , ils pouvoient avoir justice, sans qu'il leur feist grand besoing d'ung conflit de jurisdictioris. Ces perturbateurs , protecteurs des parlemens, qui leur promettent ici plénitude de puissance, donnent nouveaulx argumens de défiance , estent le moyen de reunir à ce poinct les volontés. Qui plus , on s'est plaint souvent de la vénalité des offices de judicature , introduite premièrement pour aider à supporter les guerres estrangeres, et, depuis, continuée pour subvenir aulx civiles. Or, sçait ung cliacung que le roy n'a eu tant soit peu de relasche , qu'il n'ait aussi tost aboli ceste vénalité , et tous les moyens par lesquels indirectement on la pouvoit couvrir; et si ceste saincte ordonnance est par lui sainctement observée, tous les parlemens et sièges de France en sont tesmoings, qui se peuvent soubvenir que le roy n'a voulleu admettre quelques résignations très favorables, desquelles la conséquence eust peu faire fraude à l'ordonnance à l'advenir ; quel soing il a eu de pourvoir aulx dignités principales en ses parlemens, quand elles sont veneues à vaquer. On le voit en ceulx qui aujourd'hui les tiennent nommés de son propre mouvement, et choisis par son bon jugement, gens d'intégrité, de capacité et de doctrine , desquels la vie est une censure , et la doctrine une lumière entre les hommes. Quel soing il avoit mesmes sur le poinct que ce trouble est adveneu, d'abréger les procès entre
son peuple, et d'oster les mangeries qui le consument : sçavent ceulx aussi qu'il a appelles en conférence , par lesquels il en a voulleu estre informé par les menus : ces gens ci le sçavent , ces gens n'en peuvent doubter y ayant partie d'eulx esté mesmes appelles; tout nostre mal est qu'ils vouldroient gouverner ou gourmander la court pour y mettre, comme ils faisoient aultrefois gens à leur poste , s'ils eussent peu continuer de mesmes, les estats feussent venaulx , la justice en son entier, et ne parleroient ni de reformation à présent, ni d'abus.
Par là donc, voyons nous que ces protections et protestations ne sont que vains prétextes. La vraie cause c'est l'ambition de gouverner, c'est la dissipation de nostre estât, pour en emporter une pièce, et y introduire l'estranger. C'est une continuation du desseing qu'ils ont eu de longtemps, et duquel les mémoires feurent découverts des l'an 76 , lequel se manifeste aujourd'hui plus clairement , selon qu'il s'approche plus de l'exécution , et nous du danger. Cependant ils pryent le roy de ne poinct mal penser d'eulx, que c'est pour son bien, qu'ils n'ont tous juré que son service. Amsi feit Pépin, et ceulx ci se disent de la race, employant contre son roy Chilperic la force et l'auctorité qu'il lui avoit donnée et la saincteté du pape Zacarie : le roy est prudent, le François loyal , le jeu descouvert, et à vous appris que la saincteté condamne les parjures , que la saincteté ne conseille jamais de faulser la foi , forcer sa patrie , et se rebeller contre son rov : à ce beau desseing ils n'ont poinct de honte de convier la royne , mère du roy, de les assister de son auctorité , la royne qu'ils confessent avoir conservé cest estât par tant de fois ; à la ruyne et dissipation totale du rovaume,
448 ADVERTISSEMENT SUR L'INTENTION à la conjuration qu'ils font contre le roy , son fils , conviennent les princes du sang à transporter leur honneur en aultre nation et en aultre race ; tous les pairs de France à trahir Testât, les faict comme tuteurs , soubs l'auctorité de nostre roy; les courts souveraines à soubscrire à leurs desseings , que Dieu a assés en jugement pour la condamnation de tels perturbateurs : les Gâtons , dis je, à estre catilinaires, et n'ont poinct de honte d'invoquer Dieu là dessus , et de prendre son nom en vain , de l'appeller à tesmoing de leur sincérité et droicture en ceste cause. Dieu jaloux de son sainct nom, scrutateur des cœurs des hommes, qui ne peult tenir pour innocent qui employé son nom à vanité. Combien plus à desseings si exécrables ? desseings exécrables , qui , soubs nom de pieté , de justice et d'ordre , confondent tout ung estât, le remplissent de vengeances , de meurtres , de brigandages , font ung million de veuves et d'orphelins , reduicts à la faim et au bissac, tout pour contenter la seule ambition. Dieu voit tout cela , Dieu pénètre jusqu'au fond : Dieu duquel ils vont se moquant , en l'invoquant , et duquel ils sentiront le juste courroux et la malédiction et la vengeance ; Dieu garde des roys , Dieu tuteur des loix , conservateur des polices, protecteur du povre peuple , qui les détruira, qui les confondra , qui les foudroyera , detruisans son peuple , confondans tout ordre , renversans les loix , conjurans contre leur roy et son estât , abusans surtout de son nom sacré , du zèle de Jésus Christ et de son Eglise, pour, soubs ce beau voile, attenter à leur supérieur , voler la couronne , exposer en proye tous ses subjects.
Peuples qu'on veult mutiner, soubs ombre de bien public, ressouvenés vous de ces prétendus rejetions de
DE LA MAISON DE LORRAINE. 44g
Charlemaigne , et pour interprètes de leur dire, lises Iturs precedens mémoires, là verres qu'ils veuUent estre royaux dépens de noslre roy ; là verres quel arrest ils ont conceu contre nous et nostre prince francois. Restes de la France, considérés moi ces gens soudoyés d'ung roy d'Espaigne. C'est donc la guerre d'Espaigne, le crible des vrais François; ils parlent ici d'ung successeur, et vous avés veu pourquoi ils vouldroient morts tons nos princes; ils parlent d'unir la foi, d'unir les relligions : mais pour diviser Testât , pour partager nos provinces. Ici n'est poinct question de relligion ; nous avons ung roy clirestien trop plus zélateur de Dieu qu eulx tous ensemble, qui sçaura pourvoir, et par moyens légitimes et convenables, à la seureté de la vraye relligion pour la postérité. Geste saincteté donc n'est que pure hypocrisie; ceste ligue, qu'ils appellent saincle,une feinte dévotion, une vraye conjuration contre lestât; ici aussi peu est il question de la reformation de ce royaume : ces gens, quand ils n'y ont poinct veu leurs interests, ne s'en sont jamais remués; ces gens au contraire, en ce peu que Dieu leur a donné d'auctorité, à ce peu qu'ils ont eu de subjects, n'ont iiionstré qu'eschantillons evidéns de violence et tyrannie, et puis pensés, je vous prye, quel remède à tous ces maulx, de nous jetter en la guerre civile, c'est à dire, reformer le clergé par l'insolence du soldat, espargner le sang de la noblesse par une suite de cruautés et de vengeances, soulager le povre peuple par les contributions, les foulles, les rançonnemens, les pillages, redresser la justice par l'anéantissement de toutes bonnes loix , remettre sus l'ordre et la police, par la chose qui seule a tousjours introduit la confusion en toutes choses : mais , qui pis est pensés que Mf.m. de Dui'Lr.ssis-MoRNAy. Tome it. 2Q
45o ADVERTISSEMENT SUR L'INTENTION c'est de restaurer la France en l'ouvrant de toutes parts, et aulx deniers et aulx forces d'Espaigne; c'est à dire, vendre à l'Espaigne nostre patrie , et chasser la France hors de France pour y faire les logis de la Lorraine et de TEspaigne. N'allèguent ils le roy de Navarre pour nous abuser? Il est prince courageux, prince tout françois; ils l'ont pour suspect et le. redoublent, et taschent par tous moyens de le rendre odieux, eulx. confédérés, eulx amis et serviteurs de l'Espaignol ; lui vrai sang de France, lui vrai ennemi et à très grand droict , de la nation d'Espaigne. Reste donc que ce qu'il y a de la France en France se rallie et rejoigne contre ceste conjuration maudite, qu'on n'oye plus entre nous ces noms de papistes et huguenots, noms ensevelis par lesedicts de la paix, noms bien plus à ensevehr maintenant en ceste guerre , qui n'a fondement qu'en nos divisions; que, pour tout, il n'en soit plus parlé entre nous sinon d'Espaignols et de François ; que nous nous revoyons à ceste occasion reunis dessoubs la croix, je dis contre la 'croix rouge dessoubs la croix blanche, marque antique de nos roys ; qu'il soit dict à la postérité que cette division, comme aultrefois les Romains, nous ait reunis ensemble , que la rébellion de ces gens nous ait ramenés à la vraie obéissance, je dis de nos loix et de nos roys. C'est la contre ligue que nous debvons faire tous ; li^ue née en nous , Hgue naturelle du chef avec tous ses membres : pour y parvenir n'est besoing de brigues , n'est besoing de monopoles; le sang court au cœur et le bras pare la teste sans délibérer des qu'il ressent le danger, des qu'il apperçoit le coup venir; soyons tous unis , rangeons nous au roy , chaque membre se dispose à faire son office; je vois ces ligueurs, ballais déliés, pièces rapportées, fondre dessoubs nous,
fondre devant nous, fondre et se confondre par eulx mesmes; je les -vois defaicts, je les vois rompus et plus par leurs propres armes, par leurs âmes et consciences, par leur cause mesmes, ou pour mieulx dire prétexte, que par les jusles forces de leur roy, de leur prince et de leur magistrat : et se lira partout au lieu du tombeau qu'ils se promettent, ce dicton : Ce sont les premiers Espaignols françois.
A Vadverlissement précèdent.
Combien que ceulx de la prétendue relligion ayent esté déclarés hérétiques par les premiers et seconds Conciles generaulx en sciences de l'Eglise, et que les roys François premier du nom et Henry second son fils les ayent, pnr leurs edicts, condamnés, les courts de parlement de ce royaume les ayent faict mourir par le feu, que le roy François second les ait punis par glaive en la ville d'Amboise, les roys Charles neuviesme et nostreroy Henry troisiesme, à présent régnant, les ayent poursuivis comme leurs capitaulx ennemis, par sièges de villes, et quattre batailles données; que le peuple les ait par plusieurs fois courus à forces aulx massacres comme gens reprouvés; toutesfois ils se sont particulièrement tousjours attachés à la maison de Guise comme s'ils eussent esté seuls aucteurs , motif et cause de ce qu'ils n'estoient venus à leurs intentions. Et, après avoir quelque temps combattu par passages de l'Escriture saincte , et par les armes qu'ils ont peu amasser tant parla France, Allemaigne, que Angleterre; enfin , met- Jant et les armes spirituelles et les corporelles en leur
fourreaux, ils se sont mis à calomnier messieurs de Guise de chose qui ne concerne en rien la relligion; c'est qu'ils ont dict que feu monseigneur de Guise pretendoit à la couronne de France, se disant estre descendu de Charlemaigne , sur la race duquel Hugues Capet a usurpé le royaume; à ceste cause ils disent que l'on a appelle huguenots nos roys et princes du sang descendus dudict Hugues Capet, comme si tous les huguenots feussent princes du sang de France et héritiers de la couronne , ou qu'il n'y eust que lesdicts princes du sang huguenots.
En leur objectant le crime de leze majesté, ils condamnèrent aussi quasi tous les princes, seigneurs, gentilshommes et subjects du roy comme complices et aucteurs de crimes, quand ils ont pris les armes avec ceulx de la maison de Guise, comme le feu roy de Navarre qui feut tué au siège de Rouen , les feus sieurs de Montpensier, de la Roche sur Yon , prince dauphin; les ducs de Nemours, de Longueville et de Nevers, tant père, fils que gendre; le feu connestable qui laissa la vie à la bataille Sainct Denis , le mareschal Sainct André qui feut tué à la bataille de Dreux , les mareschaulx de Montmorency et Danville , de Brissac , de Tavanne , de Biron, de Matignon; les sieurs de Martigues qui moururent devant Sainct Jean d'Angely, le sieur de Brissac qui mourut à Mussidam , et infinis aultres qui ont perdeu et les biens et la vie pour ceste querelle, lesquels tous ont esté traistres et deloyaulx à leur roy, favorisant la maison de Guise, et ont esté déclarés lordauts d'avoir ignoré pourquoi ils portoient les armes.
Aussi de dire que nos roys ayent esté si peu voyans qu'ils n'eussent jamais cogneu l'intention de ceulx de Guise, qui estoit de les despouiller de la couronne pour
s'en investir , ce seroit leur faire tort. L'événement des guerres a monstre que toutes les villes et places fortes qu'ils ont eues en leurs mains, ils ne se sont jamais impatronisés d'une seule place comme ont faict les huguenots , qu'ils ont retenu pour leur dernière main les villes de La Rochelle, Sainct Jean d'Angely, Montauban et plusieurs aultres, et qui avoient mis entre les mains des Anglois, anciens ennemis de la France, les Havres de Grâce et aultres places de grande conséquence. Donc l'on peult dire à monsieur de Guise ce que Dion recite avoir esté escrit sur la sépulture des Ruffus : Y gist Ruffus, lequel , ayant chassé l'ennemi , a recogneu l'empire, non pour lui, mais pour sa patrie; car monsieur de Guise, après y avoir perdeu la vie, a laissé sa maison engagée de plus de six cens mille livres comme il est tout notoire.
Mais c'est aultre chose de mesdire,aultre chose d'accuser; car celui qui accuse s'inscrit à la preuve de Tullon administrer tesmoing, use d'argument, de conjecture et indice violent; celui qui mesdit se contente de vomir tout ce qu'il a dedans le cœurpou^rse décharger, et ne se donne peine d'entrer en preuve.
Si ceulx de la relligion prétendue qui leur impose ce, craignent demeurer quelques indices de ce qu'ils dient qu'ils trouvassent les imprimeurs qui ont mis soubs la presse les généalogies dont ils parlent, ils auroient quelque apparence en leurs dires; mais ils en parlent fort impertinemment et sans verisimilitude aulcune : car il est tout certain que tant d'historiens qui en ont faict mention, tiennent que le dernier de la race de Charlemaigne mourut sans aulcung enfant raasle, comme mesmes tesmoignent les historiens de Lorraine; celles des evesques de Verdun , par ung nommé Vas-
sabond; la généalogie de Lorraine , par Charles Estienne ; aultre livre qui est intitulé : Testamenta don. Lotharingia , composé par ung chanoine de Thoul , subjcct du roy, lequel, pour s'estre trop lié en parlant du roy nostre prince et le sien, feut faict prisonnier par monsieur le duc de Lorraine et accusé par monsieur de Guise. Estant donc ainsi que la race de Charlemaigne soit faillie en ligne masculine, quand il seroit vrai que ceulx de Lorraine seroient descendus des filles d'icelui , qui feut dernier de la race de Charlemaigne, toutesfois ils ne seroient capables d'hériter à la couronne de France, parla loi salique inviolablement gardée en ce royaume qui exclus les femelles, et ne donne la couronne à ceulx qui sont descendus par filles, non plus qu'elles ne tombent en quenouille.
Et si ceulx de Braine sont descendeus par filles dudict Charlemaigne , aussi en sont descendeus nos roys et princes du sang de par la mère de Sainct Louis.
Et si, contre la loi salique, ceulx de Guise pretendoient à la couronne comme veneus des filles de France, ils n'ont pas à rechercher leur race de si loing : car M. de Guise est petit fils du roy Louis XII, les enfans de M. de Lorraine sont petits fils du roy Henry II , sans rechercher ni la maison d'Anjou , d'Alençon et de Bourbon, dont ils sont veneus par filles.
Cela donc est sans apparence, et seroit leur droict prescrit par sept cens ans passés, il fauklroit admettre la succession à l'infini , où le droict civil et canon n'admettent que le dixiesme degré, et encores où ce droict ne seroit prescrit par le temps. Ceulx de Lorraine y auroient renoncé se trouvant au sacre des roys Charles V, Charles VI, VII, François I, Henry II, François II, Charles IX et nostre roy, où ils ont assisté comme pairs
et ont aidé à couronner nos roys, ont pris estât soiibs eulx , leur ont faict foi et hommage comme à leurs roys et princes souverains.
Dadvantage, si ainsi estoit qu'il y eust quelque droict pour la maison de Lorraine, ce seroit premièrement au duc de Lorraine, puis au duc de Mercœur, à la débattre , avant que ceulx de Guise y puissent rien quereller.
Donc il n'est vraisemblable que feu M. de Guise eust pretendeu à la couronne , ni son frère , et si vous me dites que ce n'est pas assés de le denier, et si pour denier ung crime on doibt absouldre ung homme, jamais il n'y auroit aulcung convaincu : je vous respondrai ce que dict ung grand empereur : S'il est ainsi que ce soit assés que d'accuser pour condamner , jamais homme ne se trouvera innocent.
Aussi ledict argument de ceulx de la prétendue relligion se trouvera bien foible et bien léger, quand, avec une délégation seule, il sera renversé et fellé; si donc ils ont quelques tesmoings de le dire , ils les doib- ■vent produire, et accuser seulement ceulx de Guise de si grand crime : car qui ne deffera ung criminel de leze majesté par les loix civiles dudict royaume?
J'adjousterai encores le poinct, que, quand ceulx de Guise seroient descendeus par raison de Charlemaigne, ce que ne sont, toutesfois ce roy leur peult dire que Pépin, père de Charlemaigne, avoit usurpé le royaume contre les successeurs de Pharamond , consequemment que Hugues Capet et sa race y ont autant de droict que ceulx de Charlemaigne : mais qu'est il besoing de se défendre quand il n'y a aulcun procès intenté pour ce faict la, et qu'on ne doibt recevoir ung criminel à ses faicts justificatifs avant qu'on lui çitparfaict son procès.^
Il est vraisemblable assés que M. le cardinal de Bourbon , s'il cognoissoit l'intention de M. de Guise estre telle qu'il voulleust déshériter de la couronne MM. de Bourbon pour se l'approprier, il ne vouldroit adhérer à ses desseings, ou il s'oubliroit par trop.
Mais c'est la façon ordinaire des huguenots de se mesler des choses qui ne leur appartiennent en rien , et semer des noises entre les princes pour leurs rangs, où ils debvroient disputer des poincts controversés en la relligion par auctorité de la justice, Escriture et des pères de TÉglise.
Ils n'ont jamais cessé qu'ils n'ayent tiré hors de la court le roy de Navarre à qui le roy Charles avoit baillé sa sœur en mariaige, et qui aimoit singulièrement M. de Guise comme chacung sçait, estant ordinairement ensemble comme proches parens , enfans des deux cousins germains, ayant aussi M. de Guise sa cousine germaine, beau frère d'ailleurs de M. le prince de Condé; et de le rendre si ennemi de la maison de Bourbon, comme ils le font , c'est dissouldre une trop grande alliance : il n'y a maison plus alliée de celle de Bourbon que celle de Lorraine; la graiidmere de feu Claude de Lorraine, duchesse de Gueldres, sa femme, se nommoit Anthoinette de Bourbon, la mère de M. de Guise estoit sœur de M. le cardfnal de Bourbon; la grand mère du duc d'Elbœuf estoit sœur de feu M. de Montpensier; la grand'mere du duc de Lorraine estoit sœur de Charles de Bourbon, connestable de France ; feu M. de Montpensier avoit espousé la femme de feu M. de Guise; la grand'mere de M. le cardinal de Bourbon se nommoit de Lorraine, qui estoit duchesse d'Alençon: voilà comment ils sont parens et alliés, et , n'estoit la relligion , très bons et fidèles amis.
De les rendre aussi ennemis de nos roys , est chose qui ne se peult croire, et qu'ils voulleussent les priver de la couronne. Le roy François II avoit espousé la royne d'Escosse, nièce de feu M. de Guise; le duc de Lorraine avoit espousé la fille du roy Henry II, dont il en a enfans, et le roy présent a faict cest honneur à la maison de Lorraine, que d'espouser la fille de feu M. de Vaudemont.
Et combien que la loi salique reprouve les femelles de la couronne , toutesfois elle n'est si forte qu'elle puisse esteindre le parentage qui est entre eulx de droict de nature, plus ancien et plus fort que la loi salique.
Ils imputent à la maison de Guise qu'ils se sont agrandis aux despens du roy; toutesfois les terres de Guise, de Joinville, du Maine, d'Aumalle, d'Elbœuf et aultres qu'ils tiennent, leur viennent d'antiquité de la maison de Lorraine, le duché de Mercœur de la maison de Bourbon connestable, dont le duc de Lorraine estoitnepveu, aussi proche que M. deMontpensier, et n'est poinct à rechercher, qu'ayant faict service à nos roys, ils se soient sentis quelquefois de leur libéralité, parce que plusieurs aultres qui sont en leur degré, ou de parenté ou de mérite, en ont beaucoup plus emporté en peu de temps.
Si vous me demandes quel service ils ont faict , voyant les histoires de France , qui sans passion en tesmoignent, où vous verrez (ju il y a peu de princes ou seigneurs de France, qui n'ayent quelquesfois faillis, se rangeant du coste des ennemis du roy; mais nuls de ceulx de Lorraine, (quoiqu'ils ne fussent subjects, se sont rendeus du parti contraire à nos roys, lesquels ont faict comme l'oye nourrie dans la ville de Rome, non pour la garde,
toutesfois feirent meilleure guerre que les chiens, et les mortes payes (i) qui estoient ordonnés et nourris pour ce faire.
On a escrit que le roy François I" les avoit pour suspects et ne les aimoit pas : si aultres que les liuguenots l'avoient escrit, j'en passerois quelque chose, mais tel personnage est ainsi à reprocher. MM. de Lorraine lui avoient tousjours faict bon et loyal service : à la journée de Marignan, Anthoine , duc de Lorraine, y estoit, et Claude de Lorraine, duc de Guise, son frère, qui feut trouvé, comme on recite tous les jours, parmi les morts, respirant ; son frère François de Lorraine feut tué en la bataille de Pavie, oii le roy feut pris. Le duc de Guise feut employé, durant ce règne, en toutes les armées , et est tout notoire que l'ung des plus favoris du roy François estoit Jean, cardinal de Lorraine; mais je crois qu'ils ont controuvé ceste calomnie, comme ils ont faict beaucoup d'aultres; quant est du roy Henry, riiistoire tesmoigne assés comme ils estoient désirés et bien veneus vers lui, comme ayant gouverné les plus grandes affaires de son royaume, tant en guerre que pour la police; quand François, duc de Guise, en combattant contre les Anglois, receut ung coup de Jance qui lui oultrepassa la teste , qu'il combattit l'empereur à Renty, qu'il défendit Metz, qu'il reconquit Calais, Guines et aultres places, qu'il feut son lieutenant gênerai en l'armée près Amiens. Ung peu devant la paix faicte entre le roy et l'Espaignol, on lui objecte qu'il a mené une armée en Italie pour lui conquérir le royaume de Sicile, comme s'il commandoit au roy,
(i) Gens qui, pour impôts, étaient commis à la garde de la ^■ille.
autant aa^e rjiie lui , auquel on faict peu d'honneur de lui irnpuler quil se Jaissoit ainsi gouverner à son subject.
Quant à Charles, cardinal de Lorraine, on lui impute qu'il a ordonné des finances, et demande, ou que ses Iieritiers en rendent compte, comme s'il eust esté thresorier de Tespargne, et qu'il eust manié les finances dont il feut comptable. Les thresoriers de ce temps là ont compté en la cbambre des comptes , où lors les finances alloient bien d'ung aultre train qu'elles ne font maintenant ; on sçavoit alors que le tout estoit devant jusqu'à ung liard : les deniers ne se recevoient que par les comptables. Et pour finir le règne du roy Henry II lorsqu'il feut tué au tournoi, feu M. de Guise estoit l'un^i des vivans avec lui.
Depuis on les a calomniés qu'ils s'estoient saisis du feu roy François II; mais quel tort lui ont ils faict? Ils l'ont préservé des embusches contre lui dressées à Amboise, ils ont faict révoquer les trois estats à Orléans, qui monstre qu'ils ne voulloient rien faire au préjudice du royaume.
Lui decedé, le roy Charles IX veint au royaume; incontinent les troubles commencèrent tels que ung chacung sçait; la bataille de Dreux se donna où feu M. le duc de Guise se trouva, comme il feit au siège de Paris, à Rouen , et d'Orléans, où il feut proditoirement occis; son frère, le duc d'Aumalle, occis devant La Rochelle, après s'estre trouvé aux batailles de Dreux, Sainct Denis, Jarnac et Montcontour , et demeurés endebtés tellement que leurs enfans n'en sont encores hors : quant à nostre roy, il sera tesmoing et juge de ce qu'il a veu à l'œil, comme des services que Henry de Lorraine, duc de Guise, le duc de Mayenne son frère ont faicts qui sont
46o RESPONSE DÉ MM. DE GUISE
trop recens pour le coucher en ce lieu , et lesquels, depuis dix ans en ça, ont eu si peu d'entremise aulx affaires du conseil , qu'ils n'ont eu moyen ni de s'açgrandir , ni d'avancer les leurs, encores que de ce règne certains seigneurs y ont tellement faict leur besogne , qu'ils se peuvent comparer aulx plus grands princes, en biens et honneurs.
Voilà, en somme, comme se sont gouvernés messieurs de Guise, à qui est plus d'honneur d'estre blasmé et calomnié par ces boutefeux de ministres, que den estre esteint.
Quand est de la ligue qu'ils ont entreprise depuis quelques jours, pour ne voir la France reduicte en l'estat où l'Angleterre est maintenant, f]ue les princes catholiques sont gesnés et tourmentés continuellement, ou sont bannis et réfugiés hors de leurs pays, et' privés de leurs maisons et biens, et de leurs parens et amis, le réserverai je d'en juger jusques à ce que le roy lui mesraes les ait jugés, et l'événement a assés découvert quelle est leur intention.
Or, d'autant que, pour esblouir les yeux de quelques ungs qui ne seroient assés bien confirmés en leur relligion , ou qui prefereroient les misères de ce monde aux béatitudes de la vie éternelle, le diable et ceulx qui sont conjurés avec lui pourroient leur proposer que les princes catholiques qui sont à présent armés, vouidroient , soubs le manteau de relligion , s'addresser à Testât et à la personne du roy; iceulx princes desclarentappertement, et désirent que ung chacung s'accorde, que tant s'en fault que telle soit leur intention; et qu'avec la cause de Dieu, leqiiiel, avec la vérité de sa parole, sont agréables injures et torts de ceulx qui les remettent en la main de justice , y veullent rien mes-
1er de leur particulier; qu'ils n'ont aultre chose sur ce, comme n'ont les armes sur le dos , et ne se sont disposés d'employer leur vie et leurs moyens et ceulx de leurs subjects et confédérés, que pourra manutention de l'Eglise , la tuition et défense d'icelle ; et comme eulx, estant les premiers princes du sang, pairs de France et officiers de la couronne , ils pensent avec raison et auctorité de Testât, chacung sachant assés en quelle disposition il est à ceste heure. Ce n'est toutesfois leur but et leur fin , encores moins de toucher aux deportemens du roy , la majesté duquel leur est saincte et sacrée, pour lequel ils sont armés, et non contre lui; pour la vie duquel ils veullent mourir, et non attenter à sa personne ; ainsi la seule cause de l'Eglise catholique, de laquelle il s'asseurent que le roy ne se devoyera jamais, les a unis, leur a faict ceindre les armes et jurer qu'ils mourront plustost mille fois, si faire se pourroit, que voir l'Eglise appovrir par ses ennemis. Sçavent iceulx princes , fort bien, que l'Eglise bien establie, et la reunion en nos cœurs. Testât sera aussi; et qu'icelle abolie et délaissée, Testât sera bien ébranlé.
Pour ce, vos très humbles subjects et serviteurs, qu'ils sont du roy ses proches parens , ses plus fidèles conseillers, ceulx desquels de ses yeulx il a veu lui mesmes combattre ses ennemis , qu'il a veu au milieu des batailles, ramener blessés pour son service, non une fois, mais plusieurs, qui ont heureusement defendeu les villes, assailli et pris celles de ses adversaires, réuni ses provinces en son obéissance, reteneu tousjours celles qui leur ont esté commises en leur debvoir et fidélité, desquels les membres blessés sont les marques et le sceau de leur foi envers Dieu et envers
le roy, prosternés devant sadicte majesté, le supplient embrasser avec eulx la défense de 1 Eglise, ne se séparer poinct, s'il lui plaist, d'icelle, et se soubvenir du nom de très chrestien , qui est le plus beau et recommandable de celui de monarchie du monde; se soubvenir du premier serment qu'il a faict, prenant la couronne, non de France seulement, qui est beaucoup toutesfois d'avoir le nom de fils aisné de l'Eglise, du protecteur et défenseur d'icelle, qui est encore dadvantage; et à considérer que ne prenant en main ceste tuition, laquelle et comme chrestien et comme roy, très chrestiennement s'est obligé, oultre les malédictions, ruynes, renversement d estât qui auroient et sont adveneus aulx anciens roys et princes, lesquels ont manqué à Dieu , à l'Eglise, et à leur foi, et à son service, ou il fault qu'il demeure neutre et spectateur des batailles que donneront ces princt'S , que Dieu, pour la défense de son Eglise, a de sa propre main armes, ou il sera besoing qu'il se range du costé des ennemis de Dieu : demeurant neutre, il n'y aura nul dotibte que sera la proye des victorieux; se rangeant du costé des ennemis de Dieu et de son Eglise , comme furieux et reprouvé du sens, il déchirera ses entrailles et se coupera la gorge lui mesmes. Aura il donc plus de fiance aulx armes desquelles il a veu maintefois les lances et piques baissées contre lui, aux chefs capitaines, desquels il a veu l'espee tirée pour la lui cacher dedans le cœur, qu'à ceulx qu'il a senti apposer leurs corps propres pour empescher que le sien ne feust blessé ? aura il plus d'asseurance en la parole de ceulx qui la lui ont faulsee tant de fois , qu'à peine se peult i dire, que non pas à la foi des princes et bons subjects qui la lui ont inviolablement gardée et la lui conservent en-
cores en son entier, sans jamais avoir changé ni de foi, ni de relligion, ni de roy ? aura il certitude des catholiques incertains, qui remercieront Dieu pour s'asseurer du monde? estans prests à combattre, qui lui proposera que Dieu est pour eulx , pour lequel ils ont pris les armes, qu'il n'est pour leur foi et relligion, laquelle ils ont abandonnée ; pour les sainctes Eglises et aultres qu'ils combattent; qu'ils fortifient et accompagnent les bras de ceulx qui les détruisent ; pour leurs enfans et famille , qui peult estre combattront entre eulx mesmes, parce que nous ne sommes pas tant redevables à nos pères et nos princes , que nous sommes redevables à Dieu et à son Eglise , et parce que , si sa majesté se range du costé de ses ennemis mesmes et des ennemis de Dieu, il n'allumera pas seulement ung feu qu'il ne pourra esleindre dans les provinces de son royaume, mais dans les maisons particulières et dans les cœurs de ses subjects. Le roy, premier après, marchant à la teste de son arjnee, desquels se gardera il plus tost, ou de ceulx qui seront derrière lui pour le tirer, comme par tant de fois ils ont tasché de faire et l'ont entrepris , ou de ceulx qu'il aura en front, lesquels le salueront plus tost et lèveront les bras, que de toucher à sa personne , leurs armées n'estant poinct duites ni prises , pour offenser le roy, comme sont celles des ennemis de Dieu et de l'Eglise, entre les bras desquels, s'il se jette, il ne doibt attendre qu'une subite mort, une ruyne et désolation de son estât; et la raison de ceci est que iceulx hérétiques, demeurans maistres et supérieurs, si des l'heure mesmes du combat ils ne mettent à mort le roy après la victoire obtenue, ils se priveront de son auctorité sans double, ou attenteront à sa vie.
Que la volonté des hérétiques n'ait esté réelle jusques ici, chacung le peult considérer; qui ne sçait que la lance du feu prince de Gondé en la rencontre de Jarnac , ne cherchoit pas plus tost l'estomac du roy que de nul aultre ; que l'espee du feu admirai en la bataille de Montcontour n'estoit pas traicte pour la baigner au sang de sa majesté ; que tous les hérétiques ne menaçoient pas sa teste et ne souhaitoient pas sa mort plus tost que nulle aultre? et eulx le scavent vraiment , qui lors ont combattu avec le roy, qui l'ont relevé de cheval , et ont esté ministres et aucteurs en partie de sa victoire; or que lesdicts hérétiques changent d'opinion lorsqu'ils se verront au dessus de leurs affaires. Celui là seul le peult comprendre qui sçait si tels personnages pardonnent a leur ennemi quand ils le tiennent foulé à leurs pieds, et ung tel ennemi encores qui, sans cesser, leur a faict la guerre, les a rompus, poursuivis et domptés comme a faict le roy, duquel la mort et la fin est le commencement et la vie de leur auctorité, et qu'ils n'ignorent poinct estre vrai catholique en son courage.
Le chef mis à bas , que peuvent espérer les catholiques tiedes et fluans en leur foi, lesquels, ayant combattu pour les hérétiques, auront combattu contre eulx mesmes , sinon que les hérétiques estans venus au sommet de leur puissance, et où il y a si long temps qu'ils s'y désirent et se promettent quasi desjà estre, rendront avec usure aulx catholiques ce qu'ils leur ont preste par ci devant; c'est à dire ils osteront des gouvernemens, charges et offices, tant de judicature que de finances et des estats particuliers des villes, ceulx qui ne seront de leur relligion, et empescherontque aulcung cathohque y puisse parvenir; car, quant aulx eccle-
siastiqiies, comme l'extermination de leurs personnes, les massacres qui se commettront auparavant sur iceulx, ils doibvent estre asseurés qu'il sera j etté sur leurs robbes, ce qui sera la dernière ruyne de l'Eglise , parce que Tambition et l'avarice ont tant de pouvoir sur le cœur des mortels que nous avons veu, depuis six ans, la chambre mi partie avoir plus faict d'heretiques en France , seulement pour gaigner le temps en ung procès, que les presches des ministres et leur institution n'avoient faict vingt ans auparavant. Que sera ce donc lorsque les hérétiques seront roys, tiendront les armes, les provinces, la justice, les finances, et bref tout Testât en leurs mains, sinon qu'ils se souilleront de la vengeance si long temps préméditée contre nous aultres povres misérables catholiques? ou au contraire, s'il plaist au roy ne prendre poinct le nom de protecteur de l'Eglise, lequel, par tant de victoires, il s'est acquis; s'il lui plaist tirer du fourreau le coustelas sacré qui lui feut envoyé par nostre sainct père le pape comme à celui , la valeur et magnanimité duquel avoit faict paroistre qu'il estoit lors le plus fort et le plus vigoureux défenseur de l'Eglise entre tous les princes chrestiens ; s'il plaist à sa majesté estre chef de ceulx qui lui ont tousjours obéi, entendu sa voix et receu tousjours ses commandemens , et qui sont prests à les recevoir, qui ont tousjours combattu avec lui, et sont retournés victorieux, il n'y a nul double que Dieu verra le cœur de ses subjects, renversera ses ennemis, asseurera les trophées que par ci devant il a eslevés des despouilles des hérétiques, et que sa majesté viendra h bout de ce qu'elle a par tant de fois demandé à Dieu , qui est l'extermination d'heresie, restablira son estât, régnera en paix asseuree et non incertaine, et Dieu enfin lui don-
MÉM. DE DUPLESSIS-MORNAY. ToME H. 3o
466 RESPONSE DE MM. DE GUISE, etc.
nera des enfans, ayant esté peult estre différée ceste bénédiction, jusqu'à ce que, suivant la trace de ses prédécesseurs , ce que par ci devant il a si heureusement faict , la dextre de sa majesté soit armée pour la tuition et défense des affaires de Dieu et de son Eglise.