‹ Mémoires et correspondance de Duplessis-Mornay (volume 2)Chapitre 62 sur 83 · A MM. DE LA CHAMBRE DE GUYENNE · texte numérisé non relu

A MM. DE LA CHAMBRE DE GUYENNE

que je tascherai toujours de tout mon pouvoir d'approuver à une si notable compagnie. Et vous m'estes tesmoings de l'affection que j'ai apportée toutesfois que m'avez requis de tenir la main à la justice. Plus vostre séance eust peu estre près de moi , et plus ce m'eust esté de contentement et de bien; sçachant bien, veu vostre intégrité , que ce m'eust été autant de rempart contre la calomnie. Mais, puisqu'il plaist au roy, monseigneur , qu'elle se transporte à Xaintes, comme je vois par les lettres qu'avec les vostres vous m'avez envoyées par ce porteur, je vous pryerai seulement, derechef, de voulloir laisser une marque publicque de vous à Perigueux , qui soit arrhe à vostre séance prochaine du bien qu'elle leur porte. Et pour fin, pryerai Dieu , etc.

A M. du Bartas. (i)

Du 1 3 janvier i584.

Monsieur , je loue Dieu que soyez arrivé à la fin de vostre seconde sepmaine. C'est ung œuvre aussi avidement attendeu , que l'aultre a esté joyeusement receu; de moi , je ne fais rien que plaindre ma vie détournée de choses haultes aulx basses , et crains que mon esprit enfin n'en dégénère, encores qu'en ceste espérance je lutte toujours vivement de ma nature contre la nature des affaires dont il me fèult mesler. Vous verrez ma traduction latine de mon livre de la Vérité , et en jugerez, s'il vous plaist; j'ai des conceptions, et presque m'en déplais, parce que je ne me vois ni le loisir

(i) Auteur du poème intitulé la Semaine.

472 LETTRE DE M. DUPLESSIS, etc.

ni la saison de les esclorre. Faisons estât que je suis à tirer une galère pour quelques ans ; au sortir de là , peult estre, aurai je durci mes nerfs et mes muscles pour quelque exercice plus agréable. Je me sens honoré d'avoir eu quelque place en vostre livre. La perle que j'ai mise en œuvre, m'a acquis ce bien, et non l'œuvre mesmes ; c'est le contentement que doibvent attendre mesmes les mauvais ouvriers, en maniant une bonne estoffe. Un g faulx monnoyeur y apporte plus d'art et d'industrie, et toutesfois sa monnoie n'a point grande mise. Je vous prye que je voie des premiers vostre sepmaine; car entre ci et là les sepmaines me seront ans, et les jours sepmaines. Des que j'aurai receu quelques exemplaires de ma version , vous la verrez aussi , monsieur, etc.

Du Mont de Marsan.

A M. de Buzanval, allant de la part du roy de Navarre vers les cantons evangeliques.

Le roy de Navarre, depuis que Dieu l'a appelle à la conduicte et défense de son Eglise , tant en ses pays souverains que mesmes en France , a souvent déploré la desunion qui se seroit coulée entre les plus notables partiesd'icelle,augrandmesprisetreculementde l'Evangile, par le moyen d'aulcuns differens qui seroient nés en mesme temps qu'il auroit pieu à Dieu le nous faire

renaistre.

Et auroit diverses fois proposé de rechercher toutes voyes, de composer lesdicts differens, et rallier les églises en une bonne union ; employant à ceste fin tout ce qu'il

INSTRUCTION A M. DE BUZANVAL. 4?^

a de moyen et d'auctorité vers tous les princes et estats, auxquels Dieu a faict la grâce de sortir des superstitions, et redresser son pur service entre leurs peuples.

Mais, comme chacung sçait, il auroit esté jusques ici agité de tant de flots, et traversé en ses bons desseings par une suite de tant de maulx, qu'il auroit eu assés de peine à conserver ce qui estoit plus près de lui, sans se travailler de ce qui seroit plus loin ; encores qu'il lui demeurast tousjours imprimé au cœur d'employer le premier loisir que Dieu lui donneroit à la poursuite d'une si saincte entreprise, de laquelle dépend humainement la paix et tranquillité de l'Eglise.

Dieu donc lui ayant faict la grâce de respirer des travaux passés, il n'a rien eu plus à cœur que cest affaire. Et pour ce auroit, des l'an passé, depesché le sieur de Segur son conseiller, chambellan et surintendant de ses affaires, vers la serenissime royne d'Angleterre , les magnifiques estats des Pays Bas , le très puissant roy de Dannemarck, les très illustres électeurs, princes et aultres estats du sainct empire, pour les supplier, au nom de Dieu, pour le bien de son Eglise, et selon la charité chrestienne , d'employer leur crédit et auctorité, chacung, endroict soi et vers tous qu'il appartiendra, pour faciliter ung œuvre si nécessaire, et leur en remonstrer à bon escient l'importance, et prendre advis avec eulx des moyens qu'il seroit besoing de tenir pour y parvenir.

Et auroit semblé audict seigneur roy que le plus expédient estoit de remettre tous les différends, qui entretiennent ladicte desunion, à la décision d'un bon, sainct et légitime Concile gênerai des églises reformées de la chrestienté, à l'exemple de l'EgUse ancienne et des meilleurs empereurs chrestiens qui en ont eu soing,

et, en attendant qu'icelui se peust tenir (ce que maintenant ne se pourroit pour les troubles qui en occupent une bonne part), qu'il feust imposé silence par l'auctorité des susdicts princes et estats à toutes invectives tant de bouche que par escrit, qui ne font que gratter et escorcher la playe que tous vrais chrestiens désirent guérie, mesmes s'il estoit possible sans cicatrice.

Ce que ledict seigneur roy espère, sera aisément approuvé desdicts princes et estats,eten auroitjàreceude bonnes arrhes, parcequienaesténegotié par ledict sieur de Sçgur avec la royne d'Angleterre, laquelle il auroit trouvée pleine de zèle à l'advancement de ceste union.

Auroit aussi ledict seigneur roy donné charge audict sieur de Segur de passer vers les très puissans et très magnifiques seigneurs des Ligues et leurs as? jciés, pour leur proposer le semblable , leur faire rapport de tout ce qu'il auroit avancé en sa negotiation, et d'iceulx prendre advis de ce qu'il conviendroit ci après y faire, comme de ceulx avec lesquels il a cest heur d'estre conjoint totalement en doctrine, et par conséquent en tout ce qui dépend d'icelle. Ce que ledict seigneur roy leur auroit ci devant escrit assés amplement, dont il attend leur response selon leur zèle et prudence.

Mais comme ledict seigneur roy seroit veneu à considérer que ledict sieur de Segur auroit un long et fascheux voyaige à faire , tant pour la multitude et diversité des princes et estats avec lesquels il a à traicter, que pour la rigueur et incommodité de l'hyver es pays qu il a à passer, se seroit advisé ledict seigneur roy pour gaigner temps en ung affaire auquel tout délai doibt apporter impatience, d'envoyer vers leurs magnifiques seigneuries le sieur de Buzanval , gentilhomme ordinaire de sa chambre , lequel il auroit nommeement

A M. DE BUZANVAL. 4?^

choisi , parce qu'il auroit assisté , avec charge dudict seigneur roy, à ce qui en a esté fraischement traicté avec la serenissime royne d'Angleterre, à ce que plus clairement il leur puisse faire entendre son intention , et ce que, suivant icelle , a esté jusques ici advancé avec ladicte dame royne.

Leur dira donc ledict sieur de Buzanval, ce qui, pour ce regard, a esté traicté en Angleterre, et les pryera d'adviser entre eulx les moyens les plus propres de tirer fruict de ceste negotiation , et d'iceulx donner advis audict sieur de Segur au plus tost ; estant très raisonnable que cest affaire, qui est commun au roy de Navarre et auxdicts très magnifiques seigneurs des Ligues, soit traicté et conduict de commune main et advis.

Au reste, asseurera de plus en plus lesdicts très magnifiques seigneurs de la sincère amitié et affection du roy de Navarre envers eulx pour deux raisons; l'une, parce qu'il est le premier prince du sang de France, et par conséquent leur ami et allié , pour l'estroicte union qu'ils ont avec la couronne à laquelle il a cest honneur de toucher de si près; l'aultre , qui est la principale, que, par la grâce de Dieu, il se sent conjoinct avec eulx du lien indissoluble de mesme foi et relligion, qui rend tous leurs désirs et interests communs.

LXXXVL — INSTRUCTION

A M. de Cleruant, allant trouve?- le roj de la part du roy de Navarre.

Du 18 janvier i584.

Le roy de Navarre supplie très humblement sa majesté de lui faire ÇBSt honneur de croire qu'il n'a rien

plus à cœur que de lui rendre tout debvoir et respect, qui se peult attendre d'ung très humble et très obéissant subject et serviteur. Mais, par ce que ses actions sont subjectes, à son grand regret, à estre interprétées plustost selon les passions d'aultrui, que selon sa droicte et sincère intention , désire ledict sieur roy de Navarre ceste faveur de sa majesté, qu'elle se veuille en ce discours représenter tout ce qui s'est passé en cest affaire qui concerne la royne sa femme , afin que d'autant mieulx elle puisse juger et recognoistre le respect et honneur que ledict sieur roy de Navarre lui a rendeu etvouUeu rendre, depuis le commencement jusques à la fin dudict affaire.

Se soubviendra donc sa majesté que la royne de Navarre sa sœur ayant esté quelque temps avec lui en Gascongne, où il tascha de lui rendre tout l'honneur qui lui feut possible , prenant envie de s'en aller à la court, tant pour y eslre diversement conviée, que pour le bien de ses affaires , il la conduict et accompagna très honorablement, et selon la dignité et grandeur du lieu dont elle a cest heur d'estre issue, et ne la laissa poinct qu'il ne l'eust mise entre les mains de la royne sa mère , qui lui feit ceste faveur de s'advancer jusques à la moitié du chemin pour la recevoir et prendre avec elle.

Que pareillement , tandis qu'elle feut près de leurs majestés, il lui continua ce respect et amitié, et tesmoigna par plusieurs fois à sa majesté le désir qu'il avoit de la revoir auprès de lui, et de voir à ceste fin une fin des affaires qui l'y avoient menée. Comme de faict , sur ce qu'elle lui manda que sesdicts affaires s'advançoient, il faisoit estât de passer en Poitou au devant d'elle, pour ne lui rendre moins d'honneur à

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son retour qu'à son département, lors que sa majesté lui depesclia ung sien valet de garderobbe avec lettres toutes de sa main, par lesquelles il lui mandoit en somme qu'il estoit resoleu de la lui renvoyer au plus lost; et que, pour avoir découvert la mauvaise et scandaleuse vie de la dame de Duras , il se seroit resoleu de la chasser d'auprès de la royne sa femme, comme vermine très pernicieuse et non supportable auprès d'une princesse de tel lieu. Et pourtant qu'il pourveust à l'accompagner de personnes de qualité, tant hommes que femmes, pour estre doresnavant auprès d'elle.

Ledict seigneur roy de Navarre receut ces lettres à la chasse près Saincte Foy sur Dordonne , et en date du 5 d'aoust. Et la response feut, qu'il remercioit très humblement sa majesté du grand soing qu'il avoit eu en ce faict de l'honneur et réputation de sa maison, qu'il le recognoissoit à une singulière obligation envers sa majesté; qu'il donneroit ordre au plus tost d'envoyer au devant de la royne sa femme, quelques seigneurs et dames agréables à leurs majestés et à elle, et de lieu convenable à sa grandeur pour estre auprès d'elle (selon que, par les susdictes lettres, sa majesté l'en admonestoit), et suivant ce qu'il avoit donné charge à M. de Clervant de les nommeV à leurs majestés pour les y mettre selon ce qu'ils trouveroient bon. Et, de sa part, il se preparoit pour l'aller recevoir en Poictou, et mandoit, comme on sçait, la noblesse de Guyenne tant d'une que d'aultre relligion pour s'y accompagner.

Mais adveint en ce mesme temps , et avant que le susdict courrier peust estre de retour près de sa majesté, que ladicte royne sa femme se départit tout à coup de la court sans avoir cest honneur de prendre congé de sa majesté pour ung si long voyaige; s'en alla disner

au Bourg la Koyiie , où le roy passa sans la voir. A demie heure de là, feut arrestee d'une troupe d'arquebusiers commandés par Selar, qui a charge au régiment des gardes de sa majesté; qui visita sa litière, lui feit abattre le masque ; feit quelques personnes de son train prisonnières en sa présence , oultre celles qui feurent prises ailleurs; et icelles mena à sa majesté , qui prit la peine et le loisir de les séparer l'ung de l'aultre, et de les

ouH' et mterro2[er.

Quels bruits sortirent par toute la chrestienté de cest acte? le roy de Navarre le laisse considérera la prudence de sa majesté. Car ceste indignilé feut faicte à la veue du soleil, en plein chemin, et toutes circonstances s'y rencontrent pour la rendre bien tost publicque ; mais principalement trois choses ouvrent la .bouche au monde , et donnent lieu aux plus sinistres interprétations; que ceste indignité procedoit de l'indignation d'ung frère contre une sœur, desquels l'honneur et interest est comme inséparable; d'ung grand roy envers une royne et princesse: les faicts desquels sont regardés de plus loing, et par conséquent à examiner de plus près; et, qui plus est, d'ung prince sage et modéré en toutes ses actions, qui ne sembloit pas avoir excédé mesure en celle ci de si grande importance, ainsi proportionné la reprehension à la faulte , et la peine h la coulpe.

Ceste nouvelle, tost après la première, veint aux oreilles du roy de Navarre à Nerac, où il se preparoit pour aller au devant de la royne sa femme ; et en feut ledict seigneur roy esmeu autant que le cas requeroit, mesmes considérant que la royne sa femme avoit à estre si peu à la court , et n'attendant que l'heure pour le revenir trouver , quelque mécontentement qu'elle eust peu avoir

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donné, elle pouvoit, pour peu de jours, y estre supportée et renvoyée audict seigneur roy avec honneur.

En ceste perplexité, toutesfois, ledict seigneur roy de Navarre se resoleut de depescher promptement le sieur Duplessis vers sa majesté , pour la supplier très humblement de deux choses ; l'une estoit qu'il pleust à sa majesté lui déclarer la cause de ceste si grande indignation contre la royne sa femme , qui la lui avoit faict estimer digne d'une si grande indignité ; l'aultre qu'en la peine où il estoit, qui ne pouvoit estre que très grande, il lui feist cest honneur de lui dire ce qu'il avoit à faire comme bon maistre , tel qu'il lui avoit tousjours promis de lui estre. Et de ce, ledict sieur Duplessis avoit charge expresse de ne s'adresser qu'à sa majesté seule, pour la confiance qu'il avoit de sa bienveillance envers lui.

A ces poincts sa majesté se ressouviendra, s'il lui plaist, des propos qui lui feurent tenus par ledict sieur Duplessis, selon le commandement qu'il en avoit du roy de Navarre. Et la somme feut, que, si la royne sa femme avoit commis faulte digne d'ime telle indignité, ce qu'il ne croiroit que le plus tard qu'il pourroit, il lui en demandoit justice , comme au maistre de la maison et père de la famille ; sinon , et que cest acte eust esté précipité sur le rapport de quelques calomniateurs, comme il estoit à croire, qu'il le supplioit très humblement comme son roy d'en faire une punition exemplaire, et telle qu'ung scandale si grand et si public contre l'honneur d'une princesse pouvoit requérir.

Tant y a que sa majesté feit démonstration d'avoir ceste depesche pour très agréable, et en remercia ledict sieur roy de Navarre tant de bouche que par lettres; ce qui lui a encores esté tesmoigné par le sieur de

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Bellievre; jusques à repeter plusieurs fois, qu'il lui feroit cognoistre par effect le gré qu'il lui en sçavoit. Et la response feut, après divers propos, que ce faict estoit de grande importance; qu'il y alloit de l'honneur de toute sa maison ; qu'il n'en voulloit respondre ni resouldre qu'avec l'advis de la royne sa mère, qui y avoit interest comme lui ; qu'il faisoit estât de la voir en dedans un mois ou six sepmaines, et peult estre mesmes monseigneur son frère, et que ledict sieur roy de Navarre s'asseurast qu'il avoit son honneur et contentement et recommandation non moins que le sien propre; et qu'alors ils prendroient bonne resolution ensemble, et depesclieroit vers lui ung personnage qualifié, qui la lui porteroit telle que son honneur en seroit satisfaict envers tous, et qu'il auroit occasion d'en estre content.

Le roy de Navarre , bien qu'en ung affaire assés impatient de soi mesmes, patienta tout ce temps, et pendant icelui prya la royne sa femme par deux ou trois depesches , pour l'honneur de tous deux, de ne s'advancer poinct vers lui jusques à ce que ladicte satisfaction feust effectuée. Puis , le temps que sa majesté avoit donné estant escheu , craignant ledict seigneur roy de Navarre que la satisfaction à lui promise ne tardast trop, redepescha ung des siens vers sa majesté pour la lui ramentevoir, afin que le rapprochement de la royne sa femme ne feust plus long temps différé. Et lors feut envoyé vers lui le sieur de Bellievre, par la veneue duquel on lui faisoit espérer toute satisfaction, pour touf ce qui s'estoit passé à l'endroict de la royne sa femme.

De tout ce (jue dessus peult apparoir à sa majesté, que le roy de Navarre, avant ceste indignité faicte à la royne sa femme, n'avoit aultre désir que d'aller au devant d'elle , pour la recevoir avec tout l'honneur dont

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il se pouvoit adviser; que, depuis, il n'a eu aultre but que de rendre à sa majesté tout respect et honneur sans avoir esgard à chose qui se feust passée ; et que le retardement qui est entreveneu , ne lui peult estre imputé, n'ayant peu moins faire ledict seigneur roy pour la réputation de tous deux, qui leur est commune avec sa majesté , que de désirer et requérir que la chiestienté, qui en avoit esté mal imbue, en feust mieulx informée premier que s'entrevoir.

Est adveneu pendant ces retardemens , que le roy de Navarre, pour les enormités de ses subjects qu'il a faictplus particulièrement entendre à sa majesté, auroit esté contraint de se remettre en sa maison et ville du Mont de Marsan ; et ce , peu de jours avant l'arrivée dudict sieur de Bellievre. Sur quoi , M. le mareschal de Matignon, qui, des auparavant, avoit faict bastir une citadelle à Bazas , auroit pris occasion d'y faire entrer une forte garnison , dont commençoient les défiances à croistre par le pays. Et eut ledict seigneur roy de Navarre matière de craindre que , de ceste estincelle , ne s'embrasast ung feu par toute la Guyenne.

Arrivé donc que feut ledict sieur de Bellievre, feu t pryé instamment par ledict seigneur roy, préférant l'interest de ce royaume à son particulier, de s'y transporter pour l'esteindreàtemps; et pense que sa majesté, considérant la raison qui lui feit ainsi faire, lui en aura sceu gré, n'y ayant personne qui ait tant d'interest à la conservation de son estât qu'elle mesmes.

Au contraire , seroit adveneu qu'après avoir conféré avec M. le mareschal de Matignon , pour faire retirer la garnison dudict Bazas , il en auroit mis en toutes les aultres places, nommeement à Dax et SainctSever, plus voisine du Mont de Marsan , où estoit ledict seigneur roy

MÉM. DE DUPLESSIS-MOKN AY. ToAIE II. J ï

de Navarre , et , peu après , à Coudon , Agen , etc. , proches de trois lieues de sa ville de Nerac, où il faict principalement résidence , comme s'il lui eust voulleu rendre toutes ses maisons inaccessibles et inhabitables. Le tout plus de quinze jours après que toute l'allarme qu'on pouvoit avoir prise de la reprise de possession du Mont de Marsan, feut passée et assoupie.

Le roy de Navarre pensa avoir juste occasion de croire que M. le mareschal de Matignon et M. de Bellievre tendoient à mesme but par différentes voyes , l'ung par paroles, et l'aultre par force. Et juge s'il lui plaist sa majesté s'il n'y avoit pas raison. Et ne vouUant faire ce tort ni à la royne sa femme d'avoir esté reprise par telle voye , qui ne lui pouvoit estre honorable, mesmes après les précédentes indignités, ni à soi mesmes d'avoir faict par crainte ce qu'il doibt par amitié et par raison, prya derechef ledict sieur de Bellievre de voulloir surseoir la negotiation de ce qui concernoit la royne sa femme, jusques à ce que ces apparences de force et évidentes menaces feussent levées. Et pour faire entendre lesjustes considérations qui <à celé mouvoient, depescha incontinent le sieur Diolet vers leurs majestés.

Estimoit ledict seigneur roy de Navarre que sesdictes raisons auroient esté bien prises de sa majesté, estans icelles fondées sur l'honneur de la royne sa femme , inséparablement conjoinct non seulement avec le sien, mais avec celui mesmes de leurs majestés; et cuidoit que ledict sieur de Bellievre , qui avoit en mesme temps eu response de la court, auroit eu charge, oultre la satisfaction par lui promise, de lever les difficultés susmentionnées; ne pouvant s'imaginer ledict seigneur roy de Navarre qu'ung affaire si important se deust accrocher à peu de chose au regard de leurs majestés , et de

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grande conséquence pour le sien. Et pourtant escrivit audictsieur de Bellievre qui, pendant ce temps, se seroit retiré à Bordeaux, qu'il seroit le très bien veneu , et qu'il estoit prest à ouïr sa charge, résolu de lui donner toute occasion de contentement.

Mais lui pardonnera sa majesté s'il prend la hardiesse de lui dire qu'es propos dudict sieur de Bellievre, il n'a rien trouvé qui approchast de la satisfaction qui lui avoit esté promise, attendeu la grandeur de l'indignité, et du scandale qui en seroit sorti, tel que chacung sçait. Car ledict sieur de Bellievre lui a dict pour tout qu'il n'avoit poinct esté faict d'indignité à la royne sa femme, comme si chose si publicque se pouvoit effacer de la mémoire de toute la chrestienté par simplement la nier. Que si sa majesté avoit eu envie de parler à quelques personnes de la maison de la royne sa femme, il n'estoit teneu d'en rendre compte à personne de la façon qu'il y avoit teneu ; qu'il estoit son roy , et que son plaisir avoit esté tel ; qu'il le pryoit en somme de la recevoir, et se contenter de croire qu'il ne s'estoit rien passé qui le deust offenser. Adjoustant des mots sur toutes ces interprétations qu'il lui a peu alléguer si durs, si crus et si rigoureux, qu'il sembloit n'estre pas veneu pour lui apporter ung contentement tel qu'il avoit pieu à sa majesté lui promettre par tant de lettres, mais ung nouveau mécontentement et une menace.

Ledict seigneur roy de Navarre trouvoit ceste façon de procéder ung peu estrange ; toutesfois combatteu d'ung costé du respect qu'il debvoit à son honneur propre, et de l'aultre de l'honneur qu'il a tousjours porté et désire porter aux commandemens de sa majesté, s'est resoleu de ployer mesmes son honneur soubs le respect de ses commandemens , et au lieu de presser d'estre

satisfaict, comme justement il pouvoit requérir, a vouUeu chercher tous moyens de satisfaire au désir de sa majesté.

A donc déclaré ledict seigneur roy de Navarre aiidict sieur de Bellievre , que, pour le désir extrême qu'il avoit de complaire et satisfaire à sadicte majesté plus qu'à soi mesmes et à tout le reste du monde ensemble , il estoit prest de se transporter en sa maison de Nerac, et là , voir et recevoir la royne sa femme avec tout l'honneur qui se pouvoit désirer de lui sans s'arrester au peu de satisfaction qu'on lui donnoit de ce qui s'estoit passé au sceu d'ung chacung ; seulement que les garnisons qu'on avoit fraischement mises autour de sa ville et maison de Nerac , de laquelle on cognoist la foiblesse, feussent levées tant pour y séjourner avec plus de liberté et seureté, que pour oster occasion à ceulx qui jà n'en avoient que trop , d'estimer qu'il reprist la royne sa femme par une voye moins convenable à l'amitié qui se doibt voir entre eulx et à l'honneur commun de l'ung et de l'aultre.

Estimoit ledict seigneur roy de Navarre, par ce moyen, avoir assés montré audict sieur de Bellievre combien il desiroit la bonne grâce de sa majesté. Et si quelqu'ung le peult envers son prince, il pensoit l'avoir méritée par ceste response, en laquelle il donnoit au contentement de sa majesté son honneur mesmes; encores que les grands princes n'ont jamais voulleu user d'auctorité sur l'honneur de leurs moindres subjects, quelque puissance qu'ils ayent eue et exercée sur leurs vies.

Au contraire se plaint ledict seigneur roy de Navarre , que ledict sieur de Bellievre non seulement n'a voulleu recognoistre l'extrême raison où il se mettoit par ceste response, mais mesmes Ta comme prise à offense; lui

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en a parlé et plus froidement et plus cruement qu'auparavant; lui déclarant expressément que cela ne se pouvoit faire, et que sa majesté voulloit estre simplement obeie; qu'il la receust en tel aultre lieu qu'il vouldroit si sa maison ne lui sembloit seure au milieu desdictes garnisons. Comme si c'estoit chose civile , après ce qui s'estoit passé, de recevoir ladicte royne sa femme, en maison empruntée, ou chose incivile, de demander seureté en sa maison propre.

C'est ce qui s'est passé entre ledict seigneur roy de Navarre et le sieur de Bellievre , qu'il a bien vouUeu faire entendre à leurs majestés par le sieur de Clervant, envoyé exprès pour cest effect , qui le leur pourra discourir plus amplement, et particulièrement les supplier très humblement de bien considérer les raisons qui ensuivent.

Ledict seigneur roy de Navarre n'ignore et ne mescognoist poinct la puissance et auctorité du roy, que ledict sieur de Bellievre lui a voulleu, pour toute raison et satisfaction, mettre en avant; mais aussi sçait il bien que ceste puissance et auctorité par tous princes chrestiens est toujours conduicte et reduicte à équité et justice ; et particulièrement que sa majesté en faict une profession très grande. Supplie donc sa majesté de considérer s'il l'a offensé en lui demandant du commencement justice ou d'ung crime ou d'une calomnie, et si maintenant il doibt prendre en mauvaise part qu'y allant mesmes de son honneur, il requière quelque seureté en sa maison, et quelque bienséance, après ce qui s'est passé, en la réception de la royne sa femme.

Ne veult aussi ledict seigneur roy de Navarre révoquer en double la liberté selon laquelle les princes peuvent user de leurs subjects, qui lui a esté alléguée par ledict

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sieur de Bellievre; mais supplie aussi sa majesté de se ressouverwr qu'envers les moindres d'iceulx , elle ne l'a jamais employée aux despens de leur honneur et réputation ; que la coustume des princes François ne feut onc telle, qui ont tousjours attrempé ceste souveraine liberté d'une douceur et gracieuseté, sans jamais ordonner de leur vie qu'en justice, et de leur honneur que de gré à gré.

Que ceste coustume de ses prédécesseurs qui lui a esté jusques ici une nature, ne doibt pas se perdre et se rompre à l'endroict dudict seigneur roy de Navarre le premier, qui a cest honneur par la grâce de Dieu d'estre le premier prince de son sang , d'estre son beau frère , d'estre mesmes prince souverain; qui, estant né tel, ne peult estre que très sensible en ce qui touche l'honneur; ne peult demander son honneur sans demander inséparablement celui de sa maison ; et toutesfois s'est demis jusques là que d'en soubmettre la satisfaction au respect de ses commandemens, pour le désir qu'il a eu plus de satisfaire à sa majesté que d'estre satisfaict en soi mesmes.

Pour la fin , la supplie très humblement se voulloir tant abaisser pour juger mieulx de toutes choses, de se considérer simplement en la personne dudict seigneur roy de Navarre, duquel il s'agit en ce faict. Moyennant quoi, il s'asseure qu'il ne lui pourra que sçavoir gré de tout ce qui s'y est passé jusques ici ; et ne trouvera mauvais qu'en donnant le contentement qu'il désire au principal, il en reçoive aussi quelque peu en ce qui est de l'accessoire. Ce qui se peult sans dommage aulcung du service de sa majesté. Et ne se peult aultrement sans ung préjudice trop grand à l'honneur dudict roy de Navarre et de la royne sa femme.

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