INSTRUCTION A M. DE LAVERDIN
mériter par prompte et ficlelle obéissance, lui correspondant avec autant de service qu'il attend de son altesse de bonne volonté en son endroict. Et pour garant de sa sincère affection, supplie très humblement sadicte altesse de prendre et accepter, en attendant les effects, le sieur de Laverdin, qui peult autant qu'aulcung aultre respondre de ce qu'il a de plus intérieur en ses pensées; sur la suffisance duquel il remettra le surplus, dont il plaira à son altesse le croire comme sa personne propre.
Ju roj de Navarre.
Du lundi '20 febvrier i58/J.
SiRE, j'advertis vostre majesté, de Sainct Justin, du retardement que j'avois eu par la grandeur des eaux. De là je veins prendre la poste à Montlieu où estoit M. de Duras , revenant de brouage; et pourtant n'y saluai personne : et le lendemain avant jour rencontrai M. de Clervant, auquel je dis ce que m'aviés commandé en tout cas; ce que j'estime qu'il aurafaicl, encores que sa response ne feust ni du tout bonne ni du tout mauvaise. Le samedi ensuivant, veille du dimanche gras, j'arrivai en ceste ville assés tard, et communiquai avec M. deChassincourt. Le roy, qui estoit à Sainct Germain, veint le lendemain en la ville loger chez M. d'Espernon; et des le vendredi, monseigneur y estoit arrivé en habit dissimulé, lui quatriesme, ayant laissé toute sa maison à Chasteau Thierry, au desceu du roi, et, comme on asseure , de la royne sa mère.
Pour negotier ma charge avec plus de poids et de
LETTRE DE M. DUPLESSIS , etc. 59.3
silence, nous resoleumes de coulourer mon voyage suiun procès qui m'est d'importance , que j'ai ici fort proche , ou d'un accord ou d'un arrest. Et à tous j'ai teneu ce langage, fors qu'à M. de Chassincourt.
Le dimanche, ledict sieur de Chassincourt trouva moyen de parler au roy, encores qu'il feust fort empesché aulx préparatifs des jours gras. Lui dict quej'estois veneude vostre part, pour lui déclarer ung affaire très important, et qui meritoit une hien particulière et secrette audience. Il estoit enveloppé de messieurs de Guise , et s'en demesla ung petit ; lui demanda fort instamment que c'estoit : il lui respondit qu'il ne sçavoit , mais que j'amenois un gentilhomme avec moi, pour le faire ouïr à sa majesté. Il répliqua que ce ne debvoit pas estre pour peu, puisque j'estois venu : que, pendant ces festes, il lui estoit difficile de se depestrer; cependant que je pourrois parler à M. de Yilleroi. M. de Chassincourt respondit que je n'avois charge de m en adresser à personne quelconque qu'à sa majesté mesmes, que le délai y pouvoit estre dangereux, selon qu'il jugeoit par mes paroles. Et sur ce, le roy lui commanda de le revenir trouver le dimanche à six heures : mais il feut tant occupé avec monseigneur, qui se manifesta après avoir parlé à la royne, oultre les jeux de caresme prenant, auxquels il estoit jà obligé , et les cérémonies du mercredi des Gendres , que nous ne peusmes avoir audience jusqu'au jeudi après disner , en la chambre du roy, d'où on feit sortir ung chacung.
Nous y estant seuls demeurés , excepté du Halde, et quelques valets de chambre, à sçavoir, M. de Chassincourt, le capitaine Beauregard et moi, le roy m'appela seul en ung coing, et, après quelques propos communs , je commençai :
Que, depuis quelque temps, vous vous deplaisiés fort en vous mesme des mauvaises impressions que vous voyez qu'on voulloit donnera sa majesté de vos actions: et beaucoup plus de ce que vous vous apperceviez que sa majesté en avoit receu quelques unes. Que je vous avoïs souvent ouï dire que vous sçaviez que son naturel estoit de vous aimer : comme ordinairement vous protestiez avoir tasché par tous moyens de mériter et acquérir sa bonne grâce. Que le debvoir n'ayant point manqué de vostre costé , comme vostre conscience vous tesmoignoit, ceste naturelle inclination de sa majesté envers vous , ne pouvoit avoir esté altérée que par quelque grande calomnie. Cependant que , veu 1 équité de sa majesté , vous vous asseuriés qu'elle n'auroit poinct donné tant de lieu à ces impressions, qu'elle ne vous eust réservé quelque place vuide en son ame, pour y en recevoir de meilleures ; aultrement , que tous mes propos et tous vos effects seroient en vain. Mais que si vous aviez cest heur que sa majesté vous eust réservé cela, j'apporterois de quoi lui faire évidemment cognoistre que sa majesté n'avoit plus fîdelle serviteur que vous: et mesmes, qu'elle n'avoit en son royaume subjects plus francs ni plus François que ceul.s: de la relligion.
Je m'arrestai ung peu sur ces mots , et lors sa majesté prit la parole : Qu'il y avoit trois jours qu'il avoit entendu ma venue , mais que , partie les festes , et partie 1 arrivée de monseigneur, ne lui avoient peu donner le loisir de m'ouïr. Qu'il lui estoit à la vérité naturel de vous aimer: et pourtant, quand il se sentoit moins satisfaict de vous en quelque chose, qu'il le vous declaroit franchement. Que rien ne lui pouvoit estre plus agréable que de cognoistre vostre affection envers lui, et qu'il seroit
toiisjours tout préparé à croire tout bien de vostre part, comme chose qu'il désire infiniment ; avec une façon assez doulce et gracieuse.
Je lui dis que Dieu avoit adressé entre vos mains ung moyen de lui découvrir une grande entreprise sur sa vie, son honneur et estât. Que j'amenois avec moi ung gentilhomme, son subject, de ses pays du Dauphiné, qui lui en diroit les circonstances. Qu'il s'estoit adressé à M. de Ghastillon pour la lui découvrir, lequel l'avoit incontinent amené en Bearn, vers vous, afin que, par vostre moyen, il eust accès vers sa majesté. Que vous aviez véritablement esté quelque peu en doubte, si vous debviez donner cetadvertissementà sa majesté,ou non; craignant qu'il ne feust imputé aulx rancunes et animosités qui peuvent estre entre quelques maisons en son estât; mais que partie la conscience et le debvoir, partie l'évidence de la chose, vous auroicnt faict passer par dessus ces considérations. Que le gentilhomme estoit là présent, nommé Beauregard , mais que je lui avois donné le nom de la Roche, de la bouche duquel il entendroit le tout mieulx que de la mienne : encores que , des long temps, vous aviez esté adverti de plusieurs choses tendantes à mesme fin , aulxquels ceste ci vous auroit donné lumière.
Sa majesté me respondit qu'elle vous en sçavoit beaucoup de gré; que M. de Ghastillon avoit faict acte de bon subject; que vous ne pouviez mieulx faire que de l'advertir, sans avoir égard à telles considérations; que , pour continuer le silence , je continuasse le nom que dessus audict Beauregard. Et là dessus me commanda de le faire approcher : comme il commença son propos, je me reculai; mais il me feit rapprocher, e\ feus présent à tout ce qu'il dict , y entrelaçant de
rois à aultre quelque mot, pour l'esclaircissement dé
ses propos.
Il discourut premièrement à sa majesté la cause qui lui avoit donné accès chez M. de Savoye.puis, d'où estoit venue la confiance qu'il avoit prise de lui. De là passa à toutes les particularités qu'il a comptées à vostre majesté de poinct en poinct : la farce qui se joua pour faire sortir Espiard; comme i\ le conduict en Dauphiné, Provence et Languedoc; le langage que lui teinst M. de Savoy e; les propos, menées , entreprises, engins et aultres circonstances du faict d'Espiard , qu'il seroit trop long de repeter (i). Et en somme en dict assez pour esmouvoir le roy à bon escient, encores qu'il obmit quelques particularités que je lui fais garder pour la prochaine fois.
Le roy l'escouta fort attentivement et patiemment, et observasmes des muaisons en son visage, qui tesmoignoient que ces propos faisoient impression au cœur. Il s'enqueroit fort de ce qui se debvoit faire en chacune province, nommeement en Bourgogne et Champagne , quand M. de Savoye se presenteroit sur la frontière; et sembla croire aisément ce qui lui en fut dict, et en avoir desjcà senti quelque chose.
Quand il eut fini, il tesmoigna en paroles fort expresses vous en scavoir grand gré ; qu'il s'en ressouviendroit toute sa vie; qu'en conservant le sien, vous conserviez le vostre ; que particulièrement il le recognoistroit envers M. de Chastillon et le capitaine Beauregard. Je lui respondis que le salaire que vostre majesté desiroit , estoit que sa majesté cogneust vostre sincère et fidelle affection. Qu'on lui avoit dict que vous traic-
(i) Il y avoit entre aultres une entreprise sur la ville d'Arles.
liez avec le roy clEspaigne, par certaines personnes interposées : ce qui estoit vrai ; mais que sa majesté se pouvoit ressouvenir qu'elle Tavoit trouvé bon , et que de fois à aultre on l'avoit advertle de ce qui s'y estoit passé. Particulièrement que vous ne lui voulliez celer que, depuis peu, vous auroit esté déclaré, de la part du roy d'Espaigne, que, si vous voulliez, on vous donneroit le moyen de lui faire la guerre , et qu'on le vous continueroit jusques à vous mettre la couronne sur la leste. Mais qu'il estoit temps de vous resouldre, sinon qu'il avoit son marchand prest en France. Et lui dis que ces propos m'avoient esté teneus k moi mesmes. J'apperceus qu'il s'émeut, et prit grand pied là dessus. Qu'il ne falloit pas tant s'arrester à la considération du mal qu'à la provision du remède ; que le temps pressoit, et que je n'avois parlé à homme de quelque qualité, en la bouche duquel je n'eusse trouvé quelque chose pour me confermer en cest advertissement. Que vostre majesté le supplioit très humblement , venant à penser aulx remèdes, de se ressouvenir de vous entre les premiers , pour vous y employer, et que vous eussiez cest honneur d'y donner des premiers coups, comme Dieu vous avoit adressé Theur d'advertir le premier ; cv qu'il me promit de faire, avec paroles fort affectionnées. Que quelques ungs des principaulx des Eglises de Languedoc et Dauphiné s'estoient apperceus de ces menées, et s'employoient à les rompre, en tant qu'en eulx estoit, en divertissant ceulx de la relligion, desquels les esprits pouvoient estre émeus sur le temps de la restitution des places : mais, qu'oultre cela, particulièrement, ils avoient pryé M. de Chastillon de vous supplier de faire entendre à sa majesté qu'ils ne desiroient que matière de lui monstrer combien ils sont
bons François, et qu'ils estoient prests, en une telle affaire, de répandre, aulx pieds de sa majesté , ce peu que les misères civiles leur ont laissé de sang et de moyens. Comme aussi particulièrement M. de Chastillon m'avoit chargé de dire à sa majesté qu'il lui mettroit Espiard entre les mains , s il lui venoit à gré , pourveu que de ceste part les choses feussent conduictes avec silence. Il me respondit : Vous voyez comment je traictc mes subjects de la relligion. Je leur entretiendrai le paix , et leur monstrerai que je leur veulx du bien. Et quant à M. de Chastillon , qu'il lui feroit chose très agréable, et qu'il l'en pryoit.
Les préparatifs que le capitaine Beaiiregard a déclaré s'estre faicls en Savoye , d'hommes , de bleds , etc. , n'ont poinct esté nouveaulx , mais bien la cause. Les pratiques mesmes de M. de Savoye, en divers lieux, estoient à demi sceues; car le président de Hautfort en avoit jà escrit quelque chose; et M. de Lion nommeement, que M. de Montmorency attenteroit sur le pont Sainct Esprit, et seroit secoureu du royd'Espaigne et de M. de Savoie, desquels il avoit receu argent.
Si n'ai je estimé convenir de scandaliser M. de Montmorency davantage; et me suis contenté de dire que vous vous estiés bien apperceu qu'on l'avoit voulleu attirer à cette cabale, abusant du desespoir où on le pensoit de la bonne grâce de sa majesté; mais que vous pensiés qu'il n'y seroit entré plus avant, et qu'il auroit préféré le bien de cest estât à ses considérations particulières; et qu'en tout cas vous esperiés avoir le moyen de l'en retirer , vous asseurant tant de la prudence de sa majesté qu'elle ne le vouldroit aussi désespérer; et à» cest offre il adjousta des mots gracieux, comme dessus, sans faire plus grande instance du principal.
AU ROY DE NAVARRE. 52g
Je verrai s'il m'en fauldra parler plus avant à la prochaine audience. La présence de son altesse en cette court m'y a rendu plus retenu. Joint que j'ai sceu que sa majesté faisoit proposer soubs main à M. de Montmorency, avant tout ceci , de le laisser seul en Languedoc , et contenter M. de Joyeuse ailleurs, Aultres dient qu'on est résolu de les appeller tous deux en court, et, en cas qu'il ne vienne, qu'on procédera contre ses biens.
Je n'omis à sa majesté les entreprises de Provence, comme les plus pressées, et toutes les particulariiés; et me dict qu'il y pourvoiroit incontinent. Mais , parce qu'il estoit besoing de penser à tout, me commanda d'aller trouver la royne sa mère, et lui communiquer le tout , et non à aultre , et lui foire ouïr le sieur de Beauregard sur tout ce que dessus. Il estoit logé en l'hostel de Longueville, et elle aux Repenties.
Je fis quelque instance, au contraire, sur le commandement que j'avois de vostre majesté de n'en parler qu'au roy. Il me répliqua qu'il ne lui celoit rien ; qu'elle estoit et sa mère, et de son estât par plusieurs fois; que pour remédier il l'en falloit informer , et que ce mesme jour ils en traicteroient ensemble.
ri nous recommanda le silence; et lors nous nous departismes. Arrivans chez la royne, elle estoit au lit, et monseigneur auprès d'elle. En sortant il m'advisa , et je lui fus baiser les mains. Il me demanda si la royne de Navarre estoit avec vous. Je lui dis qu'on attendoit le retour de M. de Clervant. S'il y avoit apparence d'une bonne reconciliation entre vous; je lui dis qu'il n'y avoit poinct eu de différend : au contraire, que vous n'aviés cherché que l'honneur commun de vous deux, après l'indignité receue, et quelque bienséance en sa réception, esloignee de toute apparence de force qui n'eust peu
MÉM. DE DuPLESSIS-MoRIÎA.T. TojWE II. 34
53o LETTRE DE M. DUPLESSIS
qu'adjouster aux sinistres interprétations qu on avoit faict de ce qui s'estoit passé. Il me pressa fort si c'estoit à bon escient; et à mon advis, parce qu'il n'avoit pour l'heure aultre chose à me dire.
L'ayant conduictjusques en son cabinet, M. de Chassincourt feit sçavoir à la royne qu'il estoit là; et lui dict que le roy m'avoit commandé de la venir trouver pour un affaire de très grande conséquence. Elle commanda à madame la princesse de Lorraine de ne laisser approcher personne de son lict, et me feit entrer avec le capitaine de Beauregard.
J'estime qu'elle pensoitque je veinsse pour les affaires de la royne vostre femme. Car soudain elle s'en encjuit, et me dict qu'elle s'asseuroit que vous auriés tout contentement par la depesche de M. de Clervant. Je crois qu'on s'est plus eslargi par la depesche qu'on a envoyée à M, de Bellievre ; et vostre majesté, selle tient ungpeu ferme sur Bazas , s'en pourroit appercevoir ; car j'estime qu'on se contentera de la citadelle , et qu'il a charge aussi du payement des garnisons des villes de seureté.
Je tins à la royne presque les mesmes propos qu'au roy, et elle les mesmes responses ; puis lui feis ouïr le capitaine de Beauregard qui lui dict des particularités qu'il avoit omises au roy, que je lui avois ramenteues par le chemin. Elle dict par deux ou trois fois : « Ceci ne se couve pas d'aujourd'huy. Il y a long temps qu'on y travaille ; il est temps d'y pourvoir. »
Comme je lui touchai que ces entrepreneurs s'asseuroient d'Orléans , elle me dict qu'ils y avoient pourveu , il y avoit jà trois sepmaines , sur aultres bruits qui en estoient venus au roy. Si n'a on laissé d'y depescher de nouveau encores hier, pour cet effect.
Elle recognut aussi la vérité de plusieurs circonstances
contenues en l'advertissement du capitaine de Beauregard, qui lui verifioient le reste. Et comme je vis qu'elle prenoit pied, je lui adjoustai le discours du sieur que sçavés, que vous estiez d'advis que je ne disse au roy du premier coup; elle en voulleut sçavoir le nom, et me dict qu'il estoit assés traistre pour cela : et me commanda de le dire au roy, ce que je n'ay encores faict.
Venant aulx entreprises particulières, je lui dis le debvoir que vous aviés rendeu, et les églises de Languedoc , et M. de Chastillon , à soustraire les moyens de les exécuter aux entrepreneurs. Que l'assemblée des églises qu'aviés prétendu assembler soubs le bon plaisir de leurs majestés, y eust bien aidé; mais, puisque sa majesté ne l'avoit trouvé bon , qu'on n'en parleroit poinct. Elle me dict que j'en parlasse au roy encores, et que peult estre changeroit il d'advis : qu'il se falloit unir; que, quand le sang de France seroit d'accord, toutes ces menées seroient sans efFect : plusieurs propos au reste, pleins de gratification, et nul contredict. Et craignant qu'aulcungs ne survinssent, nous demanda s'il restoit plus rien à dire, qu'il falloit y mettre la main, et nous retirasmes.
Je dis au roy et à la roy ne que je depescherois vers vostre majesté. Ils me commandèrent de vous asseurer fort de leur bonne vollonté , et qu'ils feroient profit de cet advertissement; et que je demeurasse ung petit, qu'ils voulloient encores parler à moi , et puis me redepescher avec une resolution. Je crois qu'ils différeront jusques après le partement de son altesse, qui s'en va lundi ou mardi.
Les signes que nous avons remarqués depuis, sont ceulx ci : Le roy, après nostre audience, demeura seul
en sa chambre quelque temps fort pensif : puis , sur le
soir, alfa trouver la royne.
Hier, tout le jour, feut avec la royne, monseigneur, et M. de Villeroy près du lict de la royne , traiclant d'affaires. MM. de Guise y entroient de fois à aultre, mais sans s'approcher.
Le soir M. de Villeroy feut si occupé d'affaires, qu'il ne voulleut ouïr aulcung particulier, et prya ung chacung de ne l'importuner poinct , mesmes ses plus privés.
Aujourd'huy le roy , des trois heures du matin , n'a faict qu'escrire , et personne n'a entré chez lui. (i)
Depuis aussi a commencé , au sortir du disner et du soupper, d'entretenir et caresser la noblesse plus qu'il ne souloit, et commandé qu'on laissast entrer en sa chambre à telles heures. A MM. de Guise, plus de caresses beaucoup que de coustume : lesquels toutesfois disent privement à leurs amis qu'ils cognoissent bien une haine mortelle du roy contre eulx. Quelques ungs m'ont parlé de les faire entrer en amitié avec vous , auxquels j'jai respondu ce que j'ai deu , et que vostre majesté peult assés penser. En somme, que vous ne négligés l'amitié de personne, moins de seigneurs de telle qualité , et que c'est à eulx à commencer.
On dict que son altesse venant ici , les a faict rechercher par Marchaumont, comme ci devant par M. de la Chastre. Ils ne s'y sont osés fier; ils ont tenu ung conseil ici avec leurs plus féaux amis. L'ung d'iceulx (on dict que c'est le baron d'Osson ville) a révélé à la royne tout ce qui s'y est dict et faict. Nous ne sçavons bonnement quoi. Bien est il vrai qu'ils minutent leur congé.
JPI^I^—^.— M I ■ Wl ■■! ■■■,■■ ■———■I I III ■■■■■■-■ ■! ■■ ■ M»»^ Wi^^.^^ ^
(i) Ceci est escrit du samedi i8 febvrier.
Le meilleur signe que je voie, c'est qu'on tient îiostre faict secret : qui est le moyen d'y pourvoir.
Monseigneur est venu ici , à ce qu'on dict , voyant sa maison réduite à extrémité , ses dessein^s inutiles sans l'aide du roy, les moyens d'acquérir ou recognoistre des serviteurs , près de lui estre retranchés , par ces nouveaux reglemens, etc. Les estats résolus de ne traicter avec lui, sinon en tant qu'ils voyent le roy résolu de le secourir. Ainsi , après les démonstrations d'amitié accoustumees, le roy lui accorde cinquante mille escus pour le secours de Cambrai, qui consiste en ung avictuaillement que doibt faire le mareschal de Biron. M. de Montpensier s'en est excusé sur ses procès.
Le roy, pour y voir plus clair, veult parler avec les députés de Flandres. Son altesse part demain, ou mardi au plus tard, et prend son chemin à Monceaux.
Je double que le roy n'aura pas communiqué le fonds de nostre affaire à son allesse ; car il est certain qu'il a tenu ung conseil (i) chez M. de Villequier, qui a duré plus de quattre heures, où n'y avoit que MM. de Joyeuse et d'Espernon, M. le mareschal de Rets, M. le chancelher, M. de Villeroy , M. de la Vallette. Au sortir il alla trouver la royne , et tira le rideau sur lui , et feut une heure seul avec elle. Et M. le mareschal de Rels depescha quelques commissaires des guerres à Lyon. L'estat de la guerre a esté traicté en ce conseil là, et M. de "Villeroy le faict dresser : on l'augmente de douze cens mille escus.
Monsieur de la Noue a escrit à madame de la Noue par trois fois, qu'elle advance sa délivrance tant qu'elle
(i) Ce conseil feut vendredi 17.
pourra, parce qu'il voit que Testât se pourra brouiller; qu'il est très certain que le roy d'Espaigne veult avoir raison du roy, et qu'il s'asseure de lui arracher la Bourgogne et la Picardie , et le marquisat de Saluées tout au moins.
C'est, sire, ce que j'ai pensé digne de vous estre escrit par ce porteur exprès, que je vous depesche en poste, et n'ai peu plus tost. J'estime qu'après le partement de son altesse, nous serons rappelles : et fais estât d'adjouster lors beaucoup de choses que j'ai réservées, pour voir comment ces premières seroient receues, si j'apperçois qu'ils procèdent bien; car je ne me suis voulleu haster, ni le ferai. Dieu aidant, qu'à temps. J'ai pensé aussi de dire à sa majesté que vous m'aviés donné charge de vous porter ses commandemens, afin que vous ayez cest honneur d'estre partie du remède qui sera apporté : et ce me sera ung moyen de voir au fonds de la resolution qui aura esté prise.
Si vostre majesté s'advise de chose que je doibve faire plus avant ,. elle me fera redepescher ce porteur incontinent , s'il lui plaist. Il seroit bon que je sceusse ce qu'aura rapporté Undiano , pour m'en aider selon l'occasion. Je n'omettrai, au reste, l'aultre affaire, duquel j'ai parlé à vostre majesté en tout cas.
Il est tout certain, mais je supplie vostre majesté de le tenir secret, pour le lieu dont je le sçais, que son altesse, premier que se manifester au roy, vouUeut avoir ung escrit signé de la main du roy, et fort exprès, par lequel il lui promettoit de le laisser aller, toutes les fois que bon lui sembleroit; et le bailla à une tierce inain, que je vous dirai , à garder, pour s'en servir, en cas qu'il lui feust faict chose au contraire. Il part lundi, qui est de-
main, et ne faict estât de revenir de six mois, si aultre occasion ne survient, (i)
J'ai veu M. le chancelier, qui m'a bien faict sentir que le roy lui avoit communiqué bien avant de ma charge; m'adjoustant qu'elle lui a esté très agréable, et qu'il a envie d'y pourvoir. Je n'ai peu encores voir M. de Villeroy chez lui , depuis ma première audience , et ne feut jamais si empesché. Je le trouvai enfermé avec M. Pinart, ayant defendeu de ne faire parler quelconque personne que ce feust , à lui , feust ce mesmes de la part du roy.
Le roy avoit resoleu, pour esviter les difficultés accoustumees en la vérification des edicts, de transporter au privé conseil l'auctorité souveraine du parlement de Paris, en tant qu'elle est court des pairs, qu'elle vérifie tous edicts , et reçoit les sermens des officiers de la couronne , etc. Plusieurs en murmuroient, et la court ne s'en pouvoit taire. Depuis deux jours le roy a déclaré à quelques ungs qu'il a changé d'advis, et se veult tenir à l'ancienne façon.
La court de parlement n'a poinct visité son altesse en corps , mais bien les presidens le sont allés visiter. Il sembla n'en estre content , par ung mot qu'il dict fort cruement au premier président, après une longue harangue : « Vous debvés cognoistre que je suis la première personne de France. » M. de Villequier demanda au roy s'il iroit en qualité de gouverneur. Il ne feut trouvé bon qu'en qualité de particulier. Le grand conseil, par l'advis de M. le chancelier, n'y feut aussi en corps.
Il fault que je laisse quelque subject d'escrire à M. de
(i) Ceci est escrit du dimanche 19.
Ciiassincoiirt, duquel je vous dirai, sire, en ung mot, qu'il faict très dignement sa charge ici en toutes sortes. Et, sur ce, finirai, suppliant le Créateur, sire, qu'il doint vostre majesté en santé et prospérité longue vie. De Paris.
Vostre très humble et très obéissant serviteur à jamais,
DuPLESSIS.
Je vous achèterai plusieurs beaux livres, dignes de vostre librairie , selon vostre commandement.
j4u roj de Ncwarre.
Du g mars 1584 ■> à midi.
Sire, lundi 30 de ce mois de febvrier, je depeschai Bouchard vers vostre majesté, par lequel vous aurés entendeu tout ce qui s'est passé en l'affaire que m'avés commandé, jusques audict jour. Si tost qu'il feut parti, le roy envoya quérir M. de Chassincourt, par lequel je lui fis dire que nous avions encores plusieurs particularités à déclarer à sa majesté; et si tost qu'il le veit , il lui dict : Tous ces jours ici je ne vous ai poinct veus, et ai regardé si je vous verrois poinct; ce que nous avions faict exprès, pour tant mieulx appercevoir si la chose avoit touché au cœur, et si on s'en ressouviendroit de soi mesmes. Ledict sieur de Chassincourt lui respondit que nous avions craint d'importuner sa majesté. Et lors il lui commanda de me faire trouver le lendemain à l'issue de son disner, en sa chambre, et qu'en attendant j'informasse M. de Villeroy de toutes les depesches qu'il fauldroit faire , pour remédier au mal. Mais ledict sieur de Villeroy n'estoit poinct chez lui,
et ne le peus voir jusques au lendemain chez le loy.
Ledict lendemain, après disner (i), nous entrasmes en la chambre du roy, oii nous trouvasmes le comte de Sault, que le roy avoit mandé , suivant le moyen qu'avions proposé, de remédier à la Provence, par son entremise envers le sieur de Vins son beau frère. Le roy, qui estoit seul en son cabinet, avec le sieur de Villeroy, le fît appeller, l'y retint bien une heure, et pouvions entendre partie de ce qu'il lui disoit. Et comme il feut depesché, sortit M. de Villeroy, qui nous feit entrer M. de Chassincourt et moi. Ce que nous apperceusmes que le roy se soubvenoit de cest affaire, sans le lui ranientevoir, nous feut ung bon signe.
Là je lui rafraischis les propos precedens; puis lui adjoustai plusieurs particularités, non déclarées en la première audience; j'apperceus tousjours le roy fort attentif, testifiant avoir mesmes advis de divers lieux, mais non si clairs, et qu'à la vérité le noslre estoit celui qui premier lui avoit donné lumière ; qu'il s'en ressentoit fort obhgé à vous, et qu'il le recognoistroit à bon escient.
Lors je n'omis le faict du gentilhomme voisin de Saincte Foi , et le roy nous dict l'avoir entendeu de la royne sa mère, comme aultres circonstances, qui me feirent cognoistre qu'ils avoient devisé ensemble de cest affaire avec grand loisir.
Surtout le roy s'arrestoit sur le Languedoc, et m'enqucroit de M. de Montmorency, duquel je parlai tousjours fort sobrement, et que, s'il s'estoit laissé emporter trop avant, vous esperiés l'en retirer, vous asseurant aussi que sa majesté ne le vouldroit désespérer. Et en
(i) Mardi 21 febvrier.
somme il taschoit de dériver le plus grand blasme sur lui , comme aussi M. de Villeroy , auquel je respondis que sa majesté pouvoit avoir advis d'ailleurs; de vostre part , que vous ne lui voulliés poinct alléguer des soupçons, mais des certitudes.
Là dessus le roy se meit à discourir ; qu'il estoit esbahi d'où venoit ce mauvais conseil à M. de Montmorency; qu'il ne pensoit aulcunement à lui oster son gouvernement, et moins que jamais; qu'il avoit deux cens mille livres de rente , un des plus beaux estats de son royaume, femme et enfans, grand nombre de parens; que nul n'avoit occasion d'estre meilleur François que lui; que vostre majesté lui debvoit remonstrer ces choses pour le ramener à son debvoir, et qu'il debvoit attendre tout bien de sa part, etc.
S'enquit puis après, si nous n'avions poinct descouvert d'entreprises en Languedoc; qu'il enattentoit tous les jours , et fraischement lui avoit pris deux places auprès de Beaucaire ; que , s'il appelloit conserver son auctorité, prendre ses villes, il lui prendroit bien mal que tous ses gouverneurs feussent de mesme humeur. Je lui répétai tousjours que vostre majesté feroit ce qu'elle pourroit pour le retirer de Là; et me sembla le trouver bon; mais je crains, en cas qu'il s'opiniastre, qu'on ne le vueille forcer; et lors l'armée qu'on envoieroit contre lui, seroit fort suspecte à nos églises ; ce qu'il fault destourner par tous moyens.
Pour ceste cause, je lui alléguai qu'oultre les susdictes remonstrances , vous aviés moyen de rompre les principaulx coups qui se pourroient donner en Languedoc , en contenant les capitaines et soldats de la relligion en leurs maisons , et les soustrayant à ceulx qui en vouldroient abuser; que le temps de la rémise des
AU ROY DE NAVARRE. oStj
places rendoit plusieurs personnes plus capables de remuer, d'autant que les remèdes de la défiance leur semblent cesser, premier que le mal; que c'estoit la cause en partie qui vous faisoit désirer une assemblée des églises, par le moyen de laquelle vous pourries ployer leurs intentions à celle de sa majesté, et rompre les desseings des perturbateurs. Ce que je ne disois pour avoir charge de la presser, mais parce que j'estimois consister en icelle partie du remède de Languedoc. Et qu'en somme, quand ceulx. de la relligion ne - s'en mesleroient poinct , qui qui vouUeust troubler la province, se trouveroit bien abandonné de moyens.
Sa majesté respondit que vous aviés assés d'auctorité pour composer ces choses, et retenir ceulx de la relligion sans ladicte assemblée ; qu'il ne voulloit poinct celer qu'il avoit ung peu trouvé estrange que les lettres de convocation qu'aviés escritcs aulx provinces, lui feussent veneues es mains, premier que de l'en avoir adverti (ce qui doibt estre advenu par la malice, ou insdiscretion de quelques ungs); et adjousta M. de Villeroy, qu'on n'appelloit pas seulement les provinces de delà , mais toute la France. Je répliquai que vous l'aviés faict pour gaigner temps , et pour tant mieulx pouvoir respondre et satisfaire aulx commissaires que sa majesté envoyeroit pour l'exécution de son edict, se persuadant qu'elle ne feroit non plus de difficulté de consentir celle ci que les précédentes , desquelles elle avoit veu le fruict en la remise des places de la conférence, etc.; comme aussi elle auroit de plus en plus cogneu voslre sincère affection envers son service. Et, quant à ce que députés y estoient convoqués de toutes les églises, que sa majesté scavoit que les seuretés estoient aussi données à toutes, et la paix pour toutes;
54o LETTRE DE M. DUPLESSIS
joint que plusieurs d'icelles se plaignoient d'estre surtaxées en la levée de deniers, accordée par sa majesté sur elles, aulx plaintes desquelles ne se pouvoit remédier que par ceste voye; comme aussi il apparoistroit à sa majesté, par lesdictes lettres de convocation, qu'elles y esloient conviées à ceste fin.
Nonobstant toutes ces raisons, il ne se lascha poinct plus avant, et je ne voulleus presser davantage, craignant qu'il ne pcnsast que je voulleusse tirer ce fruict de nostre advertissement : resoleu toutesfois de lui en reparler une aultre fois, pour en emporter resolution.
Il me ramenteut d'escrire à M. de Chastillon pour Espiard. Je lui dis que je Tavois jà faict par un coihrrier exprès; aussi qu'il veillast aulx engins qu'on feroit faire par les menuisiers, qu'il avoit baillés, parce que par iceulx on jugeroit à peu près de leurs entreprises; et sur cç que je lui dis que le capitaine de Beauregard avoit encores plusieurs particularités à lui dire, le fit appeller, et l'ouït fort patiemment; puis nous commanda d'aller cbés M. de Yilleroy, et qu'il prist de nous mémoire des depesches qu'il falloit faire partout, lequel nous donna beure à son logis, à quattre beures après midi; et cependant s'en alla trouver la royne, en sa maison des Repenties, pour lui communiquer tout ce que dessus.
J'oubliois que, répétant h sa majesté qu'elle pourroit remédier à la Provence par le comte de Sault, il me respondit qu'il l'avoit envoyé quérir exprès en son cabinet, et qu'il l'y envoyoit; et que c'estoit ung bonneste gentilbomme, qui feroit sans doubte tout ce qu'il lui commanderoit ; qu'il avoit aussi adverti le grand prieur, et lui demandoit de ne bouger d'Arles, où il estoit des ceste beure ; commanda aussi , comme je
l'avois proposé à M. de Yilleroy, d'escrire au sieur de Revoie en Piedmont, son ambassadeur, qu'il veillast plus que jamais sur les actions de M. de Savoye , etc.
A l'heure précise nous vinsmes, M. de Ghassincourt et moi , chez M. de Villeroy, qui s'y trouva peu après, et nous mena en ung lieu tout à part. Je lui refis tout le discours, passant des généralités aulx particularités, sans rien omettre; puis, venant aulx remèdes, il me prya fort de lui faire ouverture de ceuls que j'estimois propres, ce que je ne voulleus faire sans quelques préfaces de l'importance de la chose, de mon inexpérience, et surtout que je sçavois qu'ils estoient tousjours suspects, de la bouche d'ung de ma relligion; toutesfois que je protestois que nostre seul but estoit de monstrer à sa majesté que ce ne sont choses incompatibles d'estre bon huguenot et bon subject tout ensemble. Et qu'au reste je ne haiois homme du monde, non pas le pape mesmes, quelque mal qu'il nous eust faict.
Les remèdes que je proposai feurènt ceulx ci : Que sa majesté ralliast tout son sang ensemble, lequel naturellement court au cœur, quand le danger se présente; et que le roy de Navarre, en ce que sa majesté commanderoit, monstreroit le chemin très volontiers; qu'on ne laissast esloigner les personnes de ceulx qu'on pensoit aucteurs principaulx de ces remuemens, lesquels toutesfois avoient envie de prendre congé, afin qu'on s'en peust asseurer au besoing, non sur une verisimilitude , mais sur une certitude, quand on la verroit. Mais, comme ce remède ne se debvoit pratiquer qu'avec grande occasion, qu'aussi, icelle y estant, n'y en avoit il poinct de plus prompt : ce que je lui pourvois tesmoigner par la prise de MM. de Montmorency et de Cossé, lesquels, sans doubte, estoient compris
en Tentreprise de monseigneur, et soubs eulx branloient en chacune province plusieurs seigneurs, gentilshommes et places, qui demeurèrent ou suspendues, ou en debvoir par ce moyen ; que le roy prist garde à sa personne, veu la façon de procéder du roy d'Espaigne, qui abbregeoit, en tant qu'il pouvoit, les guerres par assassinats, comme il s'estoit veu en la personne du prince d'Orange, et tout fraischement de la royne d'Angleterre; que sa majesté pourveust aulx provinces et lieux qui lui avoient esté dénommés, et considerast, quand nous en sçavions tant , que nous en ignorions beaucoup davantage , et partant qu'il falloit veiller partout ; qu'on divertist les forces d'Espaigne par tous moyens; ce qui estoit aisé, en secourant M. le prince d'Orange et les estats , de quelques sommes de deniers, en gardant Cambrai, etc. ; mais surtout en faisant exécuter quelques entreprises notables en la comté de Bourgogne, qui couperoit le passage aulx forces, deniers et intelligences d'Espaigne, et arresteroit la guerre sur le leur, qui aultrement passeroit sur le nostre ; que sa majesté rafraischist ses alliances en Angleterre , en Allemaigne , en Suisse; et de défensives, si elle voyoit que ses entreprises procédassent plus avant , les feist offensives. Et finalement, qu'on attaquast le roy d'Espaigne dedans son Espaigne mesmes , en donnant les moyens au roy de Navarre d'y poursuivre son droict , lequel ne demandoit que subject de monstrer au roy la faulseté des calomnies qu'on lui aurcit vouUeu imposer, etc.
Ces remèdes lui pleurent assés, et nous respondit qu'il falloit surtout conj oindre les intentions du roy, de monseigneur et de vous, à mesme but. Cela estant, que les aultres seroient au bout de leur rollet; qu'il falloit
veiller sur les aucteurs de ces menées, qu'il estoit bon de ne les laisser esloingner, et que le roy en trouveroit assés de prétextes; mais qu'il ne falloit précipiter une main mise , que le roy n'eust pourveu à se rendre le plus fort; qu'ils sçavoient la disposition intérieure de chaque province; que M. de Guise avoit peu de crédit en Champagne, M. de Maine ( r) ung peu plus en Bourgogne; mais que M. le Grand estoit homme d'honneur qui neferoit poinct de faulte;que, depuis son partement de Dauphiné, il avoit à demi perdeu les amis qu'il y avoit acquis; qu'es aultres provinces ils en avoient presque plus qu'en leurs gouvernemens , mais qu'il y avoit moyen partout ; que le roy prendroit garde à soi , selon que j'avois dict, veu les procédures du roy d'Espaigne, et que c'estoit le principal ; qu'on feroit depesches de toutes parts, et que, devant la fin du mois, le roy seroit le plus fort partout où besoing seroit, et pour y parvenir , prit mémoires fort particuliers de nous , qu'il escrivit de sa main; que, sur nostre advertissement, leroy s'estoit rendeu plus facile aulx propositions de son altesse pour le secours de Cambrai , qu'il estoit resoleu de conserver ; qu'en Suisse tout estoit bien ; et là dessus nous conta comme, par la pratique de l'ambassadeur du roy, la sentence des arbitres avoit esté remise à aultre temps, pour le faict de Genève, estant tout certain qu'ils estoient gaignés par M. de Savoye , et prests de la donner à son profit ; et que , pour le regard d'Angleterre , on estoit en bon train, comme de faict audience est donnée à l'ambassadeur à ceste fin. Approuva fort aussi de tramer quelque chose contre la Bourgogne ; et , pour le surplus, que le roy se resouldroit avec plus de
(i) C'estoit M. le comte de Charny, grand escuyer.
loisir, de ce qu'il auroit à vous mander, par mon retour, après que les depesches plus pressées seroient faictes.
C'est le sommaire à peu près de nos propos. Et ne veulx cependant omettre de vous dire que, sur ce que je dis au roy, que le roy d'Espaigne avoit faict recognoistre vostre port d'Albret depuis quelque temps, il me demanda si vous ne Taviés poinct encores accommodé ; et lui respondis que non, qui me faict penser qu'il ne trouveroit mauvais qu'y fissiés bastir pour le conserver.
Nous estions en peine de sçavoir jusques à quel poinct le roy auroit communiqué de cest affaire à sa majesté, dont, le mercredi 22 de février, feusmes esclair-
cis par le qui le feut conduire jusques à Claye, et, à
son retour, voulleut parler avec nous; il lui dict que le roy estoit en meilleur train de negotier avec eulx que jamais , que telle et telle conspiration avoit esté descouverte , et par ceulx mesmes dont moins on l'esperoit. Que j'avois amené homme qui en parloit fort clairement ; offrois d'en faire attrapper ung aultre , qui s'y mesloit des plus avant; que le roy m'avoit ouï et receu fort volontiers et vous en sçavoit grand gré ; que, pour m'ouïr, la royne sa mère avoit faict esloingner de son lit jusques à sa nièce (i), etc., choses qui ne pouvoient estre devinées. Adjousta que M. de Montmorency y trempoit, et, cela estant, qu'il n'avoit plus d'amis. De ceci, sans nommer personne, nous nous servismes, le vendredi ensuivant 24, vers M. de Villeroy, l'admonestant qu'on teinst l'affaire secret : et très à
(i) C'estoit madame Catlierine de Lorraine, depuis grande duchesse.
propos est advenue l'arrivée de son altesse en ceste ville , au mesme temps que j'arrivai ; car, ce peu qui s'en esvente s'attribue à lui, qui de faict a descouvert au roy tout ce qu'il avoit faict traicter avec MM. de Guise et de Nevers , par M. de la Chastre, lesquels , sur les préparatifs qu'ils voyent, en sont fort en allarme.
Le samedi aS, le roy alla coucher au bois de Vincennes, et y a tardé jusques au mardi 28. C'estoit pour ses dévotions, et contre sa coustume il y mena ses gardes. Le conseil ne bougea cependant d'ici. Aussi se voit cette mutation , tant chés le roy que cliës la royne, qu'on n'entre plus en l'antichambre ; mais les gardes sont à la porte, et fault estre cognu premier que d'entrer.
Nous avons sondé les effecls surensuivis sans nous arrester aulx paroles. On a depesché en Suisse , premièrement pour lever 6,000 Suisses; et puis, pour une creue de l^^ooo. On a envoyé grand quantité de poudres à Lion ; et y faict on acheminer quattre compagnies de gensdarmes. On a remué les garnisons de lieu en aultre en plusieurs places ; et ne voit on qu'expéditions et courriers ; nul toutesfois que de par le roy , ou de son sceu; car on a defendeu , depuis quattre jours et du lendemain que Bouchart feut parti, de bailler chevaulx de poste sans passeport , sur peine de la vie. Le roy a envoyé quérir les députés des Pays Bas , pour traicter avec eulx et arriver ici le dernier febvrier, conduits par Alferan. A traicté aussi fort favorablement avec l'ambassadeur d'Angleterre ; et semblent pied à pied suivre le chemin où nous les avons mis.
Ces choses emplissent MM. de Guise de soupçons : et non moins ung propos que le roy teint à M. de Nevers et à M. du Maine , samedi aulx Tailleries. L'ambassa-
MÉM. DE DUPLESSIS-MORXAY. ToME II, 35
deur de Venise , leur dict il , m'est venu trouver ceste après disnee. Je suis fort tenu à ces gens là , pour la bonne réception qu'ils nie feirent à mon retour de Poulongne ; et maintenant ils me demandent conseil sur ung affaire, oii je le leur vouldrois bien donner bon. Ils ont découvert une conspiration de quelques ungs des principaulx sénateurs contre leur estât : la chose est avérée ; mais ils ne sçavent comment ils en doibvent user. Que vous en semble? M. de Nevers respondit que c'estoit chose qu'il falloit manier avec grand' prudence , et ne rien précipiter. Qu'il falloit la bien vérifier ; puis prendre garde qu'on n'esmeust plus de mal qu'on n'en pourroit vuider. M. du Maine de mesmes. Et le roy les pressoit fort; et enfin leur dict: C'est grand pitié ; je vouldrois bien que ceulx que Dieu a assubjettis^à ung prince, se considérassent en sa personne; et plusieurs propos semblables. M. de Nevers à ce propos se souvint de l'histoire du comte Herbert de Yermandois; et comme il feut au logis, envoyé visiter tous les ambassadeurs d'Italie , celui de Venise nommeement , pour sonder s'il estoit rien de ceste proposition : et trouva que non ; cela redoubla l'allarme ; et le dimanche 16 ensuivant, M. de Guise dict à ung de nos amis : Ceste ineschante ame nous a tous gastés ; nous sommes ruynés. Il a raconté tout ce que nous avons faict avec la Ghastre , et pis.
Depuis ces jours, les susdicts nous ont faict tenir propos, que toutes ces nouveautés se preparoient contre vous ; qu'ils prevoyoient vostre ruyne , qu'il la fal-* loit prévenir. Ce faisant , que vous ne manqueriés poinct d'amis et serviteurs ; et ne demandent qu'à bailler le change. Nos responses ont esté que vous ne desiriés que la paix; que vous patienteriés pour Tavoir; qu'à
rextremité vous sçaviés vous resouldre. Que vous ne voulliés plus qu'on dist que ce n'est qu'aulx huguenots à remuer; au reste, que vous faisiés cas de 1 amitié d'ung cliacung ; que ceulx qui recliercheroient la voslre , la trouveroient. Que, selon les degrés , ce n'es- "^ toit à vous à commencer, etc. Et selon que les allarmes leur croissent, ces propos s'eschaiiffent ; je pense qu'il ny a poinct de resolution huguenotesque parmi eulx, et qu'ils se desfient d'ung parti non encores essayé.
Lundi 27 fehvrier , je feus voir M. de Villeroy , Tadvertis "qu'il estoit sorti artillerie de la ville d'Alexandrie de la Paglie, frontière de Lombardie*, pour passer I en Piedmonf. Qu'il debvoit veiller sur l'arsenal , etc. Il i respondit qu'ils avoient l'œil à 'tout; que leurs advis se conformoient fort aulx nostres et de plus en plus : mais que , grâces à Dieu , ils voyoient plus de njauvaise volonté que d'effect. Il m'insistoit tousjours sur le Languedoc, et j'en parlois tant plus sbbrement; cela feut cause que je lui dis que, quelque provision dont ils usassent, ils se debvoient garder de mettre nos Eglises en desfiance; lesquelles ne pouvoient voir approcher des forces d'elles sans en prendre juste ombrage, veu mesmes la circonstance du temps. Il me dict qu'ils le sçavoient bien, (prils y auroient esgard ; qu'ils ne feroient passer la rivière de Loire à leurs forces , etc. Mais qu'aussi ne debvions nous pas légèrement entrer en soupçon des actions du roy. Je répliquai qu'il nous estoit aisé de nous en fier , nous qui voyons les causes de ses actions ; mais que ce n'estoit le mesme de ceulx qui n'en voyoient que les effects, et auxquels on ne pouvoit sans danger en manifester la cause. Cela ne me satisfaict poinct encores. Car, sans qu'ils passent Loire, ils peuvent aller en Dauphiné et Languedoc, et
de ce poinct suis délibéré de m'esclaircir avec le roy
mesmes.
Il nous dict que le roy seroit bien aise que vous communiquassiés de tout cest affaire à M. de Bellievre. Que vous vous en pouviés fier à lui, comme au roy mesmes. Nous respondismes que vous l'aviés voulleu respandre au sein de sa majesté, et ne vous dispensiés d'en parler que par son advis. Que j'estimois que vous ne fériés difficulté d'en parler audict sieur de Bellievre; mais qu'à tout aultre vous la pourries faire , veu les profondes racines que peult avoir jettees ceste conspiration , et nous sembla le trouver bon.
Nous avions eu advis que Beringhen avoit esté pris le 12 febvrier, près de Mets, et mené au chasteau de Moulin sur Selles, et delà, en la citadelle. Nous le priasmes qu'on l'amenast à sa majesté, et qu'on veist ses depesches. Il nous dict qu'il n'en sçavoit rien, et que ce n'estoit de son département. Ce qu'on en parle si peu, nous faict croire qu'on n'a pas trouvé grand' chose. Et aussi dict on qu'il avalla une petite lettre. Cependant, pour couvrir les remuemens qu'on faict , on prend envers plusieurs ce prétexte , mesmes envers les plus grands. j
Lui dismes aussi qu'il estoit besoin g de renvoyer Beauregard, craignant qu'il ne feust descouvert; mais que , pour lui donner courage, il le fallait recognoistre, comme sa majesté avoit promis. Il se chargea d'en parler au roy, ce qu'il feit le mercredi 29, à son retour du bois de Vincennes ; et le jeudi i"' mars, feusmes mandés vers sa majesté pour sçavoir son intention, tant sur cela qu'aultres choses ; mais il ne se peut développer de plusieurs personnes suspectes en ces affaires; qui feut cause que M. de Villeroy eust charge de nous re-
AU ROY DE NAVARRE. 54g
mettre au samedi 3 de mars , parce que le vendredi estoit jour des penitens.
Ce vendredi 2 mars , nous avertismes ledict sieur de Villeroy que Espiard avoit esté tué à Beaucaire , en faisant jouer ung artifice de feu, et trouvasmes par les circonstances qu'il nous remarqua , qu'ils en avoient nouvelle. Aussi , que son neveu revenant de Savoye , et l'ayant trouvé mort, estoit au desespoir; et le lendemain sceusmes de sa majesté mesmes , qu'il estoit venu le trouver, et lui avoit desclaré plusieurs particularités. Nous entrasmes avec ledict sieur de Villeroy fort avant sur l'assemblée générale et sur le payement des garnisons. Mais n'en peusmes enfin tirer aultre conclusion, sinon , qu'il vauldroit mieulx traicter ces choses sur les lieux avec M. de Bellievre, auquel sa majesté donneroit tout pouvoir en ce qui concernoit la paix.
Le samedi 3 mars, après disner , feusmes appelles chés le roy, et, avant qu'estre introduits au cabinet de sa majesté, entretinsmes bien deux heures M. de Villeroy en la chambre, et sembloit en divers propos s'ouvrir fort à nous. Puis, estant appelle du roy, il me dict les préparatifs qu'il avoit faicts sur vostre advertissement ; qu'il lui estoit venu très à propos; que de plus en plus il cognoissoit vostre bonne volonté envers lui, qu'aussi y aviés vous interest après lui et son frère, plus que personne. Qu'il faisoit faire une levée de Suisses , equipper son artillerie, acheminer cinq compagnies de gensdarmes vers le Beaujoulois , et quelques troupes d'infanterie, pour estre toutes portées contre les effects qu'on pourroit faire vers la Provence ou Bresse. Que contre une descente du prince de Parme , il avoit pourveu à ses frontières de Picardie et Champaigne. Cependant qu'il ne laissoit pas de prendre garde à sa personne,
55o LETTRE DE M. DUPLESSIS
et de veiller sur ceulx que vous lui aviés desclaré pouvoir entreprendre sur son estât. Que je vous en advertisse en renvoyant Beauregard , duquel il voulloit recognoistre le service, et vous asseurasse de sa bonne affection , tant envers vous, que tous ses subjects de la relligion; et plusieurs propos à mesnie but. Je lui dis que vous sériés très aise que sa majesté eust cogneu la vérité de vos advis, puisque ce mal avoit h naistre ; et encores plus, de ce qu'elle y avoit pourveu à temps, cependant que je m'enbardirois de lui dire francbement que, tout ainsi que vous ne pouviés prendre d'ombrage sur ces préparatifs , parce que vous en sçaviés la cause, qu'aussi estoit il impossible que ceulx qui ne la sçavoient pas , comme nos églises de Languedoc , Provence et Daupbiné, n'en prissent allai me, voyant tant de forces fondre à l'entour d'eulx. Pourtant , que c'estoit à sa majesté, selon sa prudence , d'adviser aulx moyens de lever les desfiances , et d'administrer à vostre majesté les moyens de le faire envers lesdictes églises.
Que j'appercevois bien que sa majesté avoit de grands mecontentcmens de M. de Montmorency, et lui attriljuoit partie des remuemens de delà. Mais qu'elle se soubvint qu'ung serviteur de telle auctorité, devenant malcontent, soit à tort, soit à droict, avoit souvent ouvert la porte à l'ennemi d'ung estât, lequel, estant contenté et appaisé à temps, en eust esté prévenue la ruyne, qui , à faulte de ce , s'en seroit ensuivie ; et que je n'estimois poinct que ledict sieur de Montmorency feust si avant en cliemin, qu'on ne l'en peust retirer, comme plusieurs fois je lui avois proposé de vostre part. Que, s'il s'opiniastroit, s'ensuivoit ung aultre remède, à sçavoir de soustraire aulx pertubateurs,
ceulx: lie la volonté desquels ils pourroient abuser , inesmes en ce temps qu'il y a tant d'esprits impatiens et suspendus pour la remise des places. Lesquels deux moyens se pouvoient pratiquer premier que de venir nulx plus rigoureux et désespérés, qui ne se pouvoient pratiquer sans altérer grandement les susdictes provinces.
Lcà dessus , il me commanda de vous escrire comme ci devant, que vous advisassiés par tous moyens de regaigner ledict sieur de Montmorency à son service , et le ramener à son debvoir ; que vous le pouviés asseurer qu'il ne pensa jamais moins à lui diminuer de ses honneurs et degrés, etc. Qu'il a des biens et honneurs en France , plus qu'il n'en peult espérer ailleurs; femme , enfans, parens ; et de l'aage assés pour se reposer, etc. Ce que je lui dis avoir desjcà faict, et me le recommanda derechef. Quant à ceulx de la relligion, me demanda les moyens de les asseurer. Je lui proposai premièrement de rafraischir la publication de son edict et conférences partout, et en recommander l'exécution à tous les magistrats et officiers de son royaume, à bon escient; secondement, parce que les effects persuadoient plus que les paroles , d'envoyer des commissaires, amateurs de paix, sur les lieux, assistés de quelques gentilshommes de la relligion , bien qualifiés , pour l'exécution del'edict; et, sur ces mots, il appella M. de Villeroy, disant qu'il trouvoit ces expediens fort bons, et qu'il ne sçavoit homme plus propre que M. de Bel- Jievre , parce qu'il y avoit danger, au lieu de pacificateurs, en l'obscurité de ces affaires, d'y envoyer des ])rouillons. Tiercement, que sa majesté contentast et gratifiast ceulx de la relligion, en quelque chose, afin qu'on n'abusast de la saison pour les faire remuer, et
que vous eussiés plus de moyens pour les divertir des mauvais desseings. Il me dict que volontiers, pourveu que l'edict demeurast en son entier. Je voullois que par là il entendist une surseance de la reddition des places , et ne la lui voullois nommer, craignant qu'il ne pensast que nous voulleussions trop tirer de profit de nos advertissemens ; mais il n'en feit aultre semblant. Si estime je que c'est chose que vostre majesté pourra commodément traicter avec M. deBellievre, et avec espérance de l'obtenir.
Je pris la hardiesse de demander à sa majesté s'il ne paroissoit rien en Provence. Il me dict que Vins ne taschoit qu'à revenir à bien ; et le recherchoit d'oublier tout, et que, pour ceste cause, il auroit encores reteneu le comte de Sault , ne l'y voullant envoyer qu'au besoing ; et de faict, je le rencontrai ce mesme jour : aussi, s'il ne se decouvroit rien en Bourgongne; il me dict que le duc de Savoye avoit mis garnison à Bourg en Bresse; qu'aussi il s'y dressoit des estappes; que les Espaignols y passoient , etc., etc. ; qu'il y avoit grande apparence à tout ce que j'avois rapporté. Cela faict , feit appeller le capitaine de Beauregard , qui prit congé de sa majesté , avec commandement à M. de Villeroy de lui faire bailler sa recompense, et promesse de faire dadvanlage pour lui à l'advenir. Et, pour la fin, me commanda de le revenir trouver dedans cinq ou six jours , et qu'il vous rendroit content. Il n'y avoit en ce cabinet que M. d'Espernon , mais trop loing pour pouvoir ouïr ces propos.
Le dimanche matin , 4 mars , nous feusmes trouver la royne, M. de Ghassincourt et moi. Je lui tins presque mesmes propos qu'au roy ; adjoustant que tous les jours on nous donnoit des allarmes, mesmes de la plus
part des plus grands ; qu'on nous lamentevoit que plus habiles gens que nous avoient esté trompés cl devant, soubs semblables prétextes; que si nous ignorions les causes de ces préparatifs , sans double , nous les interprétions de mesmes. Pourtant, que sa majesté pouvoit penser que nos églises qui les ignoroient , seroient en grande perplexité, et qu'il falloit rechercl>er les moyens de les asseurer. Elle sembla le prendre en bonne part, et recognoistre que nous avions grand' raison. Et sur les remèdes , je lui parlai des places ung peu plus clairement qu'au roy, et promit fort d'y tenir la main. Sur le propos de M. de Montmorency, je lui dis qu'elle se soubvinst qu'ung prince d'Orange malcontent , avoit ouvert la Flandres à la France , et qu'il n'avoit teneu qu'à nous que n'y feussions entrés. Que plusieurs grands estats s'estoient ruynés par ce moyen ; pourtant , qu'il estoit plus convenable de chercher de le ramener par doulceur ; elle sembla approuver ceste voie ; plus que celle de la rigueur , vous pryant de vous y employer; et, au surplus, me tint tels propos que le roy, et parloit d'affection de vous. Nous lui parlasmes de Beringhen; elle nous asseura de n'en avoir ouï parler. Ce que M. de Villeroy nous jura le jour précèdent ; et craignons qu'on ne lui ait faict ung mauvais tour. S'excusa sur sa goutte à la main droicte de ne vous escrire de sa main, et commanda ses lettres au sieur de l'Aubespine. De la royne vostre femme ne nous en ont parlé, ni le roy, ni elle, depuis le premier jour.
Les effects qu'avons observés depuis , sont ceulx ci. On a accordé à M. de Bouillon des creues pour ses places : on a logé grande quantité d'artillerie sur la terrace de la Bastille, toute tournée vers la ville; on a envoyé lever deux mille reystres. Le roy n'a poinct vou!-
leu loger au Louvre , afin que MM. de Guise n'y faussent logés. Allant à la cérémonie des penitens , aulx Bons Hommes , ses gardes l'ont suivi. M. de la Guichê a eu charge de faire ung grand attelage , et a dict à ung de ses amis, qu'il vouldroit estre endormi pour six ans. En tous les conseils de ces affaires, n'ont esté appelles ni les princes, ni la plus part des mareschaulx ; et se sont teneus cliés M. de Villequier , et sur ce que j'ai dict à M. de Villeroy, que plusieurs s'en offensoient , Que vonllés vous? me dict il , le méritent ils pas bien? à qui s'en doibvent ils prendre qu'à eulx mesmes ?
Cependant, je suis en peine de ce que toutes ces forces s'acheminent en lieux , d'où ils peuvent fondre sur nos églises, en cas que ceulx pour qui elles sont préparées se raccommodent. Et, pour obvier, ai varié de proposer deux moyens, mais n'ai osé, sans sçavoir de vos nouvelles. Que, si leurs majestés le trouvoient bon, vous vous achemineriés en Languedoc, soubs prétexte de tenir le fils de M. de Chastillon , comme en estiés pryé, pour leur regaigner M. de Montmorency et soubstraire aulx perturbateurs les moyens de mal faire : ou , qu'en tout cas , vous sériés très aise d'y faire la guerre à l'Espaignol et tout aultre estranger, s'il s'y presentoit, et que nul n'y debvoit estre préféré à vous, qui aviés devancé tous les aultrcs en ce service.
Je crains seulement, qu'ils ne veuillent vous estre tant obliges ou que vous vous obligiés tant M. de Montmorency. De faict, nous sommes advertis que leurs majestés ont depesché ung courrier vers lui, et que la royne lui offre de conférer avec lui en quelque lieu qu'il vouldra choisir, et faict estât de passer en Guyenne pour prendre advis de vous. Et le rov prendra le che-
min de Lion , pour lui monstrer la verge d'ung costé , et bon visage de l'aultre. Sa majesté aussi s'offre d'aller en Guyenne avec la royne , et faict monstre d'y avoir grand crédit envers mondict sieur de Montmorency. Mardi au soir, 6 mars, arrivèrent nouvelles, que les Espaignols estoient assés proches du marquisat de Salusses; que le duc de Montalto est arrivé en Testât de Milan; que le duc d'Urbin commandera à la cavallerie , et le jeune prince de Florence à l'infanterie; qu'il est sorti quatorze canons de Milan, etc. Que la charge de la mer a esté oslee au marquis de Saincte Croix, pour la bailler à Jean André Doria , qui ne cognoist que nostre Méditerranée. Tout cela leur faict croire que c'est à eulx qu'on en veult; car tels personnages n'iroient pas pour obéir au prince de Parme, et l'artillerie ne passeroit pas en Flandres : et par mer, le roy d'Espaigne n'a affaire que contre la France; le Turc estant occupé contre la Perse ; et ledict seigneur roy d'Espaigne ayant faict ligue fraischement avec le roy de Fez. J'adjouste les lettres que le neveu d'Espiard a apportées, qu'il avoit receues du duc de Savoye, pour son oncle , qui parlent assés clairement.
Jeudi matin, 8 de ce mois, je receus les lettres de vostre majesté du o.-j febvrier , par la poste. Je feis plainte incontinent, au disner de la royne, des façons du mareschal de Matignon, en la levée des garnisons d'Agen et Condon. Elle feit mine de le trouver estrange; et je lui feis fort sentir combien cela importoit à l'honneur de la maison de France et vostre. Elle me promit d'en parler au roy et lui en faire escrire, adjoustant que ce n'estoit aulcunement leur intention. Je lui feis pareillement ouverture d'ung moyen , par lequel le roy pourroit recognoistre vostre bonne volonté ,
556 LETTRE IJE M. DUPLESSIS
montant à cent mille escus ; sans nouveau edict , la suppliant d'y mettre la main , de sorte que , soubs un prince si libéral, vous ne feussiés pas seul qui ne se sentist poinct de sa libéralité ; et me promit de s'y employer à bon escient. Mais je ne fais estât de rien, si je ne le tiens.
J'envoye à vostre majesté Testât des compagnies, qu'on envoyé en garnison et leurs departemens. Elles attendront nouveau commandement pour marcber plus loing. Jeudi au soir, le capitaine de Beauregard récent sa depesche des mains de M. de Villeroy. Le roy et la 1 oyne vous escrivent fort favorablement ; à M. de Cliastillon aussi. On a donné audict Beauregard 4oo escus au soleil; une lettre de noblesse qu'il a demandée, qui lui eust cousté 1 3oo escus, de prix faict; et plusieurs bonnes paroles. Il s'en rêva , resoleu de servir à vostre majesté avant tout aultre , cas advenant que soyés employés contre l'Espaignol , et mesmes en tout cas.
Un nommé Vergerius, serviteur du duc de Virtem- Lerg, neveu de feu Vergerius, qui quitta pour la relligion l'evesclié de Justinopolis en Istrie (Capo d'Istria ), nous est veneu faire ouverture à M. de Chassincourt et à moi du mariaige de madame vostre sœur avec ledict seigneur duc. C'est à la vérité ung prince riche, de grande maison , fort allié en Allemaigne, parle françois , etc. Les mœurs de la nation sont ung peu dissemblables et le pays rude. Il a emporté le pourtrait de madicte dame. Nous lui avons respondu en sorte que nous ne l'en avons mis hors d'espoir.
Nous appercevons de plus en plus que le faict de M. de Montmorency se pourra composer , pourveu qu'il se desparte de ceulx avec lesquels il pourroit avoir joint sa fortune ; j'entends le roy d'Espaigne et
M. de Savoye. Car M. d'Espernon ne veult pas se perdre, pour assouvir l'ambition de M. le mareschal de Joyeuse; et M. de Joyeuse mesmes craint Tissue d'une guerre entreprise à l'appétit de son père, de laquelle le mauvais succès lui pourroit tomber sur les espaules. M. de Chassincourt escrit à vostre majesté quelque particularité , qu'il n'est besoing de repeter à ce propos.
Au reste, nostre negotiation a esté si secrète que, mesmes aujourd'hui, ceulx qui sçavent plus de la court, n'en sçavent rien. Et par delà je sçai que la prudence de vostre majesté l'aura teneu de mesmes. Je supplie le Créateur , etc.
Le roy m'a encôres faict dire qu'il veult parler à moi , et que j'attende quelques jours. Je crois qu'il attend ce que fera l'Espaignol et le Savoisien , se contentant de se garder, premier que se resouldre.
De Paris.
Sur les divers jugemens des occurrences du temps y faicte par M. Duplessis.
Du i8 mars i58/|.
Monsieur , je vous escrivis n'agueres les grands apprests de guerre qui s'ordonnoient en ceste court; et maintenant vous en désirés entendre la cause. Je ferois, peult estre, mieulx de vous dire que ce n'est chose ni de ma capacité, ni de ma condition; et par ainsi me serois délivré d'une fascheuse peine. Toutesfois, puis qu'ainsi le voullés, je suis content de vous rapporter ici les divers discours que j'en oi de plusieurs; sauf à
vostre bon jugement de discerner la cause du prétexte ,
et le vrai du vraisemblable.
La commune opinion est, je dis celle qui se pourmene par les marchés et par les rues , que ces préparatifs se font à la ruyne de ceulx de la relligion pretendeue reformée ; et les deux parlis se rencontrent aisément en ceste voix : les ungs , parce qu'ils désirent ; les aultres, parce qu'ils craignent; selon que ces deux passions, bien que contraires, sçavent bien souvent à personnes contraires persuader une mesme chose. Car, dict on , c'est , depuis vingt ans , Tunique subject de nos armes ; et puis, en ceste année, tombe le terme de remettre les places; et, ce qui presse plus, les forces et les munitions s'acheminent vers Lion : qui ne peult estre que pour fondre tout d'ung coup sur le Dauphinéet Languedoc , ou ceulx de ceste relligion ont le principal siège. Que, si on allègue les promesses du roy, fraischement réitérées , à ce contraires , les soupçons qu'on a des grandes levées de l'Espaignol ; les menées tout avérées du duc de Savoye , et la règle générale en tout estât bien gouverné, de s'armer quand le voisin s'arme; soudain oies vous répliquer qu'ainsi a on traicté ceulx de ladicte relligion par le passé. Que, pour la guerre de l'an 67 , les forces se dressèrent soubs le prétexte du passage du duc d'Albe et de l'armée dEspaigne en Flandres; qu'ores mesmes qu'à bon escient on les meist sus à ceste occasion , on sçaura bien se rappointer à leurs despens. Bref, si quelques ungs d'adventure, moins subjecls à mal penser, veullent donner contentement sur ces doubles, entre la pluspart des catholiques, on les estime idiots et gens de la basse court, que l'espreuve de tant d'années n'ait peu encores in-
SUR LES OCCURRENCES DU TEMPS. obg
troduire en l'intention de nos princes ; entre les hugue-
I nots, aveugles incurables, et coupables d'une seconde
Sainct Barthélémy, auxquels ung si miraculeux apostre
n'ait peu esclaircir la veue.
Si je vous en doibs dire mon advis, à peine d'estre ' mis au nombre des idiots, je pense que ceste opinion est de celles desquelles il est dict qu'il y a beaucoup de choses fausses plus vraisemblables que les vraies. La guerre despend principalement du mouvement d ung roy. Nous en avons ung , ce me semble , qui aime, en son repos, le repos de son peuple. Elle a pour subject I ordinaire les corps et les biens; pour instrumens, les ' armes et la force; ici au contraire, il s'agit des âmes et consciences , sur lesquelles ces instrumens ne trouvent poinct de prise; contre lesquelles ung prince sage et expérimenté, comme le nostre , ne jugera la force raisonnable; et puis, toute guerre s entreprend avec apparence d'en venir à bout, comme ainsi soit , toutesfois , que vingt ans de folies nous ayent deu apprendre ceste sagesse; que ceste cy ne peult finir que par la finale ruyne de nostre estât ; veu, certes , que nous les avons veu tant de fois abattus et relevés ; morts et resuscités; veu aussi que tant de fois mourir, les a appris à s'y resouldre ; tant de fois se relever, à ne craindre plus de se voir par terre; nostre roy donc, qui sçait joindre, et la raison à son naturel pacifique, et à la raison une expérience si manifeste , ne peult aulcune- I ment avoir envie de ceste guerre. J'adjousterai , sur la circonstance du temps qu'on allègue , que les places qui leur ont esté bailieesen garde, ne leur ont encores esté redemandées, au refus desquelles on les deust faire venir à raison par force. Joint que sa majesté sçait assés qu'elles sont es mains de gens qui n'ont pas intelli-
ô6o LETTRE DE DISCOURS
gence avec les ennemis de ceste couronne; qui faict ,
quand mesmes elles ne lui seroient remises à poinct
nommé, qu'elle ne s'en liastera pas d'y employer la
force.
Ceulx qui pensent voir plus clair, et de plus près aulx affaires, ayant peult estre considéré les occasions que dessus, et voyant neantmoins que les préparatifs s'approchent de Lion , jugent que ceste nuée doibt tomber sur M. de Montmorency. Et voici leurs raisons: Que le roy a eu désir de loger M. de Joyeuse en Languedoc , en accommodant ledict seigneur de Montmorency ailleurs; en quoi il ne lui a voulleu complaire. Que, depuis, s'est tousjours nourrie une inimitié entre M. de Montmorency et M. le mareschal de Joyeuse ; tirant ung chacung l'auctorité à soi en la province; l'ung, en vertu de son estât; l'aultre, à l'adveu de la faveur que M. le duc de Joyeuse son fils a auprès du roy. Que , contre ceste pretendeue inégalité de traictement, M. de Montmorency se seroit appuyé de l'amitié du duc de Savoye , et mesmes d'une intelligence avec le roy d'Espaigne. Et finalement , que l'Espaignol et le Savoisien auroient là dessus fondé leur desseing de troubler la France; dont auroient desjà paru plusieurs entreprises , tant en Languedoc qu'en Provence.
Comme je recognois de la vérité en quelque partie de ce discours, aussi pense je avoir remarqué trop de prudence es actions de ceulx desquels est ici question, pour en conclurre de mesmes. Nostre roy a désiré establir M. de Joyeuse en Languedoc; mais, par prière, et non par commandement; par amitié , et non par force. Tant de gouverneurs de places que le roy a requis de mesme chose, pour mettre en leur place ceulx qu'il lui a pieu , ont esté receus à faire leurs remonstrances
SUR LES OCCURRENCES nu TEMPS. 56 1
au contraire. Qui vouldroit croire de ia bonté de nostre roy, que cestui ci en feust seul maltraicté, seul poursuivi à ia rigueur; né d'une maison de tant de mérite; premier officier de ceste couronne, gouverneur d'une si notable province,- capable de si grands services ? et qui derechef croira que ceste simple appréhension ait conduit M. de Montmorenc}' si avant que de traicter avec ung estranger , ancien ennemi de cest estât, lui qui possède deux cens mille livres de rente en ce royaume, et y avoit ung million de parens et d'amis pour les appuyer? Qui a mère , frères, femme, enfans et tout ce qui peult avoir force de l'y obliger; au reste (|ui a de l'aage assés pour désirer repos; assés aussi pour cognoistre qu'entrant une fois en ce chemin , il n'en peult jamais resortir? Un grand, malcontent de son prince, peult ouvrir la porte de son estât h son ennemi ; c'est chose qui s'est faicte aultresfois, mesmes de nostre temps : et ung sage prince doibt regarder plus d'une fois à ne désespérer telles personnes. Mais ce grand , quand il a faict du pis qu'il a peu, qu'a il faict que se perdre, en despit d'aultrui? Et quels efforts quelles peines , quels murmures aura il eu a soubstenir ? Le prince enfin , qui n'aura lasché quelque chose à la juste remonstrance de son subject, reçoit par son desespoir des plaies mortelles de son ennemi; et le subject qui n'aura voulleu endurer des humeurs et volontés de son prince, de serviteur de prince, devient esclave de tous ses partisans et des moindres soldats : l'ung et l'aultre enveloppé de mille maux , qu'une doulce parole pouvoit prévenir, que mille traictés ne peuvent après composer. Adjoustons ûng aultre inconvénient; c'est que si le roi veult faire la guerre à M. de Montmorency avec ceste armée , il fauldra qu'elle passe devant les
MÉM. DF. DuPIESSrS-MoRNAY. ToMK II. 36
portes deceulx de la relligion pretendeue reformée, en Dauphiné et Languedoc, où les défiances ne sont encores esteintes , où mesmes elles sont journellemenl entreteneues , tant par les attentats mutuels, que parle bout des six ans, qui redemande les places. De là donc pourra advenir , en ces peuples chatouilleux, une reprise d'armes , qui courra d'une province à aultre , tant qu'elle ait embrasé tout cest estât. Le mal seroit prou grand , en la condition de nostre France, quand , ou M. de Montmorency , ou ceulx de ladicte relligion à part, viendroient à remuer. Que sera ce donc quand ils joindront leurs forces et conseils? quand l'ung parlera de la relligion, et Taultre de Testât ; l'ung accueillira les huguenots, et l'aultre les malcontens à soi; et quel remède après, si ung estranger mesle sa force et leur folie ensemble ?
Aulcungs donc passent plus oultre , que sa majesté auroit découvert quelque conspiration de ceulx de la maison de Guise contre sa personne et son estât , soubstenue, au dedans, de partie de la noblesse, et, au dehors, appuyée des forces et alliances d'Italie et d'Espaigne ; contre laqifelie il se seroit resoleu de border sa frontière, et asseurer Testât de son royaume. Allèguent, pour vérifier ce discours, que long temps a, la maison de Guise prétend la couronne de France lui appartenir- et de jour en jour plus hardiment, selon que les obstacles qui leur sont au devant, viennent à diminuer, ou par la mort de nos princes , ou par Taffoiblissement de cest estât. Que, des le temps du roy François I", Henry II et François II, ceulx de ceste maison, prédécesseurs de ceulx ci, feirent consulter leurs prétentions en divers parlemens; que, soubs le roy Charles IX ^ le cardinal de Lorraine en feit dresser des mémoires „
qu'il proposa à ses confîdens à Rome, comme s'il eust jà esté à la veille de se servir de rauctorité du pape Zacharie , contre Chilperic , pour lever la couronne à nos rois, et la mettre sur sa maison. Que, depuis trois ans en ça , ceulx ci ont faict publier ung livre , compose par l'archidiacre de Thoul, par lequel ils prétendent prouver qu'ils sont roys de France, avant la race de Merouee, de Charles le Grand et de Gapet; lequel auroit esté monstre h sa majesté, qui auroit pris peine d'en lire les plus notables passages, dont seroit ensuivi que l'archidiacre, pris, et son procès faict, auroit recogneu sa faulte digne du dernier supplice, et d'icelle neantmoins obteneu pardon de sa majesté. Que, pour fortifier ce droict , ils auroient entreteneu les guerres civiles en ce royaume , soubs ombre de relligion , tant qu'ils auroient peu; tant pour exterminer partie de la maison de Bourbon , qui leur faisoit empeschement, que pour establir leur créance entre les capitaines et gens de guerre , en commandant aulx armées. Que ceste ruse auroit esté apperceue par la prudence du roy à présent régnant , et de la royne sa mère, bien que trop tard; lesquels, pour leur en retrancher le fruict, se seroient très sagement resoleus de perpétuer la paix à leurs subjects , remettant à Dieu les différends de relligion, qui seul les peult composer. Mais qu'aussi tost ils auroient brassé des ligues par les provinces, soubs ombre du bien public, pour eslever le peuple , nommeement en Picardie, Normandie, Bretagne, Bourgongne, Dauphiné , Provence, etc. Aulxquelles mesmes auroient tasché attirer ceulx de la relligion pretendeue reformée , avec promesse de leur laisser , voire accroistre leurs libertés et exercices. Item , auroient envové negotier avec le duc Casimir
pour le joindre à eulx , soubs prétexte de ce qui lui est deu en France; en lui offrant des frontières de ce royaume (qui lors estoient plus à leur dévotion que maintenant ) pour gages de leur fidélité. Bref, auroient à ces fins faict provision de grandes sommes de deniers, traicté par divers entremetteurs en Espaigne , Italie et Savoye, assemblé plusieurs fois les plus notables d'entre leurs partisans , pour resouldre de la conduite de leur entreprise, comme encores, depuis n'agueres, au Temple, à Paris. Toutes lesquelles choses seroient comme publicques, et ne pouvoient estre secrettes ni cachées à la vigilance de leurs majestés. Adjoustent, que ces messieurs voyant le roy sans enfans , et monseigneur non encores marié , pour forclorre le roy de Navarre de la succession , et régner à l'ombre d'ung chapeau, auroient, depuis deux: ans en ça, commencé à rechercher monseigneur le cardinal de Bourbon , avec toutes espèces d'hypocrisie , lui faisant entendre qu'il debvoit précéder ledict seigneur roy de Navarre son neveu (comme si les successions des couronnes se regloient par l'ancienne coustume du Chastelet de Paris), mesmes auroient faict composer en sa faveur ung certain livre en latin, auquel sa prétention seroit vivement débattue , lequel auroit esté envoyé à Rome , et communiqué à plusieurs jurisconsultes d'Italie, et maintenant couroit en diverses mains de ce royaume. Ce que voyant sa majesté se reschauffer de plus en plus , et considérant que, qui n'est plus qu'à deux degrés d'une longue attente et d'une grande prétention , s'en voyant si près , de bien loing qu'il estoit, est souvent emporté de l'object, et forcé de la violence du désir , pour franchir d'ung sault ce qui lui reste, au lieu de suivre tout doulcement les degrés, auroit pensé de mettre quelque
bride à leur cupidité, en pourvoyant de bonne heure à ses affaires; c'est à dire en leur rendant leurs desseings plus difficiles, et leurs espérances moins certaines.
A ce discours , si j'avois à adjouster le mien , je vous dirois, qu'à la vérité je me suis long temps apperceu que ces messieurs tendent voirement à ce but. Que, depuis que la paix s'est affermie, pour le faict de la relligion, ils ont cherché tous moyens d'estre armés soubs aultre prétexte, et à ces fins ont faict sonder tantost monseigneur, tantost le roy de Navarre, pour s'auctoriser de leur nom. Qu'ayans apperceu qu'ils ressentoient plus ung interest public à venir, qu'ung mécontentement particulier , bien que présent, ils s'en seroient retirés tout doulcement, et auroient eu leur principal recours à lEspaignol , pour la force, et au bon homme monseigneur le cardinal de Bourbon, pour le nom ; qui ne sent poinct que ces gens se veullent servir de lui , comme d'ung eschaffault pour bastir leur grandeur, et puis lejetterau feu. Que, depuis la grande maladie de son altesse, ils ont rafraischi toutes leurs pratiques, negotié de nouveau leurs alliés et partisans, et particulièrement recommencé à flatter monseigneur le cardinal si ouvertement que chacung s'en seroit apperceu. Ces jours passés de faict ( et j'estime que sa majesté l'aura bien sceu),M. de Guise estant allé voir une après disnee madame de Nemours sa mère, qui se trouvoit ung peu mal, assis sur le bord de son lict, eut de grands discours avec elle, l'espace de trois ou quattre heures. Ils revenoient là que le roy s'en alloit tout perdeu en ses dévotions; je n'ose dire le reste; que son altesse ne pouvoit vivre trois mois au plus : ainsi en parlèrent ils comme d'ung feu terminé-
qu'il estoit temps de penser à leurs affaires, sans plus y perdre le temps ; que le bon homme M. le cardinal de Bourbon feroit ce qu'on vouldroit ; et ( disoit M. de Guise à madame sa mère ) je m'en vais lui refaire les doulx yeulx. Que la royne, selon sa coustume, seroit tousjours du parti des plus forts; du roy de Navarre, qu'il estoit trop loing, qu'il ne viendroit jamais à temps, et qu'ils auroient moyen de s'auctoriser soubs le nom du cardinal de Bourbon , premier que Taage l'emportast. Surtout, qu'il leur falloit adviser,à quelque prix que ce feust , de n'abandonner poinct Paris. Et la dessus ladicte dame admonesta fort M. de Guise de ployer à tout , pendant que leurs affaires se feroient , et ne se formaliser de rien , nommeement de s'abstenir ( c'estoient ses mois) de faire des boutades contre les mignons, qui ne pouvoient que beaucoup nuire en leurs affaires. Quand ces choses se scavent, combien en ignore on d'aultres ? Et qui trouvera estrange que nostre roy pense à soi, quand tant de gens pensent à le troubler ? mais plus j'entre en la profondeur de ce qui peult réussir de ces desseings , et moins, certes, je les appréhende , quand je me mets au devant, ou les actions de ceste maison, ou la nature du François, quelque corrompu qu'il soit.
Laissons leurs prétentions. Car aussi ne sont ce que i^enealogies mal cousues , descentes par filles, en plusieurs mstances , contre nostre loi Salique , actions prescrites par le temps , et abolies long temps jà , par l'auclorité de nos estais : à ces choses , qui d'elles mesnies ne sont rien , et qu'ils auroient honte de prononcer , quelle force , ou quel prétexte nous apporteront ils? Je présuppose , car la patience leur commence à cschRpper, qu'ils soient si précipités, que de prendre
le tiltre de remuer qui feut pris souhs le roy Charles VI (et ainsi en osent ils parler) : quel sang, comme lors, nous allèguent ils pour s'auctoriser? ils parlent du bien public de ce royaume , de la liberté du peuple , des dignités de la noblesse , des privilèges du clergé ; et je confesse volontiers que Testât de ce royaume est tel , qu'il a bien besoing, veu les misères passées, de redressement en tous ses estais, de soulagement en tous ses membres. Mais qui prendra jamais la main de ces gens pour celle du médecin? la voix du mercenaire pour celle du pasteur? Tant de fois le peuple a souspiré; tant de fois il s'est plaint, et à leur oreille et tout hault , lors qu'ils avoient l'auctorité au conseil , lors qu'ils l'avoient aulx armes. Qui jamais ouït sortir une parole de leur bouche, pour le repos du peuple; qui jamais, pour le soulagement de ses maulx? depuis, nonobstant leurs pratiques, par la prudence de nostre roy, la paix est affermie, les armes dorment; ils ne peuvent plus à leur gré se bastir de nos ruynes , s'accommoder de nos misères. Et soubs couleur que nos roys dispenseront, peult estre, leurs libéralités ailleurs qu'à eulx , ils vouldront sonner le tocsin , planter la bannière du bien public , nicttre ciel et terre pesle mesle. Qui ne verra que leur particulier engloutit le public? qu'ils ne sont pas marrys que le peuple souffre, mais qu'il souffre par aultre que par eulx ; que nos princes donnent , mais qu'ils donnent à aultres qu'à eulx. Que si leur particulier vient à estre satisfaict , qui double qu'ils ne quittent la partie? voire jusquesà livrer les partisans mesmes? et quand mesme ils se resouldront de voir la fin du jeu , que sera ce qu'une entre suite de calamités et misères estranges , telles que nous déplorons en nos voisins ? pour d'ung maistre en
somme, naturel, légitime, supportable , retomber en plusieurs, estrangers , usurpateurs, insolens , intollerables à leur propre maison ?
Je vis , n'a pas long temps , ces messieurs en leurs plus gr^inds despits. Ils promettoient à quelques uns de la noblesse de faire merveilles, et decouppoient les favoris de nostre roy à leur plaisir; de ce pas, viennent à la court avec tous leurs amis, se trouvent à Paris treize princes de Lorraine ensemble , en la ville où ils pensent avoir plus de seureté et de créance, et lorsqu'il y avoit quelques cdicts sur le bureau , qui sembloient odieux au peuple. Je ne dis pas que ce feut à eulx de s'y opposer, car je sçais la révérence que nous debvonsànos princes. Mais que servoit il donc de tant se vanter pour ce faire? Et, pour le moins, qui les eust empeschés (veu la privante que donnent nos roys aulx grands de leurs royaumes, et à ceulx de leur conseil ) d'en dire modestement leur advis? Ce que font tous les jours les courts de parlement et des aides; ce que nos roys ont tousjours trouvé bon, et qui n'est jamais tourné à aulcung, ni à dommage ni à danger. Au contraire , ils ne sont pas si tost là , qu'ils plongent comme canes sous ceulx qu'ils menaçoient trois jours auparavant; les recherchent au dessoubs des loix de courtoisie et d'honneur, endurent mesmes des indignités et des bravades; au reste, se font très bien assigner leurs recompenses sur ces nouveaux edicts ; je dis sur les plus odieux de tous ; tant s'en fault qu'ils eussent eu le cœur ou la volonté d'y contredire : je sçais que, quelque temps après, leurs partisans s'en plaignirent, avec propos fort rigoureux, en une assemblée qu'ils feirent à Paris, et ils tascherent fort h s'en excuser : mais si ne peurent ils si bien faire, que la
compagnie ne se separast avec une persuasion toute formée, que ces gens voulloient manier leurs plaies, non pour les guérir, mais pour s'en nourrir. Que, s'il estoit question d'aller au remède, n'y auroit plus fidelles chirurgiens que ceulx qui avoient interest en la guerison et vie du patient. Et au reste , qu'il valloit trop mieulx laisser la plaie ainsi, que d'y admettre leurs ferremens,qui ne feroient, sans doubte, qu'y mettre le feu et la gangrené , au lieu de les cicatriser.
Leurs raisons estoient que ces gens ci , comme chicaneurs, leur conseilloient procès, soit à droict, soit à tort, pour en tirer profict; que, quand ils avoient de près recherché quels ils estoient es lieux de leur auctorité, eulx qui pretendoient reformer les autres , ils trouvoient que M. de Guise, le premier de tous, estait concussionnaire sur ceulx de son gouvernement, dissipateur des biens de l'Eglise, là où il en tient, et oppresseur de ses vassaulx et subjects. Alleguoient en tesnioignage la haine qu'il a acquise par tels deportemens en son gouvernement de Champagne, les extorsions dont il use, mesmes envers la noblesse, en sa comté d'Eu et ailleurs. Les extraordinaires imposts dont il accable ses povres habitans de Chasteau Renauld, et Linchamp en Ardennes , qu'il tient en souveraineté. Quand, disoient ils , les ongles seront creus à ce jeune lion, qui durera auprès de lui? Et si l'espoir de si grandes choses ne peult contenir son oppression, s'il vient une fois à y atteindre , comment, je vous prye, s'en abstiendra il? Bref s'en départirent en une opinion que je vois maintenant en la pluspart; que c'est ung homme corrompu , hypocrite, dissimulé, sans foi, qui ne leur faicL caresse qu'à mesure qu'il en a besoing , n'en pense avoir besoing qu'aultant qu'il ne peult régner en court.
Syo LETTRE DE DISCOURS
Or, c'est aussi pourquoi ils ont tousjours doubté qu'il ne leur suffiroit de troubler la France par la France, pour la résistance qu'ils y trouveroient , mais qu'ung appui estranger leur estoit nécessaire pour venir à bout de leurs desseings. Et de faict, long temps a qu'ils traictent, eulx et les leurs, avec le roy dEspaigne; et chacung sçait que la maison d'Espaigne, soit en paix, soit en guerre, n'a eu barre sur nous que par le moyen de leurs conseils. S'est il présenté une occasion de s'advanlager justement et utilement sur le roi d'Espaigne? ils ont mieulx aimé nous jetler aulx guerres civiles, et le faire spectateur de nos ruynes. Lui est il aussi succédé quelque cliose à la perte et dereputation de cest eslat , ou mesmes du noni de France? ils en ont faict les feux de joie en leurs coeurs, comme d'une bataille gaignee pour leurs affaires. Et, à la vérité, ils ont si bien imbu leurs partisans de ceste humeur, que vous lirez en leurs visages, s'il y a bonnes ou mauvaises nouvelles pour le roy d'Espaigne ; et ne sentez en tous leurs domestiques , en toute leur suite, rien moins que François, rien que pur Espaignol, beaucoup plus qu'en quelconque contrée d Espaigne.
Mais posons maintenant qu'ils viennent pour eulx, qu'ils soient jà à nos portes; que feront ils que rallier nos cœurs et nos forces ensemble? Et cela estant, que sera leur effort, sinon celui de ce Milon de Crotone qui, voulant esclater ung chesne, demeura pris en la fente? Combien y en aura il de ceulx qu'ils pensent tout dédiés à eulx (et cela ont ils trouvé en la recherche qu'ils ont faicte ces jours passés), qui, pour leur service particulier, monteront à cheval, s'ils y meslent tant soit peu de Testât, retourneront chez eulx? Combien, les oyans parler fraiiçois , auront pris la casaque, qui,
SUR LES OCCURRENCES DU TEMPS. ôyi
voyant la croix rouge sur la leur, se mettront en bataille contre eulx? Et puis ceulx mesmes qui prendront parti avec eulx, pour combien? Tel est mal content du refus d'ung prieuré , qui se regaignera par l'octroi d'une abbaye, etsa débauche en eslevera plusieurs; tel aussi, selon l'humeur de la patrie, aura mis les aultres à cheval, qui sera le premier à en descendre, le premier à décourager la trouppe. Gens accoustumés à suivre les armées royales , esquelles rien ne manque, se trouveront en campagne, contre leur prince, sans ville, sans retraites, sans passages , sans équipage, sans artillerie, sans provoyeurs, sans deniers publics, sans deniers particuliers, confisqués en leurs biens, ruvnés en leurs maisons, molestés en leurs familles, loing de femmes et d'enfans , diffamés en leurs honneurs , eschafaudés sur les marches, chargés de la malédiction du prince et du peuple, desquels ils souloient avoir et l'auctorité et les vœux. Aujourd'hui les ungs mutinés, demain les aultres; les chefs, en jalousie entre eulx; nul content de son compagnon, nul de sa charge;- le chef mal obci du capitaine, le capitaine du soldat; l'ungetfaultre gourmandes d'une nation estrangere, qui rira de leur folie, et fera pont et litière de leurs corps. Ils n'auront essayé trois mois ceste vie, que les drapeaux se verront ployés , et les regimens reduicts à compagnies. L'ung fera sa paix par le moyen d'ung parent qu'il aura en court; l'aultre, par quelque notable desservice à son parti. Le soldat emportera sa picoree chez lui, et lairra une ville à l'heure du siège; le canon forcera une ville, et ung pardon , trois jours après, en prendra plusieurs. L'Espaignol , alors, accusant leur légèreté et inconstance, ou se retirera de la partie par une paix , en retenant quelque pièce pour sa part
(chose coustumiere entre les grands), ou mesmes s'accordera à leurs despens , les laissant en proie pour estre chastiés selon leurs mérites.
Et ne fault que ces messieurs se fondent sur ceulx de la relligion prétendue reformée, qui ont duré contre tant de heurts, et survescu à tant de morts et de desfaictes; la nature de leur entreprise sera bien toute aultre. Ces gens combattoient pour leur relligion; et chacung sçait la profonde impression qu'elle faict aulx hommes; ceulx ci, pour légers mescontentemens, plus prompts à quitter qu'ils ne sont à prendre. Et en ceulx là se sentoient intéressés plusieurs princes et peuples voisins, Allemands, Anglois , Escossois , Suisses, etc. , qui compatissoient à leurs rnaulx , et contribuoient à leurs peines. Au contraire, n'y aura prince ni republique qui fasse ceste querelle sienne. Car, qui a interest à l'ambition de ceulx de Guise ? Non pas monsieur de Lorraine mesmes, leur aisné, qui a tousjours condamné ces folies. Je dis plus, n'y aura prince ni republique qui n'estime ceste conjuration faicte contre soi mesmes, estant la nature de tout prince et de tout estât, à cause de l'exemple, de se sentir offensé en Toffense faicte à la majesté et souveraine puissance, non en la personne d'ung voisin et estranger, mais d'ung ennemi mesmes.
Adjoustons que tous les estats de la chrestienté, qui ne s'entretiennent que par contre poids , ont la gran* deur d'Espaigne pour suspecte , et n'attendent que de voir la bannière de France relevée contre elle pour s'y ranger de toutes parts; que les subjects du roy d'Espaigne en Flandres, Lombardie , Naples, Sicile, Portugal, Espaigne mesmes, les ungs accables d'imposts, les aultres ennuyés d'indignités, les aultres pressés des
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rigueurs de l'inquisition , partie reprendront haleine par ceste occasion, partie prendront courage de se resouldre, et par ainsi le rappelleront bientost de la circonférence au centre. Que naturellement aussi , pourra lors entrevenir la mort du roy d'Espaigne, prince desià vieil , à l'aage de la mort de ses pères, qui a accreu ses maladies héréditaires, de celles qu'une continuelle volupté et intempérance traisne ordinairement après elle. Mort qui, selon le discours de tous les sages , dissipera ses estais, ou confondra leurs conseils; tout au moins les mettra en estât d'estre, ung long temps, trop occupés chez eulx, pour tailler de la besogne aulx aultres. Ces choses considérées, qui ne voit le parti de ceulx qui auront troublé cest estât soubs ung faulx prétexte , et sur ung si foible fondement, calamiteux et misérable? Et qui, soubs ombre de quelques petits maulx que cest estât endure, aura recours à ung si extrême remède, que faict il, si non pour s'exempter d'une migraine, porter sa teste au bourreau?
Ce sont les divers discours qu'on faict sur ces grands préparatifs, desquels je vous ai ci devant escript ; et de tous vous choisirez ce qui vous semblera plus raison^ nable. Quant à moi, comme je cognois nostre roy bon et sage , j'estime qu'il faict en cest endroict ce qui convient à une vraie bonté et sagesse ensemble; c'est de se garder de tous, et ne se méfier de personne; il ne veult pas que ceulx de la relligion prétendue reformée abusent d'une somme d'argent qu'ils ont en depost en Allemaigne; aussi ne leur veult il pas faire la guerre : ni que M. de Montmorency, par ung despit , se jette en ung conseil dangereux ; aussi n'a il pas intention de le désespérer : ni que ceulx de Guise , vaincus de la grandeur, ou attirés de la facilité de la proie, entrepren-
5y4 LETTRE DE DISCOURS, etc.
nent contre son estât; aussi ne veult il entrer en soupçon d'eulx, ni sur conjecture, ni sur apparence. Contre eulx tous, il prend ung remède salutaire à tous; c'est d'estre craint, obéi et révéré de tous. Salutaire, je le dis ; car la paix est le salut de cest estât , en la vie duquel nous vivons tous ; la paix, qui ne se peult entretenir sans le respect du prince, ni ce respect en la division et confusion qui nous reste, sans une auctorité armée de force et de justice.
Or, monsieur, d'ung vice je suis retombé en l'aultre; car vous vous plaignez de ma brièveté , et je vous aurai ennuyé de longueur; mais vous n'en debvez accuser que vous mesmes. Pour donc faire fin, je vous baiserai bien humblement les mains, et pryerai Dieu vous avoir en sa saincte garde.
De Paris.
De Clervant et de Chassincourt ^ au roy de Navarre; dressée et escrile par ledict sieur Daplessis.
. Du i4 avril i584-
Sire , j'ai escrft à vostre majesté , comme je fus remis , après les festes de Pasques pour ma depesche , quelque instance que je peusse faire; et pendant icelles empira la maladie de son altesse qui feut cause que la royne s'achemina à Chasteau Thierry , et n'amenda pas la sienne. Depuis, on m'a reteneu jusqu'à son retour auprès du roy qui est à présent à Sainct Germain, près duquel elle faict estât d'estre mardi prochain, l'y de ce mois.
Cependant, Testât des choses , tel que nous le voyons,
Li^/ITRE DE M. DUPLESSIS, eic. oyS
nous a conseillé de depescher le porteur exprès vers vostre majesté, pour le vous représenter en nos lettres, plus librement et seurement que par aultre voye.
Selon le jugement de tous les médecins unanimement, son altesse est phtysique formé; oultre l'inconvénient d'une veine ouverte près du foie; et la pluspart craignent qu'il ne passera pas deux mois. Ainsi en parle le roy , non seulement entre ses familiers, mais mesmes en public. On prépare aussi la royne de loing contre ce coup, laquelle on a ramenée à toute force de Chasteau Thierry, pour ne voir poinct ce mauvais jour. Et sa majesté mesmes parlant de vous, à nous , ne feint poinct de dire que vous estes aujourd'hui la seconde personne de France, comme aussi nous retrouvons ceste mesme parole en la bouche de ses plus proches et intimes serviteurs.
Nous avons escrit à vostre majesté par M. de Mouy le propos qu'eut le roy, au retour de ses dévotions, avec monseigneur le cardinal de Bourbon vostre oncle. Il est très certain, et s'en va commun à toute la court, et à toute ceste ville par sa bouche mesmes.
Ces jours passés aussi sa majesté, après son disner, estant devant le feu , M. de Mayenne présent, et grand nombre de gentilshommes, après ung long discours de la maladie de son altesse, dict ces mots : Aujourd'hui je recognois le roy de Navarre pour mon seul et unique héritier. C'est ung prince bien né et de bon naturel. Mon naturel a tousjours esté de l'aimer, et je sçais qu'il m'aime. Il est ung peu cholere et piquant; mais le fonds en est bon , je m'asseure que mes humeurs lui plairont, et que nous nous accommoderons bien ensemble.
Ces propos, et aultres de mesme sorte, feurent re-
cueillis d'ung chacung , et courent maintenant par tout : et semblables a tenus le roy à plusieurs , mesmes au président de Nueilli, prevost des marchands de ceste ville : Qu'il avoit ung grand contentement de vos actions; qu'il y en avoit qui taschoient de vous mettre le pied devant, mais qu'il les en empescheroit bien; qu'il trouvoit, au reste, fort estrange qu'on disputast qui debvoit estre son successeur, comme si c'estoit chose en débat ou en doubte.
Nous ne pouvons certes dire aultre chose , sinon , que Dieu vous inspira la resolution, que vostre majesté prit à Pau sur l'arrivée de M. de Chastillon, pour en faire depesche au roy, lui ayant par ce moyen disposé le cœur envers vous, au mesme temps qu il voulloit affliger son altesse d'une maladie si extrême.
Aujourd'hui donc , vostre majesté se doibt représenter qu'elle est le propos ordinaire de toute la France, et mesmes d'une bonne partie de la chrestienté. Que les yeux d'ung chacung sont arrestés sur vous, et vous voient d'aultant plus clairement, qu'ils vous tiennent desjà rehaussé de degré et de lieu. C'est pourquoi vous avés à composer vostre vie et vos actions , en sorte que , s'il est possible , il ne s'y trouve rien à reprendre; ains que chacung y puisse remarquer ce qui peult plus contenter son affection.
J'entends, sire, que le roy y recognoisse une révérence envers lui; les princes, une fraternité; les parlemens, une amour de justice; la noblesse, une magnanimité; le peuple, ung soing de son soulagement; les ecclésiastiques, une modération d'esprit; vos ennemis, une clémence et facilité; tous en gênerai, ung naturel débonnaire, esloigné de perfidie, dissimulation, animosité, vengeance : vertus, qui, à la vérité, ne vous
sont poinct acquises , mais naturelles ; mais surtout , sire, que vous embrassiés à bon escient la crainte de Dieu , qui vous semble appeller à si grandes choses ; par qui seul les roys régnent, et les peuples apprennent obéissance ; qui sçait applanir les chemins à ceulx qui le craignent, quelque montueux qu'ils semblent, et au contraire les rend inaccessibles à ceulx qui naiment son nom, lors qu'ils les pensent avoir mieulx applanis. Doresnavant , sire , faictes estât , que vous serés l'abord des nations estrangeres, et surtout des peuples ou princes affligés. Il fault donc qu'en voslre maison on voie quelque splendeur; en vostre conseil, une dignité; en vostre personne, une gravité; en vos actions sérieuses , une constance , es moindres mesmes une égalité. Par ces choses extérieures on juge bien souvent de l'intérieur; et de la disposition de l'esprit, par la composition du corps. Et de telles actions s'engendre la réputation entre les hommes, plustost que des plus solides, parce que celles là sont exposées à la veue d'ung chacung ; et qu'en celles ci , au contraire, ils ne
voient goutte.
Nous disons ceci, sire, parce que vostre majesté s'est contentée jusqu'ici, ou du tesmoignage de sa conscience contre les calomnies des hommes, ou du soing intérieur de ses affaires, sans la forme extérieure de les manier; à ung particulier ceste façon de vivre seroit propre, qui n'a à respondre que de soi et à soi mesmes. A vous , sire, qui estes né pour tous, non la vertu et la prudence seulement, mais la réputation de vertu et de prudence est nécessaire. De vertu, afin que tous la voyans en vous , vous en honorent ; de prudence, afin que venans à estre à vous, ils espèrent tout heur soubs vostre conduite.
MÉM. DE DUPLESSIS-MOUNAY. ToME U. 3?
Pardonnes encores iing mot à vos fidèles serviteurs, sire. Ces amours si découverts , et aulxquels vous donnés tant de temps, ne semblent plus de saison. Il est temps, sire, que vous fassiés l'amour, et à toute la chrestienté, et particulièrement à la France. Que par tous vos mouvemens vous vous rendiés agréable à ses yeux. Et croyés, sire, que vous n'y aurés pas employé beaucoup de mois, veu ce que nous lisons en son visage, que vous ne gaigniés sa bonne grâce , et n'en recueillies les laveurs honnestes et légitimes , qui se peuvent , pour en jouir à vostre aise et contentement , quand Dieu, le droict et Tordre vous y appelleront.
C'est, sire, ce que nous avons jugé digne de repre- î senter à vostre majesté sur ceste nouvelle occasion, par ceste depesche expresse , laquelle nous vous supplions très humblement recevoir de l'intégrité et -fidélité que nous apportons à vostre service ; et sur ce supplions le Créateur, sire, qu'il doint à vostre majesté en toute prospérité longue vie.
De Paris.
Vos très humbles, très obeissans et très fidèles serviteurs à jamais.
Clervant, DuPLESsis, Chassincourt.
Au roy Beniy IIl.
Du 24 avril i584.
Sire, je pense que vostre majesté ne doubtera plus de la mauvaise volonté du roy d'Espaigne. Et, cependant, je n'ignore pas que vostre estât est tel, par les misères passées , que c'est prudence d'esloigner une
AU ROY HENRY III. Syg
guerre ouverte , aussi long temps qu'il se peult. C'est ce qui me faict penser aux moyens de rompre le cours de sa grandeur, sans en venir là, tels que je les ai couchés par escrit ; et si j'ai cest heur que vostre majesté les juges utiles, j'espère, avec l'aide de Dieu, qu'ils se trouveront faciles; et j'en serai tant plus encouragé à rechercher tout ce qui sera de vostre service. Mais , au moins, m'ose je promettre qu'ils vous seront agréables, quand vostre majesté considérera que telles herbes , quelles qu'elles soient, ne peuvent estre produites que d'ung bon champ, et vraiement François; je dis, sire, d'ung cœur et d'ung esprit totalement dédié à la grandeur et prospérité de vostre couronne; qui sur ce , etc.
A M. Miron, premier médecin du roj Henry III ^ et son confident serviteur.
Du 24 avril i584.
Monsieur , j'ai désiré d'avoir cest honneur que le roy veist ces mémoires que j'ai dressés pour son service; mais vous premièrement, pour lui en aiguiser le goust par celui, peult estre, que vous y prendrés. J'espère que vous les trouvères utiles; et cela estant, ce sera à vostre discrétion et vertu de les rendre agréables; au moins , s'il plaist à sa majesté y entendre , je me promets qu'ils se trouveront faciles; j'en proposerois d'aultres et plus grands, si l'inclination y estoit. Le temps meurist et assaisonne toutes choses , auquel je les reserve. Et tousjours, selon que ceulx ci auront pieu à sa majesté , ceulx là auront plus de hardiesse s'il vient à propos qu'ils se présentent ung jour devant elle.
58o LETTRE DE M. DUPLESSIS , etc.
Monsieur, je désire pour ung heur singulier d'estre par là particulièrement cogneu de vous ; cependant , je vous baiserai humblement les mains , etc.