‹ Mémoires et correspondance de Duplessis-Mornay (volume 2)Chapitre 67 sur 83 · XCVII. — DISCOURS AU ROY HENRY III · texte numérisé non relu

XCVII. — DISCOURS AU ROY HENRY III

Sur les mojens de diminuer l'Espaignol.

Du 24 avril i584.

Tous estats ne sont estimés forts et foibles, qu'en comparaison de la force ou foiblesse de leurs voisins; et pourtant, les sages princes entretiennent le contrepoids tant qu'ils peuvent; tant qu'il y demeure, ils peuvent demeurer en paix et en amitié ensemble;' comme il vient à faillir, aussitost la paix et l'amitié se dissolvent, n'estans icelles fondées entre eulx, que sur une mutuelle crainte, ou estime l'ung de l'aultre.

La maison de France et la maison d'Austriche sont celles aujourd'hui, à cause de leurs grandeurs, en la paix ou guerre desquelles toute la chrestienté est paisible ou troublée. Il importe donc grandement , pour le repos d'icelle, qu'elles soient teneues, aultant qu'il se peult , entre deux fers.

Mais particulièrement à la maison de France, qui en sentiroit le premier danger ou dommage, de penser à bon escient à ses affaires; d'autant que, depuis quelques années , non seulement elle s'est affoiblie par la perte de beaucoup de sang, mais aussi celle d'Austriche s'est grandement renforcée et accreue et de réputation et de pays. Tellement que la balance et sans doubte trop chargée d'ung costé , et s'en va temps de peser ung peu sur l'aultre, qui ne veult que nostre France en soit enfin emportée.

DISCOURS SUR LES MOYENS, etc. 58 1

Es longues guerres, qui ont esté entre ces deux couronnes de France et Espaigne , ces princes estans essayés en diverses preuves , recogneurent qu'ils ne pou voient pas beaucoup gaigner l'ung sur l'aultre, et pourtant se resoleurent de se reposer, dont s'ensuivit la paix.

Depuis, nostre malheur a voulleu que nous soyons tombés en guerres civiles; autant de batailles que nous avons gaignees les ungs sur les aultres , autant fault il faire compte que l'Espaignol en a gaigné sur nous; et qui plus est, sans rien perdre. Il s'est, en oultre, accreu de la couronne de Portugal, des isles et des Indes orientales, desquelles la richesse est cognue; et puis, parce que nous avons faict mine de nous opposer à lui, par le support de ses suhjects, et que, nonobstant cela, il en est veneu au dessus, il faict croire qu'il nous a vaincus et domptés en leurs personnes. Le voilà donc triplement advantagé sur nous, depuis la paix faicte avec lui; à sçavoir , de nostre affoiblissement , de son augmentation et de la réputation des armes.

Lesquels trois advantages toutesfois réussiront, si nous en sçavons bien user à son desadvantage. Car nos guerres civiles ne nous ont pas proprement affoiblis d hommes, mais de concorde et discipline. Je dirai plus , elles nous ont engendré nombre infini de soldats, lesquels nous pouvons exercer et entretenir aux despens de l'Espaignol, et desquels l'emploi hors du royaume, rendroit en partie la santé, la tranquillité et l'union à nostre estât.

Aussi , ce grand accroissement de l'Espaignol a mis tous les princes voisins en crainte et jalousie. Tellement que la bannière de France sera si tost levée qu'ils ne soient prests à s'y rallier, avec tous leurs moyens,

contre la grandeur mal proportionnée et l'ambition

desreglee de la maison d'Austriche.

Et quant à la réputation qu'a le roy d'Espaigne sur nous, tant s'en fault qu'elle nous doibve ravaller, qu'au contraire elle nous doibt reveiller l'esprit, la force et le courage. Car, grâces à Dieu, il ne Ta pas gaignee par ung essai de sa force contre la nostre; mais parce qu'en chose trop sérieuse nous avons pensé nous jouer, et il a faict tout à bon escient.

Attendant qu'avec le temps nostre estât se consolide mieulx en dedans, deux choses se peuvent commodément faire sans venir à guerre ouverte. L'une est de faire une puissante ligue contre cette grandeur d'Espaigne, qui se déborde; l'aultre est de lui susciter et entretenir des empeschemens domestiques , afin qu'elle soit contrainte de se contenir entre ses bords.

Quant à la première, la puissance de l'Angleterre est prou cogneue, et semble que la royne d'Angleterre entrera volontiers en ceste ligue ; et son interest particulier l'y conviera assés. Conspiration a esté découverte, suscitée par le roy d'Espaigne et conduite par son ambassadeur, non seulement contre son estât, mais contre sa personne propre. De là s'est ensuivi qu'elle a donné consjé à l'ambassadeur d'Espaigne, et, envoyant ung gentilhomme vers le roy d'Espaigne, pour lui en déclarer la cause; sans aulcunement l'ouïr, commandement lui a esté faict, de sortir en dedans quarante jours de ses pays. Elle apperçoit aussi les grandes menées qu'il faict en Escosse, pour animer ce jeune prince contre elle; et jà les Escossois commencent à gouster l'argent d'Espaigne.

Oultre les précédentes altérations , ceste nouvelle occasion faict penser la royne d'Angleterre à ses affaires ;

et ne reste qu'à lui faire l'ouverture d'une ligue , qui doibttousjours commencer du plus grand, auquel appartient en toutes sortes de compagnies de proposer et mettre en avant les matières.

Avec les princes d'Allemaigne, y a plus de difficulté, parce qu'ils sont plusieurs, et non encores reunis en ung corps ; mais l'occasion aussi n'en feut jamais si belle, parce que ne voullans plus la pluspart des princes que l'empire soit continué ci après en la maison d'Aust riche , ils se résolvent de maintenir en l'électoral, Ghebart , archevesque de Cologne , par l'adjonction duquel ils auront en l'élection d'ung nouveau empereur, des sept voix, les quattre.

Pour à ce parvenir , sont délibérés de faire une ligue ensemble, en laquelle entreront la pluspart des princes protestans et plusieurs villes impériales ; et s'accorderont d'une somme nécessaire, et de ce que chacung aura à contribuer pour iceile. Adviseront aussi aulx forces qui seront requises, tant pour se défendre, que pour soubtenir contre tous, celui ou ceulx qui se seront jettes, ou qu'ils auront pris en leur protection et sauvegarde.

Quand ceste association sera faicte, par le moyen de laquelle ils seront unis en conseil et en force, il sera aisé de contracter avec ce corps, par ung seul contract et une seule entremise. Mais , pour les y acheminer tant plustost, seroit besoing que sa majesté feist negotier ses plus confidens entre eulx , leur faisant doulcement entendre que le support de cette couronne ne leur defauldra en leur besoing. Ce qui se peult par le moyen du landgrave Guillaume de Hessen, ancien ami de cest estât , duquel la prudence a beaucoup de crédit en Aîlemaigne; et quelques aultres, si sa majesté le trouve

bon , seront bien aises d'estre employés à ceste fin, Ne doibt en ceste negotiation estre négligé le roy de Dannemaick, bien que loing de nous; et la jalousie du roy de Suéde, favorisé de l'Espaignol , l'y conduira aisément; l'utilité, peult estre, n'en semblera si grande que des aultres; si est ce que le roy d'Espaigne, prince bien conseillé , a faict tout ce qu'il a peu, pour gaigner son amitié, jusques à lui offrir quattre cens mille escus en main, pour gage de la sienne.

Moyennant iceile, il pretendoit que ledict seigneur roy de Dannemark fermeroit le destroict de Sund, que nous appelions d'Elsignor, à ceulx des Pays Bas, par lequel ils se fournissent des bleds d'Ostland et Livonie; item, de bois, de merrain , de brai , de goudron, de masts et aultres choses propres au navigage, mesmes des soulphres, salpestres et poudres faictes, etc. Et qui pourroit obtenir dudict sieur roy qu'il n'en laissast poinct sortir pour Espaigne, il est certain qu'en peu de temps ils se trouveroient grandement incommodés au faict de la marine.

Ceste alliance a esté reculée par le moyen de quelques gens de bien , qui n'ont vouUeu la ruyne des Pays Bas, Et il importe , comme il sera dict ci après , qu'elle ne se çoncleue , parce qu'il ne viendroit à propos à sa majesté que le roy d'Espaigne achevast la ruyne de ceulx des Pays Bas.

Quand une telle ligue, oultre les ordinaires et anciennes de ce royaume, viendra à la cognoissance des princes chrestiens, ne fault doubter que bien tost elle ne grossisse ; parce que l'Espaignol a offensé plusieurs princes et republiques qui seront bien aises d'entrer soubs la protection, et en la participation de ceste ligue ; et au long aller, les rivières s'enflent de ruisseaux.

Je viens à la seconde , et celle ci se peult pratiquer des ceste heure, pour ne perdre temps, pendant que les alliances susdictes se pourront traicler. L'art et la nature relèvent facilement ung homme de maladie ; mais s'il vient à estre mort, pour le resusciter, il y fault du miracle. Geulx aussi qui ont aujourd'hui guerre avec le roy d'Espaigne, à peu de frais se peuvent, ou souhtenir ou mesmes relever encores. S'ils sont une fois accablés du tout , ne nous restera que le regret de l'avoir peu, et ne l'avoir faict à temps.

L'empire est une des grandes grandeurs de la maison d'Ausl riche. Et comme de long temps elle a accoustumé de s'allier en elle mesmes, y a apparence que l'empereur espousera une fille d Espaigne, parle moyen de laquelle l'empire d'Allemaigne , et tout Testât que tient le roy d'Espaigne , veu la délicatesse du fils unique, se verront en nos jours rejoints ensemble. Alors ce sera la plus grande monarchie qui feut oncques, redoutable sans doubte à tous les princes de l'Europe.

Cela se peult empescher avec peu de frais par le moyen de l'arclievesque de Colongne Ghebart, duquel s'est parlé ci dessus : au contraire, venant icelui a succomber, voilà quattre voix en la main de la maison d'Austriche. Car le compétiteur est de Bavière , issu d'une fille d'Austriche.

Et que le roy d'Espaigne ait ce desseing de se prévaloir dudict compétiteur, pour la conservation de sa maison, appert assez. Car le prince de Parme faict la guerre à l'arclievesque Ghebart avec les propres forces d'Espaigne. Et, selon sa coustume, le roy d'Espaigne en est veneu si avant ces jours passés, que d'avoir suscité ung soldat pour le tuer en sa maison.

Quattre mille arquebusiers et cinq cens chevaulx fran-

cois menés par de bons capitaines, et joints avec ce qu'il peult du sien et de ses amis, releveroient et maintiendroient ledict seigneur archevesque en sa dignité électorale ; oultre ce qu'on pourroit envahir son compétiteur dedans son propre pays de Liège, lui en enlever par pratiques les meilleures places, et lui susciter sa propre ville de Liège , et une bonne partie de sa noblesse contre lui. Et ne sera besoing pour cela que le roy se déclare. Car sa majesté le commandant au roy de Navarre, il le sçaura bien effectuer par voies couvertes et par personnes convenables, pourveu qu'il soit assisté des moyens nécessaires.

Ce seroit ung preparatif pour remettre ung jour 1 empire en la maison de France, lequel s'est contiimé en la maison d'Austriche depuis ces derniers ans, pour une seule raison, c'est qu'elle possède les frontières du Turc, qui sont à la vérité le boulevart de l'Allemaigne, lequel a bien besoing d'estre defendeu du nom et du bras de l'empire. Mais à ceste difficulté la solution seroit preste; car la maison de France, qui a alliance avec le Turc , exempteroit aisément et l'Allemaigne et lesdicts pays de la maison d'Austriche de ceste guerre ; et d'aultant plus que, depuis l'armée de Sigeth, à laquelle la rigueur du climat porta grand dommage, le conseil de Turquie s'est resoleu d'estendre ses conquestes vers les pays plus doulx , comme la Sicile et l'Italie, ne pouvans ni leurs hommes, ni leurs^^ chevaulx, qui viennent de pays tempérés, soubtenir l'air et la rigueur desdicts pays de la frontière.

Le roy d'Espaigne en tout ce qu'il possède, n'a rien plus beau, plus riche, plus poli que les Pays Bas; rien qui ait plus nui à la France, rien qui la puisse plus accommoder en toutes sortes; et il n'est difficile, sans

guerre ouverte, ou de les lui oster, ou de l'y tenir occupé toute sa vie.

Le pays vit principalement de la France (je parle des provinces qu'il y tient et qui sont en sa puissance). Que les traictes soient défendues et resserrées à bon escient et sans dispense ; les vivres en ung moment enchériront au quadruple, et à peine s'en trouvera il pour de l'argent. Le soldat et le bourgeois se mutineront; les troupes ne pourront vivre ensemble, et seront contraintes de s'espandre; l'ennemi en somme ne pourra plus assiéger ni faire exploit de conséquence. Et de ce l'esperience s'est veue en ce peu de temps que la France leur a esté fermée , encores qu'il s'en escoulast tousjours par divers endroicts.

Le pays aussi est rafraischi d'hommes , et mainteneu de deniers par l'Italie et par l'Espaigne, dont la comté de Bourgongne est le seul passage. Que sa majesté lasche la bride à aulcungs de ses subjects qui lui pourront estre nommés par le roy de Navarre , ils lui enlèveront des meilleures places de ladicte comté , et une seule suffiroit à cest effect : cela faict, n'y a plus, qu'avec très grande difficulté, de communication entre la Flandres et l'Italie et l'Espaigne.

Et ne fault alléguer que les Suisses s'en pourroient esmouvoir, tant en vertu de l'allinnce, que pour l'interest qu'ils prétendent avoir que ceste barrière soit tousjours entre eulx et nous. Car il se trouvera des subjects suffisans pour justifier ceste entreprise; et sera aisé de leur faire entendre soubs main le desseing qu'a le roy d'Espaigne de jetter une armée en la duché de Bourgongne, conduite par le duc de Savoye, laquelle , à cause de ceste circonstance, ne leur peult estre que très suspecte; joint qu'au pis aller l'instance qu'ils en

feront, ne sera que de parole et de remonstrance, veu la différence d'advis qui est aujourd'hui entre eulx, sans venir à la force.

Quant à la mer, par le moyen de la ligue, qui se fera avec la royne d'Angleterre, elle sera du tout fermée à l'Espaignol, tellement que, pour secourir son parti es Pays Bas, il ne s'en pourra prévaloir en aucune sorte. Ce qui s'est veu toutes les fois qu'il a eu la coste d'Angleterre mal favorable ; d'autant que , survenant une tourmente en la manche d'Angleterre, comme elle y est assés subjecte , ils ne peuvent qu'avec extrême danger approcher la coste de France, ni gaigner celle de Flandres, qui n'est qu'ung banc perpétuel, sans évident naufrage, et n'ont retraitte qu'en celle d'Angleterre, qui a plus de ports et de plus facile accès que la nostre.

Que si, oultre ce que dessus, sa majesté veult aider les estats des Pays Bas, soubs main, de quelque somme de deniers par mois, et permettre à ses subjects de les cjller servir pour la guerre, n'y a doubte qu'en peu de temps les provinces qui suivent le parti espaignol , se sentans mal secoureues, ne se jettent entre les bras de sa majesté plustost que d'endurer le joug des aultres qui suivent les estats; et celles ci, oultre les précédentes obligations, se sentans comblées d'une nouvelle, s'estimeront heureuses d'estre siennes. Joint qu'en leur accordant le susdict secours , on leur pourra imposer desjà quelques conditions.

J'adjouste à ceci, que je sçais de certain que la noblesse et les plus notables villes d'Artois, Hainault, etc., entrent en grande jalousie du prince de Parme , lequel , en toutes les places qu'il a reconquises sur les estats , met garnisons du tout à sa dévotion , et non depen-

dantes des estats desdictes provinces. Tellement que lesdictes villes lui sont aultant de citadelles au milieu d'elles, pour les tenir en subjection ; qui est bien loing du premier traicté faict avec elles, par lequel ledict sieur prince ne se rendoit que chef de leurs forces et conseils, sans y pouvoir introduire garnison ni force que du pays, avec advis du conseil et de leur consentement.

L'Espaigne tire une grande commodité du destroict de Gibraltar, qui rend la mer Oceane trafficable avec la Méditerranée. Car par icelui tout ce que l'Espaigne amené des Indes tant orientales qu'occidentales, se transporte commodément en Barbarie, en Italie, et jusqu'au fonds des terres. Or, non loing de l'entrée de ce destroict, est assise l'isle de Mallorque, et en icelle une ville avec ung bon port de mesme nom, qui maistrise toute ladicte isie; si sa majesté le trouve bon, il se trouve personne de qualité, qui a pratiqué desseing sur ceste place, et en espère bonne issue à peu de frais. I Ladicte place est bien fortifiée , se garderoit avec mille arquebusiers ; et mille aultres garderoient les principales descentes de l'isle, quand elles seroient ung peu accommodées. Quattre galères au reste, et autant de flustes, qui s'entretiendroient sur le lieu, oultre la retraicte qu'on y pourroit donner aux volontaires, rendroient à l'Espaignol toute la mer Méditerranée peu seure et accessible, c'est à dire ses pays propres de Naples, Sicile et Milan. Telle entreprise s'executeroit commodément de Languedoc ou Provence. Et pour espargner le nom de sa majesté on pourroit employer celui du roy de Navarre ou de Portugal; et au pis aller , l'entrepreneur bien assisté ne s'en donneroit pas peine.

Contre les Indes et navigations occidentales , plusieurs beaux desseings ont esté , long temps a , proposés à sa majesté , et aulxquels , peult estre , il seroit malaisé de rien adjouster. Quattre grands vaisseaux, bien artillés, accompagnés de quattre moyens, peuvent combattre la flotte du Pérou, et il s'est faict à moins; et, quant à faire une descente en la Terre Ferme , j'ai parlé à plusieurs grands navigateurs de diverses nations, qui semblent l'avoir bien recogneue , lesquels m'ont souvent asseuré que quattre mille hommes prenans terre à l'endroict de l'isthme appelle Darien, entre Panama et Nombre de Dios , s'en pourroient aisément rendre maistres.

Par ce moyen l'on auroit l'une et l'aultre mer, je dis, du Nord et du Sud , séparée d'ung très estroict destroict de terre; et de là se peult aller aulx Moluques, sans circuir l'Afrique; et ne fauldroit craindre alors, avec ung peu de bonne conduite, que l'Espaignol nous en chassast jamais. Car le François est aussi paré pour secourir ledict pays, que l'Espaignol, et aurons plustost levé mille hommes, tant de main que de manœuvre, pour telle navigation , que lui cent. Joint que nous pourrions doulcement traicter avec les habitans du pays, qui se sont retirés en la montagne pour l'horreur et cruauté des Espaignols, desquels on pourroit tirer beaucoup d'aide et de commodité contre lui.

Pour le regard des Indes orientales, j'ai proposé aultres fois ung moyen, qui eust esté plus pratiquable lorsque les viceroys et gouverneurs d'icelles n'avoient encores recogneu le roy d'Espaigne; et encores n'estime je poinct qu'ils lui soient si affectionnés, qu'ils n'y prestassent volontiers l'oreille, s'il leur estoit ouvert

par sa majesté , laquelle , sur ce , pourroit tirer quelque ad vis du roy Don Antonio.

La seule cause qui a faict ployer lesdicts viceroys ou gouverneurs, c'est la descharge de leurs marchandises, en laquelle consiste toute leur richesse, qu'ils ont estimé ne pouvoir avoir sans lui obéir, au lieu que sa majesté leur en peult ouvrir et faciliter une aultre, plus courte et plus commode que celle là.

Ces marchandises sont, pour la pluspart, espiceries, drogues, pierres précieuses, etc., auxquelles n'agueres le Portugais, et aujourd'hui l'Espaignol, faict circuir toute l'Afrique pour descendre en sa coste , afin que toute la chrestienté soit contrainte de passer par ses mains, et ce trafic a grandement enrichi les pays de l'Espaignol , mesmes les Pays Bas , où ils en avoient fondé l'estappe pour tous les pays du septentrion , n'y ayant rien, à la vérité, en tout le commerce de la chrestienté, qui soit de bien loing comparable à cestui ci.

Or il se peult divertir et convertir à nous, en reprenant le chemin que ces mesmes marchandises prenoient sous la grandeur des Romains ; c'est qu'on peult singler tout d'ungvent, depuis les Moluques, Diu, Goa, Ormus, etc. , jusques à l'entrée du golfe Arabie, aultrement la mer Rouge , puis suivre ce golfe tout du long, jusques au port de Suez, appelle des anciens Heroiim portas. De là elles se mettront, comme anciennement, sur des chameaux, et viendront en six journées jusques en Barut, Alep, Tripoli de Syrie, Damiette , Alexandrie , etc. , esquels lieux seront embarquées sur la mer Méditerranée pour estre distribuées à Constantinople , Venise, Marseille, etc., qui de long temps ont leurs facteurs et consulats establis esdictes villes.

Lesdicts gouverneurs et viceroys ne demanderoient peult estre pas mieulx ; car alors ils se passeroient de l'Espaignol comme ils vouldroient. Le Turc consentira facilement la seureté et liberté de ce passage à sa majesté ; car, oultre l'alliance qui est entre eulx, c'est la richesse de ses pays. Le Vénitien l'en remerciera ; car, par la diversion de ce trafic des espiceries, la respublique a perdeu plus de deux cens mille escus de rente; je ne parie poinct du profict qui en revenoit aulx particuliers; le Marseillois s'en enrichira à bon escient, et en gênerai le marchand françois; voire toute la France et mesmes toute la chrestienté en sera mieulx ; l'Espaignol seul en sentira notable diminution ; en la diminution duquel gist aujourd'hui la conservation de la France et l'augmentation de tous les princes chrestiens.

En ceste entreprise n'y a ni grands frais ni grand' peine; une negotiation d'ung an la peult mettre à fin; et n'est chose qui se doibve trouver, ni estrange, ni nouvelle; car, de la mémoire des histoires, ce trafic a changé de chemin cinq fois, selon que s'est diversifiée la disposition des empires pour la commodité ou incommodité de leur voyaige.

Les Genevois , aultrefois , les ont tirées par le travers de la Tartarie jusques en la Tane, et de là par la mer Major dedans la mer Méditerranée , et y ont trouvé profict. Les Anglois ont bien entrepris de les mener du fonds des Chines par terre jusques au fleuve Obi; là les embarquer et entrer en la mer du Septentrion , puis circuir les costes de Tartarie, Suéde, Norvège, etc., et n'y pensent perdre leur peine. Les Portugais et Espaignols, pour les amener jusques en leur coste, circuissent toute l'Afrique , au travers de mille dangers et d'extrêmes chaleurs; et sont dix huict mois en leur

DE DIMINUER L'ESPAIGNOL. ÔqS

voyage ; toute leur commodité ne gist qu'en ung poinct , c'est qu'ils font tout ce chemin par mer.

De tous les chemins qu'elles ont teneus , cestui ci que je propose est le plus court et plus aisé , qui feut jadis interrompeu par les courses des Arabes et guerres des sultans, au bout desquelles les Portugais découvrirent le moyen de circuir l'Afrique, et trouvèrent les Mohiques, et donnèrent ung aultre cours à ce trafic.

Que si on dict qu'on les a à quelque peu meilleur marché par ceste voie des Portugais, fault aussi adjouster ce que les marchands sçavent, que, de celles qui viennent à Venise et à Lion par le chemin que nous disons, une livre en vault trois et quattre, à cause que celles ci sont gastees et moisies pendant le long temps et les grandes chaleurs qu'elles passent sur la mer; joint que les obstacles qui sont aujourd'hui en ce chemin ancien, estans levés par le moyen du grand seigneur, les peines et frais en amoindriront, et par conséquent le prix.

Ce sont les moyens qui se peuvent tenir pour affoiblir et apovrir l'Espaignol, et rompre le cours de sa prospérité et grandeur, attendant une force ouverte; et iceulx, quand sa majesté y vouldra entendre, se pourront particulariser et faciliter dadvantage ; que si , par son insolence , qui plus ne se peult contenir, il resoult enfin sa majesté à venir aulx armes, aultres lui seront proposés par celui qui met en avant ceulx ci, qui ne seront inutiles à son service, si tant est qu'il ait cestheur que ces ouvertures ne lui soient désagréables.

MÉ:\r. DK DUPLESSIS-MORJVAY. l'oiWF. II. 38

Au roj de Navarre.

Du 2 mai i584.

Sire, vostre majesté aura sceu par le sieur de la Bivardiere l'extrême extrémité où estoit son altesse lors qu'il partit. Elle estoit telle , que tous les médecins escrivirent au roy que c'en estoit faict , et qu'il ne pouvoit plus vivre trois heures, le pouls s'estant jà retiré jusques auprès du coude, toute force lui faillant, et le sang venant à grande abondance et estrangement corrompeu, tant par hault que par bas.

Cela feut cause qu'on ordonna de toutes ses charges , et feut depesché vers les gouverneurs de ses places pour les tenir en debvoir, mesmes au sieur de Balagni pour Cambray; toutes lesdictes depesches fondées sur la mort certaine de son altesse, jusques là qu'il feut commandé aulx tailleurs de se tenir prests pour les habillemens de deuil de sa majesté.

D'aultre part, MM. de Guise tinrent conseil chés M. de Nevers, et feirent diverses depesches en Bourcfogne, Normandie, Picardie, Guyenne, etc. Enfin arriva M. de Clervant de Chasteau Thierry, qui premier asseura et ceste ville et ceste court que son altesse vivoit et avoit eu quelque repos depuis ces grandes vuidanges de sang , ce nonobstant que les médecins J en estoient en très grande peine, et en tel estât est il encores maintenant.

Une miette qu'il avala de travers en buvant sa ptisane après midi , oîi il avoit trempé du pain , feut cause de cet accident , lui ayant esmeu la toux , et par

AU ROY Di: NAVARRE. ÔgS

conséquent le poulmon et la veine qu'on estime estre rompeue ; et depuis on l'a fait tenir coi sans parler el sans qu'on parle à lui, pour ne l'esmouvoir de sorte quelconque.

Encores y en a il eu plusieurs qui ont doublé qu'il n'y eust de la feinte, parce que peu de gens le voyent, et que ceulx qui sont près de lui ne voullussent par là se donner le loisir de pourvoir à leurs affaires , ce qui toutesfois est faulx.

Bien est vrai que les principaulx de sa maison s'estoient jà recommandés à leurs amis de ceste court pour estre mis en la bonne grâce de leurs majestés, et, entre aultres, quelqu'ung d'eulx escrivoit à M. d'Espernon avec bien humbles offres de son service , comme son altesse estant hors de tout espoir. Sur ce respit , son altesse a supplié sa majesté que, pour l'espace de deux ans, les revenus de ses appennages soient reteneus pour estre employés, tant à l'acquit de ses debtes, qu'au payement de deux ans de gages de ses serviteurs, et estime on qu'il n'en sera refusé.

Il dispose aussi de Cambray entre les mains de sa majesté, et des Pays Bas, en tant qu'il peult; on dit, mais je ne le sçais de certain, que sa majesté, ne voullant se déclarer contre le roy d'Espaigne, ce qu'elle seroit contraincte de faire en acceptant Cambray, désire que son altesse resigne ceste volonté sur vostre majesté, afin que ladicte ville de Cambray et les Pays Bas soient mainteneus soubs vostre nom, et que pour cest effect M. d'Espernon seroit allé voir son altesse à Chasteau Thierry, dont il reveint hier.

Ledict sieur duc d'Espernon faict estât de partir le i5 de ce mois, pour aller en Guyenne. Le prétexte se prend sur les baings qui lui sont nécessaires ; mais la

vérité est que le roy vous veult faire proposer par lui des tesmoignages de sa bonne volonté, et des moyens d'establir vostre grandeur, tels qu'à mon advis vostre majesté peult assés penser. Une entreveue en sera le commencement, pour laquelle faciliter le roy faict estât de s'en aller à Blois. J'espère que j'arriverai près de vostre majesté premier que lui, encores que je voie qu'on me diffère ma depesche, tantost par un moyen et tantost par l'aultre , peult estre pour le faire porteur de ce qu'il y aura d'agreable, et moi de rebut.

Cependant je ne vois poinct qu'ils nous traictent gueres plus favorablement que par le passé; hier nos articles nous feurent baillés respondeus. On nous y accorde vos monnoies, vostre compagnie, les privilèges de vos domestiques en baillant Testât, la composition de Perigueux, et nouvelles jussions à messieurs de la court pour la vérification de l'abolition.

Mais on nous refuse les places et le payement des orarnisons, disant que le temps de la remise est escheu , et que M. de Bellievre vous a jà faict instance de les remettre ; item , l'assemblée des églises et vostre nouvelle garde.

Nous y ferons les répliques convenables, et ne nous rendrons pas du premier coup , et desjà nous avons faict de grandes plainctes à la royne sur ses responses, qui nous a promis d'en parler au roy; mais toutes ces longueurs ne m'arrèsteront poinct tant, que je ne soie près de vostre majesté premier que M. d'Espernon, quand je debvrois ne porter que simples lettres, si je ne reçois aultre commandement de vostre majesté.

Aulx propos que nous tient M. de Villeroy, nous appercevons qu'ils ont eu mécontentement de ce qu'estant, vostre majesté, requise d'aller en Languedoc, au lieu

d'accepter ceste charge gaiement, et d'y recognoistre la confiance que sa majesté prenoit de vous, vostre majesté auroit demandé plusieurs choses premier que d'y voulloir aller, qui auroient accroché ung voyage si nécessaire.

Nous respondons que nous avons à nous plaindre qu'eslans ici pour vostre service, ils ne nous en ayent rien communiqué; que nous leur eussions noté les difficultés, et proposé les moyens de les lever s'ils eussent parlé à nous; mais qu'il fault regarder si ce que vous demandés à sa majesté premier que d'y aller est pour vostre particulier ou pour son service, et que nous estimons que , quand on leconsidereroit bien , qu'on trouveroit que vous ne demandiés que ce qui estoit nécessaire pour faciliter la negotiation qui vous estoit commandée, à sçavoir quelque surseance pour les villes, afin de lever les défiances, et vos gardes pour reprimer plus aisément les turbulens et infracteurs des edicts ^ avec vostre compagnie de gensdarmes.

Sur ceci, il s'est parlé de faire passer M. d'Espernon jusques en Languedoc , et ne scais encores si on continuera à faire instance à vostre majesté dV aller; il semble qu'ils ayent apperceu que ceulx qui feurent conférer avec M. de Montmorency , de la part des églises, tinrent son parti plus tost que celui du roy; toutesfois ils dient qu'ils ont particulièrement à se louer de M. de Chastillon.

Ledict sieur d'Espernon mené vingt et cinq gentilshommes; on a parlé que M. le mareschal de Biron deust aller avec lui'; mais je ne le puis croire; il semble reteneu pour le secours de Cambray. Quand nous proposons les entreprises de Bourgogne ou le secours de l'archevesque de Coulogne, et choses semblables, on nous dict que ces propositions seroient belles si vostre

majesté estoit ici; mais que le roy n'y peult entendre qu'il n'ait composé le dedans, qui despend d'une entreveue , et pense qu'ils remettent à y penser après le succès du voyage de M. d'Espernon.

C'est, sire, ce que nous sçachions digne de vostre majesté, et par où je finirai, suppliant le Créateur, sire, qu'il vous doint en santé heureuse et longue vie. De Paris.

Vostre très humble et très obéissant serviteur,

DuPLESSIS.

Ja roj de Navarre.

Du 9 juillet i58/l.

Sire, je parts demain, aidant Dieu, de ceste ville, et n'ai voulleu toutesfois laisser ceste occasion sans vous escrire ce peu que j'ai entendu. On m'escrit de Paris que leurs majestés pourvoient au secours de Cambray ; que M. le mareschal de Rhetz y est allé pour recognoistre Testât des choses et y donner ordre. Il a trouvé moyen d'embler ce voyage à M. le mareschal de Riron. J'estime plus tost que la royne aura faict choix de lui, comme de son plus confident; et peult eslre qu'es menées qui se font, l'aultre n'aura pas semblé exempt de souspçon. On adjouste que le sieur Caron, que vostre majesté a veu vers son altesse , député de la part de la province de Flandres , est arrivé en court; et attend aultres députés avec lui de la part des estais generaulx des Pays Ras; lesquels ont charge de supplier leurs majestés d'entreprendre leur conservation et défense soubs le nom et tiltre de vostre majesté, puis

qu'ainsi est qu'il a pieu à Dieu retirer son altesse ; une personne qui communique avec eulx le m\i ainsi escrit, et peult estre que là dessus on se resouklra d'en negotier avec vous.

Je désire, sire, beaucoup de bien à ce povre peuple là, et n'ignore poinct combien importe leur conservation; mais, quand je considère Testât incertain des personnes et des affaires , je viens à craindre qu'une mutation n'adveinst pendant que sériés engagés en ces pays là, d'où vous ne pourries revenir que par la mer. Et, pendant qu'ung vent contraire ou ung liyver fascheux vous retiendroit, vos ennemis auroient moyen de s'installer et vous fermer la porte. Le plus seur seroit que vostre majesté les secoureust par diversion; attaquant le Hainault , Artois et Luxembourg , d'oii vous tiendriés tousjours la porte de France ouverte; exécutant quelques entreprises en Franche Comté pour couper chemin au secours d'Italie, comme les moyens vous en ont esté ouverts; et le tout par le moyen et secours du roy , sans la volonté duquel vous ne le devés vouUoir, non plus que sans son pouvoir vous ne le pouvés faire. Cependant vostre majesté ne lairra de soustenir les affaires du dedans du pays en Hollande, Zeelande, Brabant, Gueldre, Frise, etc., en leur envoyant par mer quelque nombre d'hommes conduicts par bons capitaines, et entreteneus des deniers du roy, pour y relever la réputation des François en vivant soubs une bonne discipline.

Le prince de Parme, depuis la mort de son altesse, prenant prétexte que ceulx des Pays Bas sont comme gens desadvoués, a rompeu quartier, et commencé à faire mourir ceulx qu'il prend ; par là il a pensé estonner le peuple , et degouster du service les estrangers qui le

6oo LETTRE DE M. DUPLESSIS, etc.

Servent, Au contraire, on m'escrit que les estais en ont faict de mesmes; et de faict, que desjà ils ont faict pendre à Anvers plus de trois cens Wallons et soixante ou quattre vingts Espaignols; aussi ont ils rompeu tout commerce par mer; tellement que l'armée du prince de Parme est repandeue en divers lieux , faulte de vivres. Au reste, sire, M. de Mouy partit dimanche de ce lieu, et envoyé son train àMontauban, où il est resoleu de vous venir trouver au temps de l'assemblée. Gomme il partit , le bruit vcint ici de la mort de M. de Campagnac , et nous prya , s'il continuoit , de vous ramentevoir l'occasion, qui par là s'offroit à vostre majesté, de faire pour lui en l'honorant du guidon de vostre compagnie, qui de degré en degré viendroit à estre vacant. C'est ung office, sire, que je ne puis denier à une personne à qui j'ai voué et doibs tant d'amitié; et, ouUre cela, j'ai pensé que vostre majesté ne pouvoit estre par aultre plus fidèlement servie. Je m'en suis donc enhardi, sire, et vous supplie très humblement de mettre en considération tant le service qu'il vous peult faire, que mesmes celui qu'avés eu pour agréable de feu M, de Mouy son frère, auquel vostre majesté daignoit monstrer beaucoup de bonne volonté, qu'd s'asseure que vous lui avés résignée, comme il désire succéder en l'affection de vous faire toute sa vie très humble service; et par ce, sire, que vostre majesté cognoist mieulx que nul aultre le mérite de ceulx qui la servent, je ne la ferai plus longue, sinon pour supplier le Créateur, sire , etc.

De Saincte Foi.

LETTRE DU ROY DE NAVARRE, eic. Oor

C — LETTRE DU ROY DE NAVARRE Au roy Henry III , rédigée par B'L Duplessis.

Monseigneur, la triste nouvelle que j'ai entendue par les lettres de vostre majesté, de la mort de feu monseigneur, m'a apporté la tristesse qu'elle a deu ; car j'y ai recogneu ma perte inestimable selon le debvoir de nature, et non moins ressenti celle de vos majestés pour le vif ressentiment que j'ai de tout ce qui leur touche. Cependant ceste constance, qui a esté particulière à vostre majesté à surmonter tant d'afflictions, se doibt évertuer en ceste adversité à surmonter elle mesmes; ce que je m'asseure que vostre majesté fera, venant à considérer la volonté de Dieu, soubs laquelle il est raisonnable que toutes les nostres se ploient ; c'est pourquoi, monseigneur, je ne la ferai plus longue à vostre majesté pour ce regard, ains remettrai le surplus au sieur de la Roque , que j'envoye exprès à vostie majesté pour lui tesmoigner combien je pastis de ceste affliction en moi mesmes, et compastis à celle que je sçais que vostre majesté en reçoit ; et sur ce , etc.

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