‹ Mémoires et correspondance de Duplessis-Mornay (volume 2)Chapitre 8 sur 83 · VI. — LETTRE DE M-^" LE DUC D'ANJOU · texte numérisé non relu

VI. — LETTRE DE M-^" LE DUC D'ANJOU

A M. Duplessis.

Du dernier septembre 1576.

Monsieur Duplessis , ayant recogneu par bons et certains advis que le voyaige , pour lequel je vous avoie depesché en Angleterre devers la royne madame et bonne sœur, a esté par artifice suspendu , et que cela est advenu à la suscitation de ceulx qui, par jalousie, sous aulfre prétexte, auroient faict trouver mauvais au roy, monseigneur et frère, que j'entrasse, estant la paix faicte , en aulcune communication , ne fréquentes depesches avec les princes et estais circonvoisins pour, parce moyen, diminuer ou du tout altérer la confidence et amitié d'entre ladicte dame et moi , estant chose que je veulx non seulement conserver précieusement, mais plustost, s'il se pouvoitjd'advantagel'accroistre; je vous ai bien voulleu faire la présente, me confiant en vostre affection , pour vous prier bien fort que vous veilliés tant faire pour mon service, postposant tous aultres affaires que vous veilliés parfaire ledict voyaige pour aller devers la royne d'Angleterre lui porter la lettre que je vous envoie , que j'ai foict laisser en cachet volant, à ce que vous la puissiés voir et fermer après, pour la lui présenter, et lui faire entendre les .raisons de vostre retardement , selon qu'il est porté par finstruction que je vous envoie aussi , et aultres plus convenables que vous ju gérés estre à propos plus décent, et requis pour entretenir ladicte dame en la dévotion et bonne volonté qu'il lui a pieu me porter jusques à présent ; car, oultre que cela m'importe infiniment, je me

8o LETTRE DE M" LE DUC D'ANJOU,

sens tantteneu et obligé à elle, que je serois plus marri que de chose qui me sçauroit advenir, qu'elle entrast en aulcune sinistre appréhension , veu les bons offices dont elle a usé lors que j'en ai eu besoin , de sorte que, par le moyen de vostre légation , elle puisse estre si bien édifiée de moi, que ceulx qui ont esté causes du retardement de vostre voyaige se trouvent en fin deceus de leur dessein. Et vous me ferés un bon et signalé service, que j'aurai si agréable, que vous pouvés vous asseurer qu'il ne se présentera occasion que je ne le recognoisse envers vous d'aussi bon cœur que je prie Dieu qu'il vous ait, monsieur Duplessis, en sa saincte et digne garde.

Du Plessis les Tours, etc.

Vostre ami, Fiiançois.

Et au dessus estoit escrit :

A Monsieur Duplessis , gentilhomme de ma chambre.

A M. Langiietiy).

Gand, le i5 novembre 1679.

Monsieur , j'ai receu les vostres du 19 , bien amples, et d'autant plus agréables; depuis, je pense que vous en aurés receu une mienne. Vous m'avés fait penser à l'histoire, et par l'aide que j'espère de vous, peut estre je m'enhardirai; mais j'ai de grands scrupules, et tandis que nous sommes voisins, je vous tiens, par vos suasions, comme obligé à me les vuider. Geste histoire ,

(i) Hubert Languet , Bourguignon, personnage notable en son temps.

LETTRE DE M. DUPLESSIS A M. LANGUET. 8l comme sçavés, aura pour principale matière et ^é»/* j-e la restauration de la vraie relligion en nos temps, après tant de confusions dont l'ignorance des siècles precedensTavoit remplie. Per accidens aussi il fauldra traicter les oppositions qu'a faict le monde à Tencontie , princes , republicques, pieslats, etc. Ce qui se peut dire en passant des affaires politiques, je n'en ferai poinct de mention pour cesle heure. Quant au premier, j'oi blasmer Sleidan par plusieurs de passion , disans qu'il ne l'a peu celer des le commencement, comme à la vérité des le beau premier mot il se déclare ennemi du pape et des siens , et cela faict révoquer les histoires en doubte. Orayantà mettre son nom, et par vostre advis moi le mien, on cognoistra prou raffeclion de l'aucteur; mais le remède, comme je pense, seroit de dire la vérité sans blasonner les personnes de leurs couleurs. Comme il me semble que celui se faict plus croire, qui dict que Néron tua sa mère, que qui dict ; Ce meschant parricide Néron, etc., parce que la chose parle d'elle mesme assés, et le plus lourd esprit du monde en tire la conclusion de lui mesme. Une aultre chose aussi, quand le nom n'y seroit poinct, feroit rccognoistre le parti de l'aucteur, à sçavoir ce qu'il parlera plus solidement des affaires du sien que de l'autrui duquel la plus part du temps nous ne jugeons les conseils que par les effects; c'est en quoi je desirerois que m'enseignassiez ung chemin de modération. Quant au second , je trouve peu de difficulté à en inscrire, mais très grande à le publier, sinon'souvent il fauldra alléguer, pour cause d'ung effect , ce qui ne l'aura pas esté une cause généreuse au lieu de l'amour dune femme, et d'une querelle de bordeau ; car, ainsi que nostre

MÉM. DE DUPLESSIS-MORNAY. ToME II. (}

S'i LETTRE DE M. DUPLESSIS

court a esté ces dernières années gouvernée, vous n'ignorés pas que les piques sont venues pour la plus part de là, qu'il n'y est appareu une seule espèce de générosité ni de prudence : or le dire , cela est fascheux pour ceste vie , et le celer ou desguiser, pour ma conscience, non que je ne sçaclie que nous ne sommes pas tenus de tout dire ; mais certes le lecteur apprend plus à la vérité qu'au mensonge; et, descrivant ung bruslement, il est besoin de dire par où est pris le feu. Joint qu'ayant à déduire , puis après une mauvaise et imprudente continuation de dessein, et une fin encores pire, conviendra mal de lui avoir donné ung beau commencement, et seroit, à mon advis , Hiimano capiti ceivicem jiingere equinam y etc. Mais en cela nous aurions à recueillir les mémoires à loisir, dresser une squelette de Tbistoire, et le temps cependant se pourroit cbanger; sinon , imiter plusieurs bons aucteursqui n'ont parlé par leurs livres qu'après leur mort, encores certes que c'est ung grand plaisir à qui met ung tableau en vue des passans, d'estre caclié derrière, et ouïr ce qu'ils disent, jusques aulx cordonniers mesmes; car on a le moyen d'y mettre la dernière main. J'ai ung aultre scrupule encores pour ceste lettre; j'oi blasmer plusieurs historiens pour avoir donné leur jugement sur les affaires ; il y en a d'aultres qui prennent plaisir d'ouïr ce qu'ils en jugent. J'ai aultres fois pensé que l'historien, qui est comme ung rapporteur de procès, en doibt laisser le jugement libre aux juges, sans leur prejudicier par une première voix; mais que l'historien le pourroit faire en tierce personne, disant : On croioit, ou on jugeait , ou les plus sages disoient, etc., ce que j'ai observé en quelques ungs des plus notables; mais je ne regarde pas que je fais la mesme

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