‹ Mémoires et correspondance de duplessis-MornayChapitre 6 sur 142 · V. — ^LETTRE DE M, BOUCHEREÀU · texte numérisé non relu

V. — ^LETTRE DE M, BOUCHEREÀU

A M. Duplessis.

MoNSiLiiK, non seulement les jours, mais aussi les nuicts nous donnent subject bien anipie de vous escrire. Hier au soir bien tard, on donna advis à AI. le maire de la resoluLiori de cculx de cesle ville qui veullent le remuement et leurs propos semblables à ce discours qui me feut faict par ung homme incogneu au sortir du logis de le maire , et de plus qu'on se voulloit jeter sur le^ personnes et maisons de ceuk qu'on appelle traistres* Sur cet advis , M. le maire , assisté de la plus grande partie du eorps de cesle ville, sort et se promené par la ville , commande de se saisir des cantons, et fiiire barricades pour empescher l'émotion, si elle paroissoit en quelque sorte. Ceulx à qui les cantons et barricades estoient commises pour les commander, furent choisis d'entre les meilleurs et plus paisibles bourgeois , et tellement se sont comportés, et ont monstre ung si grand degoust des remuemeus» qu^ils ont monstre par paroles qu'ils estoient tous preste d*apprehender ces mutins eL eu taue raison. le ptesident a parié fort vigoureusement à M. de llohan, et lui a itionstrë tous les dangers et inconveniens qui peuvent procéder des entreprises et procédures, telles que celles quil voyoit. Ses remonstrances n'ont pas esté si Uen prises de lui comme il eust esté à désirer ; voire on dict qu d lui a dict des paroles asses aigres; comme que son langage est de Paris, et qu'il en vient. Sur ces imots il n'a pas demeuré sans response; mais tout s'est bien passé, et se sont bien doulcement départis d'en»

20 LETTRE DE M. IftOUÊHEREAU

semble» J'ai douaé vostre leUre à M« le président, qui Ta fort bien receue, et a monstre beaucoup :de joie de ce que vous vous estes souveneu de lui. Si soiJ voyage eust este plus court et meilleur , ii eust p.issé par Saul— mur; mais il avoit^î grand désir de gaigner La Ro« clieile, (|u il n'a faict de séjour pai le chemin que le moins quii a pu. Sa conscience, la considération, la raison de sa personne et de la vill^ avec son naturel, le portent h toutes choses modérées. Il m'a fort pryé de demeurer, et que de sa part j'en priasse M. de La Primaudaye ; je lui ai promis de faire selon son désir. M. Bellay est veneu en nostrc logis de bon malin : î| nous a faict force plainctes de M. Dupiessis. de ce qu\ayant ung serment de conscience et ung serment particulier avec M. de Rohan et quelques aultres, il y a manqué, et de parti qu il estoit s'est faict médiateur; comme aussi de M. Rouvray de ce qu'estant ung des députés, il s'est detracqué de son debvoir, et a faict l'agent de la royne. MM. de La Primaudaye ^t Bouche^ reau lui ont tellement respondeu qu'il a eu la boUche fermée. Apres tous ces discours, il nous a affectueusement pryé de voulloir demeurer ; que si nous nous en allions, ils estoient perdeus, et nous aussi. Nous lui avons faict l'histoire de nostre procédé, qui semble l'avoir contenté, et avons acquiescé à la pryere qu^il nous a faicte, tellement que nous voici encores demeures pour je ne sais combien do temps. Les lettres que vous nous avés envoyées ont faict taire tout court Bessay, qui a esté contrainct de dire qu'elles estoient bonnes ; mais qu'il ne faiioil pas s'ingérer de les escouter sans en avoir communiqué au préalable la response que nous avons faicte, que quoique vous ne fussîés poinct oblige à cela , toutesfois M. de Rohan en avoit

A M. DUPLESSIS. ' ai

eu communication , a esté sans réplique. M. de Mirande n parlé fort bien à M. de Rohan, et lui^ donné (Je bons conseils. Dieu veuille qu'il les suive ! On parle d'une assemblée chez M. le maire pour aller trouver M. de Rohan , et voir avec lui comment il pourra re^ venir au premier estât qu'il lui estoit promis par le mémoire de M« de Aouvray : pour expédient , on pro* pose qu'il lasse une bonne despesche a la royne, et que ceulx de la maison de ville en feront une bonne semblabiement ; qu'il y. a apparence que par là les choses reviendront aulx premiers termes. Encores, monsieur, que vous avés tout subject, selon rhomnie, de ne le poinct faire , toùtesfois , et pour le^ debvoir de chrestien qui est de surmonter le mal par le bien , et pour le repos de nos Eglises, aucjuel vous avez tousjours donné vos interests particuliers , il seroit bien à propos que vou^ en feissiés une bonne despesche , afin que, s'il se pcult, ces variations soient levées, et que ces fièvres de Sainct Jean, qui tourmentent tout nostre corps souffrant, pour la moindre intermissîon, nousayoni^ ung peu de loisir de respirer. J'ai appris de M. de Mirande c^ae M. de Hohi^n est en grandes perplexités , tesmoi^nees par plusieurs paroles. M. Bouchereau Ta bien aussi cogueu en ce pourparler qu il a eu avec lui. Ce que je crains maintenant , est que M. de Rohan étant reduitt una est satas vîciîs nuUam sperare salutem ; nos Eglises, en quelque sorte que les choses aillent et tounient, en tireroient du dommage. M. de Rohan a teneu des langages de ceste nature, et ressentant son desespoir; Dieu veuille trouver bientoai , cl nous nionstrer Tisseue à nos maulx. Tous ces messieurs, qui sont mescontens de M. Duplessis , deschargent sur lui toute leur colère , et disent tout ce qui se peult pour

«a LETTRE DE M. BOLCHEREAU

le mettre en mauvaise odeur entre les peuples y eneores qu'il y a toute apparence qu'ils ne verront poinctie desir de leur cœur accompli , et que quand ils^ auroient donné de mauvaises impressions à ces gens là, ung tel homme que lui ne s'en doibt point soucier. Toutesfois si vous le trouvés bon , et je in'asseure que vous ne le trouvères pas mauvais, je manifesterai les pièces que }*ai receues pour faire taire ia calomnie, et tourner ceulx qui auront esté abusés en indignation contre les calomniateurs. M. Merlin est très propre à cela , et le plus de tous : il a divulgué fort à propos les raisons que je lui ai montrées par escrit, et elles ont faict fruict. Il riBndra tesmoignage de ce qu*il aura veu , et son tes* moîgm^e, qui est estimé digne de fols parmi ce monde ici j profitera , sans don bte , à ceulx. qui 1 oiront M. Chap- 'peliere a pryé M. Merlin de ne dire poinct paroistre qu'il feust de Tadvis dont il est • c( la ine confirme en la mauvaise opinon de cettui là; car il faict tout au contraire de ce qu'il a dict à gens d'honneur qui iuîsoub* tiendroient et lui en fcroient reproche à iing besoing. Je n'ai peu recueillir de vos lettres ; si vous avés receu celles que je vous avois escrites par le messager de Rouen, datées du dernier jour de 1 aa passé; vous m'en osterés hors de peine, s'il vous plaist , par vostre première despesche. M. de Rohan tint des paroles hier au président, rjui ont donné occasion a ce qui s'est faict ceste nuict; car je lui dict qu'il avoit ceste ville en sa disposition. Tous ces messieura qui estoient eÂ- Irés avec I\L de Rohan , et qui sont ic i logés avec nous, sen rentournerent iner soir avec estonnemcnt. Ung homme de la ville alla au logis dudict seigneur avec une lialkharde au poing; lui dict que ceste noblesse ? qui estoit aveic lui ^ ne sortist poinct eu la rue ^ de peur

que ceulx qui tenoient les cantons , ne les fecognoissani pas , leur feissent quelque desplaisir. Quelque temps après y vinrent au mesnoe logis deux capitaines qui s'offi'irent à conduire les gentilshommes qui y esloîent jusques à leur logis, et le feirent en eflfect , n'osant, lesdicts gentiisliointiies, marcher par la rue que soubs la conduicté et sauvegarde de leurs guides. Gela donnera à penser à ceulx qui font fondement sur les peuples, et notamment sur celui de La Rochelle. Aujourd hui en la maison de M. le maire , se sont assemblés les anciens maires et les principauk du corps de ville , pour resouldre de députer vers lui personnes qui lui feissent les remonstrances et exiiortations qui avoient esté ordonnées, et lui levassent les inconveniens qu'il disoit avoir de leur ordçmnance. Ils lui ont dict que ce qu'ils avoient arresté parmi eulx n*estoit pas pour prejudicier aulx aultres provinces qui pouvoient jouir librement .de leur advis, encores moins à son jugement^ lequel il pouvoit donner en ces affaires là , auxquels; il'avoit très grand interest; mah pour déclarer leurs sentimens et l'exhorter de bien considérer les choses dont il s agissoit pour porter tout au bien de la paix ; de plus , ils lui ont dict qu^ils n'estoient pas pour Tabandonner; mais aussi qu'ils le suppboient de ne les voulloir perdre ; ils ont adjousté que leur arresté portoit : que là maison de ville de La Rochelle se contentoit, si les edicts, articles particuliers, brevets, concessions, responses aulx cahiers et aultres bjenfaicts du feu roy nous estoient maintenus, et qu'il n'y avoit aulcun de la relligion , s'il e&toit homme de bien , bon chres*tien et bon Français, qui ne s'en deust contenter; et quant à l'assemblée, ils lui ont tranché tout net qu'elle ne se debvoit poinct continuer en ceste forme , que

^4 L£TTR£ DE M. BOUCHEREÀU

c'estoit line chose nouvelle entre nous; qu'elle pouvoît attirer beaucoup de dangers et inconveniens , chose qui choquoit Testât et Tauctonté du roy , et dont les eslrangers prenoient scandale de nous , comme si nous TouUions donner commencement à des estats, ainsi qu'on a faict en Hollande. Apres midi , en la maison de M. le maire, se sont assemblés plusieurs du corps de. ville, tout ie presidial, les pasteurs et les plus notables d*entre les bourgeois , par Tadvis desquels il a esté faict une defTense de porter armes à feu, de s'assembler en quelque forme que ce soit, de jour ou de nuict, sans permission de M. le maire , et de s'interdire aulcnne mauvaise parole de celles qu'ils avoient accoutumé d'avoir dans la bouche les ungs contre les aultres , et a esté ceste deffense publiée à son de trompe par tous les cantons. Le président a parlé fort libreinent que c estoit à eulx à prendre garde à leur ville , et que puisque Dieu avoit ordonné ceste forme de gouvernement, qui estoit parmi eulx parla concession que plusieurs roys de suite leur en avoient faicte , qu'ils de- ' voient donner si bon ordre à tout, qu'elle ne feust aucunement troublée par qui que ce feust, et que l'auctorité de commander demeurast seule aii magistrat qui estoit le maire, sans souffrir qu'aulcung y prist part , ou songenst de la violer. Ce voyage de M. de Rohan , lui a faict fort grai^d tort , et a mis de lui ung soupçon au cœur de ce peuple, que plusieurs mois n'osteront pas. JVn a vois veu et ouï ung infinité qui lui estoient affectionnés , et qui depuis hier m'ont teneu ung tout aultre langa^jc qu'auparavant , et par lequel ils tesmoignent avoir descouvert ung desseing auquel ils n'eussent jamais cru ; que ceulx qui en estoient les aucteurs tussent pensé encores que ceste nuict les cantons ne

A M. DUPLESSIS. âS soyent pas saisis pour y faire barricades comine la précédente , si est ce que ron a redoublé les gardes sur la muraille et les rondes à la patrouille ^ et ce pour la mesme cause et la mesme fin. De tout ce que ces messieurs 80uf!rent , ils nous accusent , comme si nous leur procurions ce qui ne leur vient pas à gré; et pour s'en venger, font tout ce qu'ils peuvent, et pensent nous apporter fascherie. Apres que de toutes parts nous avons este pryës de demeurer, et en ia.sorte que je le vous ai escrit, sans nous faire dire mot, et nous rendre resj!)onse à la déclaration que nous avons faicte , ils se sont asseuibiés au lieu où auparavant $e tenoit rassemblée. Là , ils ont convié M. de Rohan , et ont député certains pour faire à la maison de ville les remoustrances requises pour faire tenir l'assemblée. Cela estant veneu à nostre cognoissance , M. de la Priinandaye est allé fairenosplainctesà M. le maire , comme à celui qui es toit intéressé en cela y nous ayant pryé etfaict pryer de demeurer : si c'estpii assemblée formée , nous n'avions que faire désire ici, puisque nous ne l'approuvions pas, et déclarions ne nous y vouUoir trouver ; si c'estoit conférence , on nous ^isoit tort de ne nous y appeller poinct , puisque nous estions députes comme les aultres , qui avions ofTert de communiquer avec les députés sur tous affaires, toutes les fois qu'on vouidroit ; qu'en tous cas c'estoit abuser de Tiostre promptitude à obéir, et de nostre sincérité.

M. le maire a respondeu que ceste assemblée n'a guère duré. Comme de vrai , la convocation en a esté faicte qu'il estoit plus de quattre heures , qu'il y a peu esté , et que grandes choses ne s'y sont pas traictees ; que tout ira bien, et que nous ayons ung peu de patience ^ qu il nous en pryoit , comme il nous en avoit

a6 LETTRE DE M. BOUCHEREAU

faict encores pryer par M. de Bessay, homme rare en ce temps, et qui avoit trouvé de fort bonnes ouver« tures ; que pour lui , il avoit bien recogneu qu'on avoît remué y et estoit ou eacores pour remuer une mauvaie pierre; mais qu il avoit commencé, et continueroit en« cores à donner ordre qu*elle ne jiuisist poinct. Nous île sommes pas insensibles à toutes ces indignités qu'on nous faict ; mais pour ce que les gens de bien jugent que mesmes nos souffrances peuvent servir au bien , nous nous y sommes resoleus aussi volontiers comme à toutes les actions qu'on demandera de nous, et qu'on croira pouvoir proficter, et il est vrai que si nous voullions esclaler, si^ comme disoit M. de Bessay^ ils n'estoient prudens au moins seroient ils en grande peine pour les tours cju'ils font et les paroles qu'ils disent ; mais jà n'advienne que nous rendions mal pour mal , que nous ne surmontions le mal par nostre bien , et que par charité nous ne couvrions multitudes de péchés, avec protestation toutesfois de ne retourner jamais de nostre bon gré, et volontiers à telles espreuves, qm sonl fort rudes cl iasclieuses ; car d'estre honteuses pour nous, je ne le dis pas, pour ce que celui a J'bonneur qui a le profict. Ores, en quelque façon que cest affaire tourne, nous aurons le profict d'autant , ou qu ils seront ramenés à raison et à leur debvoir, ce que nous aimons le mieulx comme estant le meilleur, ou s'ils continuent en leur mauvaise procédure, ils le feront seuls sans nous , et encores bon pour nous, qui ne participant pas à leur pcché, peult estre ne participerons nous pas h leur plaie, ou ce sera en innocence et en justice , et non comme euU en mauvaise conscience.

Vous U ouverés en ce paquet une lettre que je vous

A M. miPLESSIS. 17

avoisescrite maixredi dernier , et addressee parla vo^e tfuog inarchand qn'on m'ayoit dict aller à Saulmur; maïs il Ta oubliée , et elle m'a esté aujourd'hui remise en mains.

Je TOUS supplie, monneur, ou garder la lettre que

j'escris à M. de Hautmont, ou attendre à adviser dessus <)ue vous ayés eu de uos nouvelles; car peuit estre que nous mesmes , selon ce qui se passera ici , serons

d'advis de ne rien faire de ce que nous y mentionnons. J'eusse encores reteueu vostre laequais pour vous mander ce qui aura esté resoieu à la maison de ville ; mais le paquet cstoit assës gros pour vous le clespescher , joinct que par le messager de Kouen, qui partira lundi prochain , je pourrai forl aiseement et seurement vous faire enlendre ce que nous aurons appris en ces deux jours qui suivront, etc.

Da 1 1 janvier i6i3.

ji la wyne.

Madame , j'ai sceu ce qu'il a pieu à vostre majesté

commaiider en faveur de mes pensions et affaires; en quoi elle a doublement obligé ma fidélité, me prévenant par sa bonté pour m'oster le subject de Fimportuner. Aussi, madame, n'aurés vous jamais povre subject qui plus souhaite de repos, dauctorité et de prospérité à vos majestés, ni qui plus fidèlement y contribue son sang et sa vie. C'est ce qui m'enhardit, sous le commandement de vostre majesté, de dire quelquesfois ce qui me semble es aflaires dont cog* Qoissance , comme eucores de n'agueres par mes lettres

38 LETTRE DE H. DUPLESSIS, tte.

à M. lé président Jeaûuin. Ce qu encores j'ose repeter

àvostre maj'esté, et la supplie très huroblement de

prendre en bonne part que je lui die qu'il est besoin^

en cerlaines choses de relascher de l'apparence de

lauctorité pour se faire obéir en effect de M. de Rohan.

Au reste, madame, puisqu'il vous a pieu m'en escrire,

sa naissance l'oblige tant au service de vostre majesté

et sa qualité à la conservation de cest estât, que je ne

me puis persuader qu elles n'en reçoivent enfin tout

contentement; seulement le vouldrois pouvoir haster

au prix de ce qui m'est le plus cher, comme tout aultre

service qui peult ineltie en rvpos l'esprit de vostre

majesté, agité de Lant de peines, etc.

Bu li jaDvier i6i3«

Page 1