‹ Mémoires et correspondance de la marquise de CourcellesChapitre 24 sur 81 · BELA MARQUISE · texte numérisé non relu

BELA MARQUISE

écrite par elle-même.

n vous envoyant le mémoire de ma vie, je pourrais vous faire valoir beaucoup ce présent par la répugnance que j'ai toujours eue à récrire, et par Tobstination avec laquelle j'ai toujours résisté aux prières qu'on m'en a faites ; mais vous êtes si accoutumé à me voir faire pour vous des choses extraordinaires , et que personne que vous n'était en droit d'attendre, que je n'ai pas de nouveau compliment à vous faire là-dessus. Si j'étais bien sûre que vous ne fissiez jamais confidence à personne de ce que je vous écris aujourd'hui , je me dispenserais de vous dire ma naissance et ma figure ; mais comme l'envie de parler \ous peut prendre, je serai fort aise que l'on sache, pour votre honneur et pour

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le mien, que je sois cTime deAineiUeures maisons du royaume ; qu'il ne faut qu'avoir lu l'histoire et savoir le nom que je porte pour être convaincu qu'il n'y a point de dignité qui ne soit entrée dans ma famille; que, du côté de ma mère, je suis plus d'une fois alliée à l'Empire, et que je tiens aux plus grands princes de l'Allemagne '.

Pour mon portrait, je voudrais bien le faire sur ridée que vous en avez conçue, et qu'on voulût s'en rapporter à vos descriptions; mais il faut dire naïvement ce qui en est : j'avouerai que, sans être une grande beauté, je suis pourtant une des plus aimables créatures qui se voient; que je n'ai rien dans, le visage ni dans les manières qui ne plaise , ni qui ne touche; que, jusqu'au son de ma voix, tout en moi donne de l'amour, et que les gens du monde les plus opposés d'inclination et de tempéra'ment sont d'un même avis là<dessus, et con* viennent qu'on ne peut me voir sans me vouloir du bien.

Je suis grande, j'ai la taille admirable et le meilleur air que l'on puisse avoir; j'ai de beaux cheveux, fisdts commeils dorvont être pour parer mon visage et relever le plus beau teint du monde, quoiqu'il sœt marqué de petite vérole en beaucoup d'endroits; j'ai les yeux assas

1 Voir tai notice, première partie, page t.

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grands; je ne les ai ni bleus ni brans, mais entr^ ces deux coiideurs ils en ont nne agréable et particulière ; je ne les ouvre jamais tout mitiers> et, quoique dans cette manière de les tenir un peu fermés il n'y ait aucune affectation , il esl pourtant vrai que ce m'est un channe qui me rend le regard le plus doux et le plus tendre du monde ; j'ai le nez d'une régularité parfaite; je n'ai point la bouche la plus petite du monde, je ne l'ai point aussi fort grande.

Quelques censeurs ont. voulu dire que dans les justes proportions de la beauté, on pouvait me trouver la lèvre du dessous un peu trop avancée ; mais je crois que c'est un défaut qu'on m'impute pour ne m'en avoir pu trouver d'au* très, et que je dois pardonner à ceux qui disent qv» je n'ai point la bou<^ tout à fait régulière, quand ils conviennent en môme tempe que ce défaut est d'un agrément infini, et me donne un air très*^rituel dans le rire et dans tous les mouvements de mon visage. J'ai, enfin, la bouobe bien taillée,. les lèvres admirables, les dents de couleur de perle, le front, les joues, le tour du visage beaux, la gorge bien taillée, les mains divines, les bnA passables, c'est-à-dire un peu maigres, mais je trouve de la consolation à ce malheur par le plaisir d'avoir les plus belles jambes du monde. Je chante bien sans beaucoup de méthode, j'ai même assez de musique

M ÉMOIRES*

pour me tirer d'affaire avec les connaisseurs. Mais le plus grand charme de ma voix est dans sa douceur el la tendresse qu'elle inspire ; et j'ai enfin des armes de toute espèce pour plaire, et jusques ici je ne m'en suis jamais servie sans succès. Pour de Tesprit^ j'en ai plus que personne, naturel^ plaisant, badin, caiiable ausâi de ^andes choses, si je voulais m'y appliquer. J'ai des lumières et connais mieux que personne ce que je devrais faire, quoique je ne le fasse quasi jamais.

Les commencements de ma vie n'ont rien eu que de fort ordinaire ; après la mort de mon père, qui fut tué d'un coup de canon eu servant le roi, en Allemagne, en qualité de lieutenantgénéral % son gouvernement passa en d autres mains, et je fus menée auprès d'une tante abbesse que j'avais en France , dont Tâge et la vertu furent jugés propres à mou éducation*.

J'avais environ quatre ans quand j'entrai dans son abbaye, et j'y demeurai jusqu à treize ou quatorze ans, époque à laquelle la mort d'un frère et d'une sœur m'ayaut fait devenir héritière de ma maison, qu'on croyait fort puissante, tout ce qu'il y avait de jeunes gens en France furent proposés pour m 'épouser. Le roi» voulant me mettre en état de choisir moi-raêmev

I Voir la iiotkB , premifere partie , page 3. * Voir la notice ^ prem[^r« jmrtle, p«ge 3.

me fit l'honneur de m'envoyer prendre par un exempt et douze gardes. J© crois que ma tante eut comme un pressentimeot que ma sorti© de son cloître devait être le commencement de mes infortunes. Elle reçut l'ordre qui m'arrachait de ses bras avec des torrents de larmes; et ne pouvant se résoudre a m'abandonner à une vie si différente de celle que j'avais commencé de mener, elle prit un carrosse et me suivit de loin, n'ayant pu obtenir de celui qui me conduisait la permission d'entrer dans celui où j'étais, ni de me parler, non plus qu'aux femmes que le roi avait envoyées pour m 'accompagner. Pour moî^ je fus si étourdie de c^tte aventure, ou plutôt si charmée de me voir passer du cloître dans la plus belle cour du monde, que je ne prenais nulle part à sa douleur, et n'avais d'autre embarras dans Tesprit que la crainte qu'elle obtînt la permission de me ramener avec elle.

Tout ce qu*il y a d'augures malheureux m'arrivèrent pendant mon voyage : mon carrosse rompit deux fois avant d'arriver aux portes de la ville d'où je partais; le feu prit le premier jour à la chambre où je couchais, et une autre fois ayant voulu, en badinant, me cacher à mes gardes et passer pour cela par-dessus un puits, je faillis à tomber dedans , et je ne m'en reting que par la force de mes majns. J'arrivai ensuite

à Paris, où était La cour : en descendant de carrosse^ je fus présentée au roi en habit de pensionnaire, aux pieds duquel je me jetai, et qui me reçut avec toute la bonté imaginable, me promettant sa protection en considération des services de ma famille, dont il m'assura se souvenir. Il me laissa le choix de demeurer auprès de la reine ou auprès d'une princesse du sang, t^lle que je voudrais la choisir; je fus inspirée très-assurément par mon mauvais ange de demander d être mise auprès de madame la princesse de Carignan ' , chez laquelle je demeurai jusqu^à mon mariage, c'^t-à-dire deux ou trois mois.

Ce qui m'avait attiré la protection particulière du roi et 1 avait «engagé A me tirer de mon couvent, était le dessein qu'avait M. de Colbert de me faire épouser son frère , Maulevrier*; la proposition m'en fut faite huit jours après mon arrivée à la cour ; et quoique je bontisse une répugnance effroyable pour une alhanee que j'étais assez folio pour regarder comme indigne de moi, je n'eus pas la force de la refuser ouvertement. Mais, tout enfant que j'étaifi, j'espérais que le temps et mon adresse me tireraient de ce pas-là. Celui qu^on me voulait faire épouser était, par bonheur, en Espagne; et

I Voir lu, notice, preioarere partie , page 4. i Voir la notice . preTniète partie ► page 4.

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quoique sa famille lui eût numdàde revenir pour son mariage ayec moi^ il ne put être de trois semaines à Paris. Pendant ce temp&4à, M. de Ck>lbert, me croyant déjà sa bell^-sœur, mit auprès de moi des femmes, me fit un équipage, et me donna tous les gens dont je devais me servir; je passais les jours avec madame de Chevreuse' à Fhôtel de Soissons; je n^avais de société qu'avec sa fiamille, qui me venait Mre des compliments, et parmi tous ceux-là, M. de Ménars, frère de madame de Golbert, fut des ipHus assidus, et devint si passionnément amoureux de moi, que madame la princesse de Cari* gnan s'en aperçut dès les premières visites, et beaucoup plus tôt que moi, qui, n'ayant encore rien vu de ma vie qui ressemi)le à Tamour, fus la plus surprise du monde, quand elle me dit d'y prendre garde, et de lui dire que ses longues et fréquentes visites me déplaisaient.

Quoique je n'eusse que treize ans, je compris fort bien que ce qu'elle me conseillait de faire ne pouvait que m'attirer une déclaration d'amour d'un homme qui, devant être dans quinze jours mon beau-frère, aurait peut^tre été charmé de me voir convaincue d'une vérité qu'il n'avait osé me déclarer lui-même, le fis entendre toutes ces choses à madame la {princesse de

1 Voir la notice, première partie, page •

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Garignaii, et la fis résoudre à parler de sa pure autorité à Mé de Ménars. Deux heures après il entra dans sa chambre, et avec cette dureté d'expression qui lui est si naturelle et cet emportement auquel il est si difficile de s'accoutumer, elle lui défendit sa maison ; il sortit de chez elle , outré de colère et mourant d'envie d'avoir une conversation avec moi , pour découvrir ce qui lui pouvait avoir attiré cet orage ; il m'écrivit le soir une lettre, et me la fit porter par Benoîjt, qui me tirait en cire. Je la lus par un pur moti^de curiosité, et la jetai au feu après avoir &it mille défenses à Benott de m'en apporter de sa vie, et l'avoir chargé pour M. de Ménars de mille reproches, et 4e mille menaces de les montrer à madame de Golbert, s'il s'avisait jamais de m'écrire.

Gela ne l'empêcha pas, deux jours après, de nï'envoyer une botte par les rouliers d'Orléans, comme si elle fût venue de ma tante la religieuse ; je l'ouvris avec la précipitation qu'ont les jeunes personnes pour tout ce qui s'appelle présent, et au lieu d'y trouver des agnus et des chapelets, comme je les cherchaia, je fus fort surprise d'y trouver des boîtes de diamants, un chapelet de filagrane garni de diamants, une montre et des tablettes de même dans lesquelles était le portrait de Ménars. Je me crus si ofifensée de ce procédé, que, sans balancer

un moment, je courus chez madame la prini^ cesse de Garignan et lui portai tout ce que je venais de recevoir. Elle l'envoya à madame de Golbert , qui fit mille reproches sanglants à son frère , et se servit de toute l'autorité de son mari pour lui faire promettre de ne plus me voir; mais cela ne Tempécha pas le soir même, de venir à Thôtel de Soissons déguisé en courrier, mais si parfiedtement bien, que je reçus de sa main un paquet de ses lettres, sans jamais le reconnaître.

Désespéré de ce que tous ses détours n'avaient pu lui faire naître un moment de conversation avec moi, il s'avisa de tenter le secours d'une fille d'honneur de madame la ptincesse de Garignan, nommée la Desfontaines, aujourd'hui madame Stoup , et se la rendit favorable avec un secret dont beaucoup d'autres se sont servis, ce qui ne manque guère auprès des femmes d'une fortune aussi malheureuse que la sienne ; il l'engagea à me proposer une collation dans sa chambre , il obtint de sa bonté la permission de s'y cacher le jour où je devais y aller. Il écouta pendant toute la collation mille confidences que je fis de mes sentiments trèsdésobligeants pour lui, et quoique l'aveu sincère que je faisais à cette fille de ma répugnance pour le mariage de Maulevrier fût fondé sur des raisons de disproportion qu'il pouvait fort bien

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prendre pour lui , il ne perdit point Tenvie de me parler, et dès que la conversation ave^ la Desfontaîiies fut unie » et que, tenant une bougie à la maiu, j'eus repris le chemin de mon appartement, il sortit de son poste et nvattrapa au milieu de la galerie : se jetant à mes genoux ^ il me donna une si grande frayeur, qu'en me dét^ageant de ses bras avec précipitation, j'allai me cesser la tète contre le coin d'une muraille, et fis un si grand cri que madame la princesse de Bade sortit de chez elle , et^ venant avec toutes ses femmes^ me trouva tout en sang, et Ménars étendu de rautrecôté, faisant Tévanoni.

Pour me consoler dti mal que m'avait fait cette aventure, qui fut la dernière que j'eus avec hîi, elle fit tant de bruit dans sa famille, qu'il rae re\int assez de choses fâcheu^^es pour me donner prétexte de rompre ce mariage pour le* quel j'avais tant d'aversion. Je ne le manquai pas, et, dès ce jour^là, je fis ma déclaration que Ma u lévrier ne serait non plus mon mari que Ménars mon amant.

Depuis que je fus hors de mesure avec la maison de M. deColbert, la réputation que j'avais d'avoir du bien m'attira la recherche de tous les Jeunes gens qui étaient à marier dans ce tempslà. Mais comme ce n'étaient des amants que pour le mariage, et qu'il n'y a rien d'extraordinaire dans les soins qu'ils m'ont rendus pour

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cela , je ne saurais prendre la peine d'en prononcer ni d*en rien dire.

Madame la princesse de Garignan et celle de Bade, qui n'avaient songé, en me prenant auprès d'elles, qu'à se £aiire un ami à mes dépens» voyant leurs mesures rompues pour cela du côté deM.de Ckxlbert, travaillerait à s'attirer une autre protection au conseil du roi, où elles avaient d'importantes affaires, et m'offrirent au maréchal de Villeroy pour Courcelles son neveu * .

Vous savez assez l'éloignement infini qu'il y avait entre lui et moi, par sa naissance et par sa fortune, pour croire qu'il n'aurait pas songé à tenter l'aventure, sans être sûr d'un aussi puissant secours que celui de ces dames. Mais dès qu'elles eurent assuré sa famille de mon consentement , on écrivit à Courcelles, qui voyageait dans les pays étrangers, de revenir. M. le maréchal de Villeroy demanda au roi son agrément; et madame la princesse de Bade, employant tout l'artifice dont vous la connaissez capable pour me faire comprendre que de tous les gens qu'on me proposait, je devais préférer celui qui pouvait me faire mener la vie la plus tranquille , et faire moi-même la fortune d'un homme pour en devenir la maîtresse ; que Ck)urcelles, étant beaucoup moins grand seigneur

I Voir la notice , première partie , page 6.

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que les autres qu'on me proposait , recevrait avec plus de reconnaissanoe k gcàce que je lui £usais de le préférer à tant d'illustres rivaux; et, me cachant tous les vilains endroits de an naissance et de son peu de bien , elle me le ffàsait voir seulement par Talliance et la protection du maréchal de ViUeroy ; mais ce qui me perdit et m'arrachale fiineste consentement que je donnai, fut la certitude que je crus avoir que Courcelles ne me mènerait jamais à la campa* gne , et madame de Bade , qui connaissait ma faiblesse là-dessus et rentétement prodigieux que j'avais pour la cour, s^'en servit comme d'un dernier remède. Toute la maison de ViUeroy me le jura solennellement^ et m'offrit cette condition dans mon contrat de mariage. Depuis le matin jusqu'au soir, onnfe m'entretenait que du bonheur de ne jamais quitter Paris, et du peu de femmes de ma qualité qui en pourraient jouir.

£nfin j'épousai Courcelles, et ce jour malheureux pour moi fut Touverlure d'un théâtre oà l'on me verra dans la «uite jouer le rôle le plus bizarre et le plus infortuné dont on ait jamais ouï parler.

iHon mariage se fit^vecteute la ppoope imaginable. Le rcH me fit l'heuBear de signer à mon funeste eontmt , et la Teine'vinteoupcr à l'hôtel de Soissons, où je fus mariée, et me fit celui de me donner ma chemise. Tous les «albeurs qui

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devaient m*accabler âans la suite furent èachës seusies plus béUës apparences du monde. Sur réd]^ir que Cdttrcèllôs avait que je lui apportais un bien considérélble, il fit dés dépenses dont il porte encore aujourd'hui la peine. Pendant huit jours je fût éblouie de fout ce qui brillait à tiies yeux , et le plaisir die me voir des pages, de ïne voir maîtresse d'un grand équipage, m'occupait si fbrtque né songeais point aux horreurs de ma maison. Mais enfin il felliit ouvrir les yeux , et toutes les pnécautions qu'on prenait pour m'en empêcher ne me purent dacher plus iongt^^ps que j'étais datis la plus malheureuse condition du monde; mille cyéancièirs qui se trouvaient tous les jours iKur mes pas sortant de chez moi , et les propositions fréquentes que mon mari me faisait de signer à des emprunts d'ai^nt , ne m'instruisaient que trop du désordre de ses affaires ; monéitféme jeunesse et mon peu d'expérience ne me laissèrent point connaître le mal aussi grand qu'il l'était ; mais j/e n'eus pas la même insensibilité pour le mépHs que je m'appercevais quetotit le monde lavait jpoUfmon mari, et il m'en inspirti ô moi-même un «i violent, que sans me souvenir de ce que je lui étais, je crus qu'il allait de ma gloire, de ne point pandtre entêtée d'ttti homme que personne n'estimait, et j& donnai tm isi libre cours à mon aversion pour Ihi, qu'Un Uh mois toute la France en

Meuoires.

[fut informée* Je ne savais pas encore que haïr 1 6on mari et pouvuir eu aimer un anlre^ est pres- I que la même chose. Dans cette erreur ici, beau- [coup de gens prirent le soin de me le dire* Mais I madame la princesse de Bade répandit dans le [ inonde que j'en étais pi^rsuiulée beaucoup de [temps auparavant qye je l'eusse voulu écouter, [lilâîg avant que de conter cette histoire, il faut Ique je vous dise que les premiers jours de mon I mariage^ ma belle-mère, m'insti-uisant des devoirs que j'avais à rendre, m'avait extrêmement I reconmiandé de ûnre bien ma cour à M, de Lou- U'ois , dont elle est tante , et , me iatlanl des liîïonneurs que je devais recevoir dans sa famille, f m'avait promis surtout une visite de M. de Lou- FTois à son retour du voyage de Flandre, où il jetait depuis dix jours. Mon mari et elle attenaient de lui leur fortune, et je ne sais si^ dès riors, ils ne mereganlaient pas comme un moyen lëe l'avancer. M. de Louvois revint donc de fFîandre, et aussitôt après il me vint faire cornfpliment sur mon mariage; il était onze heures [idii soir, les bougies étaient éloignées, j'étais sur rmon lit, il ne me vit point, et ne fut avec moi [qu'un instant, mais je le vis assez pour concejvoir pour lui des sentiments qui ont paru dans [la suite^ et dont les plus grands malheurs de ma ] vie ont été la punition. Trois jours après, il vint à Farsenal voir des canons; il était onze heures

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du matin ; je sortais à pied pour aller à la messe aux Célestins dans le moment que son carrosse entrait dans la première cour. Il me reconnut à ma livrée, mit pied k terre, me mena à la messe et l'entendit avec moi ; quoique je ne me connusse guère aux marques d'une passion naissante, je ne laissai pas de comprendre que cette démarche d'un homme aussi brusque et aussi accablé d'affaires me voulait dire quelque chose. Je craignis qu'il ne prît lui-même le soin de s'expliquer, et je commençai dès ce moment à prendre des soins pour m'en défendre, et pour en éviter les occasions par un pur motif d'antipathie naturelle ; j'envoyai quérir mon carrosse pour m'épargner une conversation avec lui en m'en retournant chez moi.

Quelques jours après j'allai à Saint-Germain, et j'appris que madame la princesse de Bade avait fait un méchant conte, au lever de la reine, des visites que M. de Louvois m'avait rendues, y ajoutant par forme de commentaire que M.^e Gourcelles et moi étions déjà brouillés pour ùlo^^ lettre de M. de Louvois que j'avais perdue ; cela n'était pas vrai , et il ne s'était rien passé entre M. de Louvois et moi que ce que je viens de dire, mais il se servit de cette histoire pour me parler de sa passion, et, pendant la messe du roi, il s'approcha de mon oreille et me dit, assez galamment pour lui, que madame de Bade

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in'était oblige d'un SQDtiment dont il se croyait incapable pour elle, eH qu'après avoir été toute sa vie ennemi mortel de ses artifices , il se sentait pressé pour elle d'une trè^-vive reconnaissance pour les ^ins qu'elle avait pris de m'expliquer ce qu'il sentait et ce qu'il n'aurait peut-être osé me dire de longtemps; je crois que je ne lui répondis rieUi mais je m'aperçus trèsr bien que ma belle mère, qui avait entendu comme moi ce qu'il m'avait dit, en était charmée, et je compris dès-lors que j'aurais dans la mère et dans le fils des ennemis plus difficiles à combattre que les charmes de M. de Louvois. Depuis ce jour là, il fit tous les pas qu'on fait quand on veut plaire, et me vit assidûment chez moi, sous le bon plaisir de ma belle mère. Tous ceux qui m'approchaient s'empressaient à lui rendre leurs services auprès de moi , et j'eus le plaisir de voir naître mille jalousies entre madame de La Baume * et madame sa mère, pour la gloire de me rendre les premières lettres de M. de I^ou^ vois. Ma belle sœur l'obtint, et ma belle mère en eut du soupçon et un dépit si violent, qu'elle ne put s'empêcher de faire des reproches à M. de Louvois, par une lettre qu'elle lui écrivit et qu'il me montra ; ce fut moi-même qui la fis courir dans le monde et qui voulus enfin réjouir

T Voiv.U notice, piremfi^.pi^*, fpg^ g.

ie public. Je reègarâais avec un mépris infini les bassesses que je voyais ftiire, et je crois que les honteuses facilités que je trouvais dans ma famille pour ce commerce, redoublaient encore réloignement que j'y aivais. Je crois que M. de Louvois même trouvait du dégoût dans ce procédé bas et infâme de mon mari, de ma belle mère et de ma belle sœur; au moins, je me souviens cpi'il s'avisa d'un mystère qui était fort peti nécessaire, mais qiii ne laissa pas de me réjouir beaucoup. Je me promenais les soirs dans les jardins de l'arsenal , où je logeais , et d'ordinaire M. de Gourcelles et ma belle mère se promenaient avec moi ; M. de Louvois voulut Un soir me surprendre et voir la figure que je faisais dans mon domestique, que je mépriisais beaucoup; il s'habilla d'un grand justaucorps bleu, €in véritable bretteur, et, seul, avec une longue épée, il se promenait à minuit dans la même allée ou j'étais ; je le reconnus dès que je jettai les yeux sur lui ; htais mon mari ne s'avisa pas de penser qu'un homme à qui les portes de la maison étaient ouvertes avec tant de facilités, pût se servir d'un artifice pour me voir. Gomme je m'imaginais qu'il ne s'était proposé que de me divertip, je m'approchai près de lui pour lui faire entendre tout ce que je disais; et pendant une demi heure de conversation , je fis tomber mon mari sur tous les endroits où je le oonais-

MÉSIOÏRES.

sais le plus ndicule et le plus méprisable. M. de Louvoîs trouva assez de plaisir à cette espère dô comédie pour la vouloir plus d'une fois; il revint trois ou quatre fois de suite» et toujours avec ti mtae succès. Mais enfin Courcclles, à force d® le voir sous une même fi^re, oie dit un soir, par hasard ou par soupçon : Voiià un homme qiiî ressemble bien à M, de Louvois. Je le répétai assez haut pour lui faire entendre qu'il était soupçonné; et le lendemain au soir, ù la mémf heure, étant dans le jardin avec M. de Louvoig, qui était venu souper chez moi , et qui s'étail voulu ensuite promener avec ma famille, It même figure que nous avions vu les jours précédents parut, ou plutôt un fantôme qui lut était si semblable, que mon mari, en étant aussi ébloui que moi surprise , ne put s'empêcher de dire à M. de Louvois, avec cet air niais et ce, ton de voix ingénu qui le rend si méprisable : u Monsieur , il faut que je vous avoue une injustice que je vous ai faite ; il y a quatre jours que cet homme se promène avec tant d' affecta-' tion à suivre ma femme que je Fai pris pour vous. » M. Louvois se moqua extrêmement de luij et moi de même; nous nous retirions tous fort satisfaits, moi de la justice que je rendais à mon indice époux, M. Louvois do le voir donner dans le panneau , et Cou réelles de l'espoii» qu'il avait que M, de Lcuvois ne prendrait point

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d'autre chemin que lui pour parvenir à mes bonnes grâces. M. de Louvois allait cependant toujours son chemin pour s'établir auprès de moi, et moi le mien pour Ten éloigner. Il m'avait fait porter des lettres par madame de La Beaume, qui m'avait fort pressée de le voir chez elle. Mais je m'étais tirée de cet embarras en lui disant que je ne pouvais me résoudre à me livrer à la bonne foi d'une femme qui n'en avait point. Je refusai sur ce prétexte toutes les lettres qu'elle m'apportait de sa part , et avec la plus forte résolution du monde de ne prendre aucun engagement avec lui.

Je le craignais si fort que je n'osais te lui dire, et je passais toute ma vie à chercher des expédients pour éviter, par des ruses, les occasions de le voir. Il retira sa confidence des mains de La Beaume , qui s'aperçut avec rage que j'en étais la cause , et dès ce jour là devint ma plus cruelle ennemie. Il chargea, quelque temps après, Langlée * de me parler de sa part. Langlée dans ce temps-là n'était qu'un misérable que la faveur de M. Louvois n'avait point encore tiré de l'ordure où la roture de son père le tenait enseveli. C'était un des plus assidus courtisans de Courcelles. M. de Louvois l'avait vu très-souvent chez moi , et le choix qu'il en fit pour le servir

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