I. Voir lanotloe, première partie , page ii
74 MâHOlRkfl.
dans son aunour a été le premier degré de âa fortune. Il cnabraaea avec plaisir la ipropoaitioii qui lui fut faite par un valet de obambre de M. (kI<ouv<)is, de demeurer aiuprès de moi po«r y s«irvir son mattre. Il avait pour e^ dea pd^ tex^tesiplausibles. U est de la province du liaine^ et mon mari y avait sa terre; ses aïeux, qui de tout tunps ont trafiqué desbœu& dans oe pays^ et qui à présent y ont encore un <x)mmerce éudrtt pour cela , lui avaient laissé assez de bien pow «vw un prétexte d'y venir demeurer dans le tempa que je seraiaobligée d'y suivre mon marii Je refusai encore la confidence de Langlée powr d'autres raisons do^t je ne me souviens point, mais je sais bien qu'enragé de ne pouvoir être mon confidfimt, il devint mon espion^ et a depuis établi ^ fortune en me rendant toutes sortes d» méchante offices auprès de M. de Louvois.
Gommo il prétendait s'établir en le servant mi* prés de moi, il ne lui ^t pas difficile de lui jetei» dans Tesprit des soupçons de mon indifi^ rence» Mos freidottrS'pour lui , les soins que je prenais deréviter,et le peu de progrès qu'il avait £Rit anprès^demoil'avaientdéjàdisposé à s'aigrir sur le moindre {MrétetKte. La liberté avec laquelle je voyais tous les jours le duc de ViUeiey *,
I. Voir la notice, première partie, page n. — Elle dit le du 9 de Villeroy, parce qa*elle a écrit après la mort de son père.
cousin germain de mon mari, loi en fournit un, et pour parler naïvement, je tomberai d'«K^ Gord que je n'avais pas pour lui ia^ même anti^ pathie que M. dQLouvois m'avait trouvée dans le commei^cement de mon mariage ; je lui. avais re* marqué un mérite asse?: distingiié pour ne m# P9S rendre aux leçcms que mon mari m>vait faites sur son chapitre; ils avaient l'un pouf l'autre une haine invincible. Mille qualités du duc de Yilleroy servaient de fondement à celles de mon mari, naturellement CH^vieux et svsuaez convaincu de ses défauta ; et l'indiscrétion de M. de Gourcelles, qui s'était vanté faussement d'avoir su plaire à madame de Yilleroy, autori<> sait le peu de mesure que le duc de Yilleroy gardait avec lui. Enfin je ne s^is si M • de Gourcelles craignit qu'il usât du droit de représailles^ ou si c'était pour me conserver à M. de LonvoiS) mais il se passait peu de joi]^rs qu'il ne me renouvelât ses défenses contre le duc de Yilleroy ,, et que je ne sentisse augmenter l'estime et l'inclination que j'avais, pour lui.
U était dans ce temps-là si fort occupé de sa passion pour madame de Monaco S qu'il faisait peu d'attention aux favorables sentiments quie j'avais ppur lui, et je prenais moins de préct^ tion pour me défendre de M. de Louvois. Tout
I Voir Ift notice, première p«rti«, pAge la.
jaloux qu'il était, il n'avait point encore pensé que cet homme pouvait devenir son écueil et le mien, et, sur la foi des charmes de madame de Monaco, il passait même jusqu'à lui faire des confidences sur mon chapitre sans en craindre aucun événement fâcheux. Un jour que mon mari m'avait envoyé prendre l'air à Marolles avec ma belle mère , pendant qu'il était demeuré à Fontainebleau, où était la cour, il prit envie à M. de Louvois de venir me voir, et, feignant un voyage à Passy, qui n'est qu'à dix ou douze lieues de chez moi, il découvrit son secret au seul duc de Villeroy. Mais avant que je vous dise l'usage qu'il fit de cette confidence, il est bon de vous dire quel succès eut cette galanterie , et qu'au lieu de me voir telle qu'il me souhaitait, je ne parlai qu'à son valet de chambre, et lui fis voir tant de difficultés , qu'il résolut son maître à ne me voir qu'en passant dans une garenne à la chasse, où je manquai à tout découvrir aux femmes qui me suivirent, par un éclat de rire qui m'échappa, en le voyant, de la figure dont vous le connaissez , en souquenille de toile , avec des guêtres et un emplâtre sur l'œil. Ce fut l'unique faveur qu'il reçut de moi pour prix de ses peines. Mais le duc de Villeroy, qui ne se figurait pas que j'en dusse être quitte à si bon marché , par un sentiment que j'expliquerai dans la suite , au gré
MÉMOIRBS. 77
de mes souhaits , me. fit une trahison ((u*uiie autre que moi ne lui aurait jamais pardonnée* J'ai dit que M. de Gourcelles et lui étaient hors de mesure. Malgré leur peu d'intelligence, le jour que M. de Louvois devait arriver chez moi, il se leva à quatre heures du matin , et alla éveiller Gourcelles pour Tavertir, en bon Jurent, qu'il devait prendre garde à moi, et que M. de Louvois, dans le temps qu'il lui parlait, devait être à Marolles ; qu'il se perdait dans le monde par le peu de soin qu'il prenait de ma conduite. Gourcelles, charmé de la bonté de wm cousin, pleura de joie et de tendresse, de trouver un ami si intéressé dans un homme qu'il croyait fort éloigné des sentimens qu'il lui témoignait ; il lui fit mille excuses de Bfis firoideurs passées; il l'embrassa et lui jura pour l'avenir une amitié et une confiance éternelles. Gependant la crainte de voir M. de Louvois s^ servir d'un autre ministère que du sien , le prit plus que jamais ; il fit partir un homme sur-lechamp pour me venir trouver. Il écrivit à sa mère de me ramener incessamment, et, sans lui expliquer le sujet de ses alarmes, il lui msmdait tant de &daises dignes de son caractère, que lorsqu'elle memontralalettre, je devinai qu'il fallait qu il en eût découvert quelque chose , et qu'il mourait de frayeur que la gloire de me perdre lui échappât. Je revins , et rencontiw dans le
78 MftvOIRlES.
di0Uim de LOngboyau M. de LotiVdis et M. de Gouroellee qui venaient ensemble dttns un même carrossean devant de moi. Gonrcelled parut fort ehagrin, et ne dit pag un -mot jusqu'à 6e que le duc de VilleK>y, qui y venait ausà, et que Mus reneontvàiMs à demi-li^M delà, nous eût joitit6..Aaon abord, il prit un viaage content, et lui faisait mille signes d'intellif^BUoe. Ma belle^mère en était surprise, et ne stfvaît <» qu'elle disait. M. de Louvois était si occupé du plaisir de me voir, qu'il n'y prenait point gitfde; et pour moi^ je mourais d'envie et d'impatience d'être en lieu d'apprendre le dénouement d'Uâ^ intrigue où je voyais bien qu'il y avait beaucoup de perfidie de la part du duc, et de sinij^li^ Cité de celle de Gourcelles. Nous arrivâmes tous ensemble aux Bassès-Loges. M. de Louvois donna la main à ma belle-mère, M. de Gourcelles me la donna, et au lieu de me mener dans là chambre où étaient les autres , il m'arrêta dsms une cour, il m'accabla de reproches du peu de soin que j'avais de sa fortune et de ses intérêts, me citant tous les eiemples des iéxfimes dont les amants sMdétit fait la fifftune ûê leur» maris, n me demanda avec la^rear, ^ \seM dfe la maréchale dHumièrei», ^ont lêmari n'avait -été f^it lieuteimnt^^éral que par l'intrigue pareille de da Ssmme avec le maréchal de Tnrenne, n'était pas meilleur à suivre que ce-
MÊ'MOIltES. 79
lui d'une infinité de coquettes dont les gakmtelâes n'avait servi qu'à lesi>erd¥e sscns {profit, tl me dit qu'il avait été bien heureux d'ateîr été averti de ce qui se passait à MéroUes ; qti'il ne pouvait jamais payer un service si important ; qu'il en avait Tobligation i uti homme qu'ii avait cru jusques alors son ennemi, mais qu'à l'avenir, il réparerait cette injustice par tome son amitié. Je reconnus bien là mon trattre, mais je n'en fis aucun semblant. Cependant, in-^ quiété par les reproches de sa conscience , et peut-être touché des larmes qu'il me voyait ré^ pandre de la fenêtre d'une salle où il se promenait tout seul , n'ayant pas suivi M. de Louvois dans la chambre, mon mari, épuisé d'impertinences, craignant que M. de Louvois ne s'aper^ çût de sa longue absence et de sa conversation avec moi, appela le duc de Villeroy pour es- * suyer mes larmes, et le pria de ne me point quitter que mes yeuK ne fussent dérougis. H retourna trouver sa mère, et je m'enfonçai dans le jardin , résolue d'accableir de reproches le perfide Villeroy. Il tte les attendit pas, et dès que je fus hors de la vue de ceux qui étaient aux fenêtres, il se jeta à mes pieds, et m'avoua de bonne foi qu'il était la cause de toutes me» douleurs ; que ce que je prenais pour trahison , était la marque de la plus violente passion du monde ; qu'il n'avait pu résister au âéiMSpoir de
8o MÉMOIRES.
me savoir peut-être entre les bras d'un autre , et qu*il aurait fait quelque chose de pire qu'une perfidie , pour rompre le cours d'un commerce qui éloignait toutes ses espérances ; que je n*a-. vais pas été la plus offensée dans cette occasion; que la confidence de M. de Louvois trahie était un plus grand crime que tous ceux dont je me plaignais; que si je ne pouvais lui pardonner, il ne tenait qu'à moi de me venger, en découvrant tout le mystère; qu'il m'en priait lui-même, et qu'il m'en serait beaucoup plus obligé que de l'abandonner à tous ses remords. J'écoutai ses excuses, et ce jour là, qui devait nous brouiller pour jamais , fut le commencement de notre liaison. Nous primes des mesures pour cacher notre commerce. Nous convînmes qu'il se rendrait nécessaire autant qu'il pourrait à celui de M. de Louvois, afin qu'il ne se passât rien dont il ne fût instruit le premier. Nous arrêtâmes encore qu'il conviendrait de bien vivre avec Courcelles, qu'il vivrait avec madame de Monaco comme il avait accoutumé de faire , et j'y consentis d'autant plus aisément , que le roi étant prêt de partir pour l'armée , j'avais peu à souffrir des services qu'il devait lui rendre. Il me proposa de me voir chez l'abbé d'Effiat *. J'en
I. Voir la notice, première partie, page i3. — L*abt>é d'Effiat poMëdait Tabbaye de Saint-Qemiaiii de Tonloiue et celle de Troie-Fontaines.
MÉMOrRES. 8i
eus quelque répugnance , le connaissant amoureux de moi depuis le jour de notre connaissance. Mais enfin, l-imposinbilité de mieux faire, et le désir devoir le duc de Villeroy l'emporta. Je le chargeai de lui feire agréer la pn^osition. Après cette conrersation , je retournai trouver ceux que j'avais laissés, avec un esprit un peu plus tranquille, et l'œil plus sec que Conrcelles ne l'avait laissé. Personne ne s'aperçut de ce qui venait de se passer entre Villeroy et moi. Nous commençéones dès ce jour, à exécuter fidèlement le traité que nous avions fait au jardin. Nous vécûmes assez tranquillement le temps que le roi resta à Fontainebleau et à Saint-Germain. On partit ensuite pour la campagne , pendant laquelle je reçus toujours des marques de l'amour du duc de Villeroy. Madame s'était retirée à Saint-Cloud pour y vivre dans une plus grande retraite ; elle ne recevait des visites de Paris que les dimanches , et passait tous les autres jours à travailler et à se promener tristement avec cinq ou six femmes , dont j'étais une, qu'elle avait choisies pour partager les ennuis de la solitude. On n'y portait que des habits gris et on n'y voyait pas une boucle. On trouvait dans tous les coins des femmes pleurant et écrivant. Chacun entrait avec bonté dans les alarmes de l'autre. On se fieiisait de bonne foi confidence des nouvelles qu'on recevait; et
8a MÉMOIRES.
celle pour qui il arrivait un courrier rendait de bonne foi les lettres dont il était chargé, sans que personne demandât par quelle voie elles étaient venues. L'entêtement que j'avais dans ce temps était peut-être le seul qu'on eût trouvé là digne de censure, parce qu'il blessait madame de Monaco, dont les intérêts, par aiille raisons, étaient chers à madame ; aussi en ûÛt sais-je un très-grand secret, et au défaut du plaisir d'en faire des confidences, je m'abandonnais à celui de me voir une dupe du mérite de celle-là. Toutes les lettres que je recevais venaient sous ses auspices. M. de Louvois signait lui-même les passeports des courriers que Yilleroy m'envoyait; ils apportaient toujours deux lettres. Je lisais et cachetais celles qui étaient pour madame de Monaco ; je gardais la réponse qu'elle lui faisait, et j'en mandais seu: lement le sens au duc de Yilleroy, afin qu'il pût lui faire une réponse juste. Ce commerce, quoique plein de charmes , ne laissa pas de m'ennuyer; je devins jalouse, et je ne pouvais plus me résoudre à contribuer moi-même à la joie de ma rivale, qui, toute trahie qu'elle était, ne laissait pas de goûter les plaisirs que je lui causais. J'en écrivis à Yilleroy. Je n'eus pas de peine à le résoudre de s'affranchir d'un effort qui sûrement lui coûtait quelque chose. Il cessa de lui écrire, et osa même m'envoyer quelques
courriers sous les passeports de M. de Louvois, sans autres dépêches que les lettres qu'il m'écrivait, et ce ftit une imprudence de cette espèce qui découvrit toute notre intelligence, et donna lieu à mille malheurs qui me sont arrivés depuis.
Le jour qu'Oudenarde fut pris, le duc dé Villeroy fit partir un de ses valets de chambre, nommé Gharleville, qui avait fait souvent cette route. Il arriva quelques jours avant le comte de Grammont, qui était chargé d'en apporter la nouvelle à la reine. L'envie de dire la première une chose agréable me fit répandre le bruit de cette prise, sans qu'on put savoir à qui ni comment il était arrivé. Ainsi, quand le comte de Grammont arriva à Paris, tout le monde le savait, et les femmes de la cour se demandaient les unes aux autres qui l'avait dit, Gharleville n'étant pas sorti d'un grenier, n'ayant pas môme osé paraître à l'hôtel de Villeroy, parce qu'il n'y apportait point de lettres. Mais enfin l'envie de voir le jour le prit : il crut qu'en se déguisant en Polonais, personne ne le connaîtrait. Il eut môme l'effronterie de venir dans cet équipage jusqueà dans la cour du château de Sidiit-Cierniiiii^ustement à l'heure que la reine allait au Salul. Vous connaissez cette cour là, et vous savez assez coiKd[>ien les moindres sujets d'y parler y sont chers. La bizarrerie de l'habit
MÉStOlftB?.
du faux Polonais frappa les yeux de loul le mondie. La reine le voulut voir de plus près ; elle ordonna qu'on le fit approcher ; il y résista un moment j mais il fallut, obéir; il eut le régal de s'entendre nommer par son nom dès qu'il fut à la portée des yeux de ma belle mère. Madame de Monaco, qui démêla bien co mystère, pensa tomber de son haut, et ne ptxt s*em(>ècher de dire : Ceci est un secret pour moi; et^ tournant les yeux sur moi, elle trouva sur mon \isage embarrassé la confirmation de ses soupçons. Je ne sais comment elle fit pour intéresser toute la famille de mon maii dans sa vengeance, mais je m'en aperçus dès le lendemain, que ma belle-mère m'ayant remené© à Paris de très-bonne heure, je trouvai, en entrant dedans mon cabinet, ma cassette rompue, toutes les lettres du duc de Villeroy enlevées, comme celles qu'il m'avait sacrifiées de madame (le Monaco, cefies de M. de Pequilin\ avec qui, avant que d'être mariée, elle avait eu la plus grande et la plus malheureuse passion du monde, n'ayant pu, avec beaucoup d'amour, d'esprit et de charmes apparenta, obtenir de lui le plaisir d'en être trompée. Ce mépris, tombé sur une précieuse de profession comme elle,
u AntrciDent iL rie Pmygiillhem, Lauxiin no prit lu titre 4« ûtic du Lûtuusi qu'upr^i 1* mort lîe son ptre; voir lu nottce, première ii«rtSe, p»^ t;».
Ml^MOIREft. 85
m'avait paru si juste, et m'avait si fort réjouie, d'autant plus que je ne savais pas encore, comme je Tai su depuis, que cette disgrâce lui était arrivée en deux ou trois endroits, que j'en voulais garder dans ses lettres des monuments étemels. Mais elles me furent prises avec beaucoup d'autres bagatelles. L'on en fit un présent à M. de Louvois, plus funeste pour lui que pour moi. Sur qui cette découverte tomba , il est aisé de se l'imaginer. B m'écrivit des duretés ; il accabla de reproches son infidèle ami. Madame de Monaco, outrée de tous côtés, de l'infidélité de son amant et du sacrifice de ses lettres, ne gardait ni secret ni mesure dans son chagrin, et par la règle qui rend toutes choses égales entre les parfaites amies, elle entretenait si bien Madame dans le malheur de son amour, qu'elle ne me voulut phis voir , et me dit elle-même, quand je revins à Saint- Cloud , qu'elle me ferait savoir quand elle aurait besoin de moi. Monsieur voulut encore venger l'outrage fait à madame de Monaco , et fit, à l'armée, des reproches très-aigres à M. de Yilleroy, sur son peu de ménagement pour une femme de son rang et de son mérite. Je ne sais pas comment il souffrit cette réprimande; mais je sais bien qu'il essuya tout du long celle que lui fit M. de Louvois , et la représentation de toutes ses lettres, dont la meilleure partie
Xëhoibes.
lui avait été envoyée du débris de ma cassette par madame de la Beaume, qu'on avait établie chef de conspiration contre moi. Le dérègle* ment de sa vie lui a, comme toul le monde sait, ferme la porte i tout lionmHe commerce depuis longtemps; mais le talent merveilleux qu'elle a pour les trahisons^ lui en a ouvert un autre, et quoi qu'elle soit en exécration à tout le monde, on ne laisse pas de s'en servir dans ces sortes de besoins, et elle ne fait aucun scrupule de servir à des choses plus terribles, pourvu qu'on la flatte de l'espérance de la rendre nécessaire aux gens qui peuvent t^tre utiles à ses intérêts. Elle était donc en ce sens là fort avant dans le conseil contre moi, et ce fut elle qui fournit Fexpédient de faire voler un homme que j'envoyais au duc de ViUeroy dans ce désordre ^ afin d'avoir la preuve entière de notre intelligence.
Tout celdL renversa la constance du duc de Villeroy ; il ne put désavouer son crime^ mais il promit de n'y plus retomber, et me sacrifia à famitié de M, de Louvois, ou plutôt à sa fortune. Il lui jura solennellement de ne me plus voir de sa vie. J'appris bientôt sa perfidie, M. de Louvois prit le plus grand soin du monde de m'en faire informer. J'en fus affligée à mourir. Mais enfin, après avoir senti quelque temps ie cruei malheur de me voir brouillée dans ma
famille, mal à la cour, accablée d'ennuis, désolée par M. de Louvois, critiquée par toute la France, je songeai à m'en tirer, et je crus qu'il n'était pas impossible de me raccommoder avec M. de Louvois, au prix que l'avait fait le duc de Villeroy.
J'appris qu'il venait faire un tour à Paris pour les affaires de Tartillerie. Quoique je fusse hors de tout commerce avec lui, je m'informai du jour de son arrivée, et je fus au devant de lui sur la foi de mes charmes et du penchant que je lui connaissais. H pensa s'évanouir de colère et de surprise quand je le rencontrai; j'étais moi-même bien embarrassée. Mais je me rassurai sur son émotion ; et, quoi qu'il feignit de ne me vouloir point parler, et que par cent reproches il me coupât la parole, je fis entendre mes excuses; et, comme avait faii mon infidèle, j'avouai tout et promis de n'y plus retourner.
Enfin je me fis pardonner; je repris mon premier empire, et j'obtins qu'on ne vengerait que sur le donneur d'avis les méchants quarts d'heures que nous avions passés. Je voulus que notre raccommodement parût une espèce de miracle, et pour cela nous arrêtâmes ce que vous allez apprendre. Je retournai seule à Paris, où je ne fis aucun semblant de ce que je venais faire. M. de Louvois n'y arriva que le
gg Mbmoiabs.
lendemain à nûdi, et vint descendre chez moi comme il avait accoutumé. U me trouva mettant mes coiffes pour aller à la messe avec ma belle-mère et ma belle-sœur, qui étaâeat là pré<srates. Dès qu'on eut dit que c'était lui, Je courus au devant sans qu'il parût çur mou visage ni sur le sien aucune marque d'embarras ; il me fit plus d'amitié qu'il ne m'en avait jamais fait; et, pour c(Hid>ler l'étonnement et le désespoir de mes deux ennemies, qui croyaient avoir travaillé si utilement à notre désunioa, et qui prenaient pour des enchantements ce qu'elles voyaient de notre intelligence, il fit cent railleries fines et piquantes sur le peu de succès de leurs projets. Nous allâmes à la messe ensemble et vécûmes quelque temps ensemble assez bien.
Je croyais que le dépit de la faiblesse de Yilleroy m'avaii guérie de mon entôteiOMit pour lui ; je faisais moi-même des plaisanJteries du sacrifice qu'il avait fait de ma tendresse à la fortune. Je loi avais même donné là-defl(His un quolibet qui r^ouit fort tout le monde ; enfin, je me croyais pour toute ma vie hors d'intrigue avec lui. Mais tout cda ne tint que jusques au retour de la campagne. Le cœur commença à me battre lorsque je le sus à Paris. Dès que je m'imaginais le trouver en quelque endroit, je changeais de visage, et
MiMOIftBS. S9
mouraifi d'eniie de savoir comnent H siutiendrait ma présence, et, malheurensaneiit, il ftit frappé de la même curiosité. Un jéur que mon carrosse était arrêté devant rOrangerie, le sien passa , et me fit pâlir k mon oréKnarre. H fit retourner son cocher, mit pied à terre, et sans se souvenir ni de ses seméirts m des miens, n s'approcha de ma portière, et me demanda en me baisant la main, de cet air tendre qui lui sied si bien , si je retournais chez moi. Je lui dis que oui ; et quoique je ne Teùsse pas résolu, je m*y fis ramener. Il y fut aussitôt que moi. Il me conduisit dans ma chambre, où nous commençâmes un éclaireissement qui nous fit répandre un torrent de ces douces larmes que la seule tendresse ftiit verser, et qui nous raccommoda mieux que jamais. Mais le destin qui traverse tous les plaisirs de ma vie n» manqua pas cette occamon , et M. de Louvois entra dans ma chambre et me trouva les yeux noyés, assise sur des carreaux, et le duc de Villeroy à genoux auprès de moi dans un état peu (HfPérent du mien. Je ne sais qui de nous trois fut phis infterdit. Villeroy sortit sans dire un mot. Je ne pus ouvrir la bouche d'un quart-d'heure, et M. de Louvois eut besoin de tout ce temps-là pour concerter les différentes passions qui Tagitèreiit. Mais enfin tout ce qui me parut de lui fut une résolution très-ftMté
MCHOERfiS.
de se guérir de son amour, et de commencer par ne me plus voir.
Je m'aperçus bientôt de l'effet que produisait son changement dans ma famille; car dès que mon mari me crut livrée à mon chagrin, il m'ac^aWa de mauvais traitements et me ût la plus cruelle méchanceté dont on ait jamais onï parier. Après m'avoir défendu toutes sortes de plaisirs et de sociétés , après m'avoir fait refuser, sons prétexte de maladie» de me trouver à des parties de chasse où le roi voulait que fussent toutes les femmes de mon âge, de ma figure et de ma qualité , il s'avisa de me vouloir défigurer, en faisant empoisonner une eau dont je me servais pour me laver ie visage. Un soir que je revenais de la ville et que j'avais ordonné à Fune de mes femmes de me faire de celte eau, j'en trouvai sur ma toilette qui me parut moins claire qu'elle ne devait être; mais n'y ayant pas fait de réOexion, je commençai à m'en plaquer le visage. Dès qu'elle eut touché ma peau je sentis quelque démangeaison; un quart d'heure après je me trouvai le visage gros comme un seau, et tout couvert de bouteilles comme si je m'étais brûlée. Il est aisé de juger de îa fureur que me laissa cette aventure. J'en demandai raison à celle qui m'avait fait cette eau; elle me dit qu^elie ne savait d'où venait ce malheur- Ma rage augmenta à ce mensonge, et
ne sachant à qui m'en prendre de cet accident, je lui ordonnai de la boire. Elle réfusa, comme étant bien instruite du danger qu'il y avait pour elle ; mais je la fis prendre par deux de mes laquais et lui fis ouvrir la bouche par un autre, et la forçai de Tavaler. Je courus éperdue m'accuser à M. de Gourcelles de ce qui venait de m'arriver; il n'en parut pas affligé. Venant dans ma chambre voir ce que c'était, il trouva cette fille étendue par terre , avec des convulsions, prête à crever du breuvage que je l'avais forcée de prendre. Il me gronda fort de l'avoir mise en cet état ; je l'assurai que je ne bornerais pas là ma vengeance ; et pour commencer à lui tenir parole, toute mourante qu'elle était, je la fis porter hors de chez moi. Mon mari ne put dissimuler davantage; il courut à son secours et passa le reste de la nuit à lui faire faire des remèdes , et lui chercha une maison où depuis il l'a toujours fait subsister jusqu'à ce qu'il Tait remise auprès de moi, après ma guérison, comme on le verra dans la suite. Je faillis à mourir de douleur de cette aventure. Je fus six semaines avec des croûtes sur mon visage, comme ont ceux qui sortent de la petite vérole. Je tombai malade d'une fièvre continue qui me dura quarante jours. Je reçus l'extréme-onction. La gazette me donna pour morte. Durant le cours de cette maladie. Tinté-
\ rêt obligea M. de Courcelles à me rendre autant
de soins et de services que l'ami hé aurait dû le
faire. Tavais soize ans, je n'avais point fail de
toâtaraent, et la perte de mon bien paraissait
un SI grand nrialheur à M . tle Courcelles el à sa
ImèreT q«*après avoir épuisé tous les remèdes
[humains, ils eurent recours à Dieu, que jus-
1 gu'alors ils avaient peu connu, et auquel depuis
ils n'ont guère plus songé. Courcelles fit vœu
llJ'aller à pied à Notra-Danie de Chartres si je
j%uéris5ais. Le raccommodement de mon mari
ravec moi ne fut pî*s le seul que m'attira cette
jllïaLidie. M. de Louvois, malgré noire brouille-
Itie, envoya toujours régulièrement savoir de
[mes nouvelles.
Quand je commençai à me mieux porter, il [me vint voir, et me trouva si changée et si I abattue que îa pitié , je crois, fit en lui ce que [ta beauté y avait fait autrefois. Je n*étaig pas ] reconnaissable ; la t^^te me tremblait de fai- [tïleSv^e; j'avais perdu tous mes rîieveux, et ralmour-propre qui fait qu'on se Oatte toujours I Sfur ces sortes de choses, m' ayant laissé encore quelque bonne opinion de moi, Je voulus m'é- [çlaircir, par ie jugement du public, de létat où î© pouvais être. Dès que je me pus soutenir, je m fia mener à la porte Saint-Bernard ' par la
i« L» porte Sùnt-Bernardl dtâit »ttuéé sar le quai de In TouTtielle, en fiwe la cnAtscm qui porte encore atijoarcl'hut
marquise de Castelnau * . Ck)mme j'étais dans un carrosse étranger, et que je n'avais aucun de mes gens avec moi, je ne pouvais être reconnue que par mon visage ; et j'eus le chagrin mortel de voir passer devant moi tout ce que je connaissais en France, sans qu'il tombât dans l'esprit de pas un que ce pût être moi. Je me tins convaincue de toute ma laideur, et toute languissante que j'étais, je partis le lendemain pour aller attendre à Orléans, dans l'abbaye de ma tante, le retour de mes charmes. Ds ne se firent pas attendre longtemps, car après un mois de solitude et de régime, je revins à Paris telle que j'avais pam auparavant.
M. de Louvois me rendit ses soins ordinaires; mais j'avais pris tant de goût au plaisir de le tromper que je ne pouvais plus m'en passer.
Je ne pouvais plus me servir du duc de Yilleroy pour cela ; j'avais même remarqué tant de faiblesse et d'inégalité dans sa conduite avec moi depuis quelque temps, que je n'y pensais presque plus; et sans avoir rien dans le cœur de favorable pour personne, je ne sentis plus
no a, sur le quai Saint-Bernard, li une tr^s-petite distaaoe du pont de la Toornella; éHe fat «iti^rement Ét>atta» vers la fin du régne de Louis XTV, c'était une des porte» do Tenoeinte de Philippe-Aognste, bfttie en 1190 et laSo.
I. Marie Foocaolt, flUe de Louis Fonoault, nêrMÊtÀ de France , avait épowë Midiel , martnis de OMt«lnaa , g/mvemenr de 1
que mon antipathie pour M. de Louvois, et je bornais tout mon plaisir au soin de trouver des excuses de ne le point voir, d'aller dans les lieux où il ne pouvait être, et de faire des parties secrètes pour lui. L'hiver vint et me fournit mille occasions pour me satisfaire là-dessus. Je me masquais toutes les nuits avec MM. d'Elbœuf, de Bouillon et le comte d'Auvergne, quelquefois avec M. de Mazarin et M. de Rohan *, mais jamais avec M. de Louvois ; et , quelque prière qu'il m'en fit , je lui faisais naître des impossibilités journalières pour cela. Un jour que , pour le consoler, j'avais promis de me trouver dans une assemblée, et de me faire connaître à lui sous un habit que je lui avais marqué, j'en pris un tout différent, et après avoir joui longtemps du plaisir de le voir, inquiet, me chercher inutilement, j'eus la folie d'en faire confidence à M. de Marsan *, qui se trouva auprès de moi; et, parlant avec chaleur, je déguisai si peu mon ton de voix qu'il fut reconnu de tout le monde, et de lui plus tôt que
I Voir sur ces perBonnages la notice , première partie, page 14.
2. Peut-être cette «ventnre de bal avec Charles de Lorraine, comte de Marsan, qne madame de Sévigné, dans ses lettres, nonâne le petit Mtwtan^ contribna-t-elle, quelques années plus tard, k la rupture de son mariage avec la maréchale d'Aumomt, qui eut lieu par Topposition du chancelier Letdlier, père de Louvois. (Note de M. Walckenaer.)
de personne. Ce me fut une nouvelle querelle ; et c'aurait été la dernière , si une madame de La Brosse n'avait trouvé l'invention de nous raccommoder *.
I. La lecture de ses Mémoires à ses Juges eût ëtë, selou noos, la meilleore Jnstifleation que Sidonia pût donner de ses écarts.