LETTRE XI
iM marquise de Courcelles à Du Boulay..
Genève, le a« Janvier 1676.
ardonne-moi, mon pauvre Boulay, les cruautés que je t*ai écrites ; pardonne-moi le dessein que j'avais formé de t'afflîger; pardonne-moi, ettfin, le plaisir que je sens à l'heure qu'il est de t'avoir trouvé sensible aux menaces que je t'ai faites et de t'avoir découvert des endroits d'honnêteté, jusque oui la bonne opinion que j'avais de toi ne m'avait pu mener. Ce sont là tous mes crimes, Boulay ; et tout© la» vengeance que j'ai voulu tirer dtellnjune qu'il' me semblait que vous m'aviez faite ne devRitt tomber que sur moi, je ne vous demsEnde pas de grâce à cet égard^là. T» songea sortir deGenèfv^, il est vrai, mais dkne^ te même espHI qne les
CORBESPOÎ^DANCE,
désespérés songent à se précipiter, mon unique' ressource pour cela étant de me livrer à la'j perfidie reconnue de M. de Villars* à qui j'avaisc oiandé de ra'envoyer prendre ici pour me me ner en quel lien de la terre il voudrait. J'aufaift:^| eu plutôt fait de me jeter dans le lac, et savais» fort bien que ma perte était également assurée«| dans l'un et l'autre de ces deux partis. MaiS' enfin j'étais au désespoir, et il ne m'est jamais tombé dans l'esprit que, rompant avec vous»
je puisse faire autre cboae que me perdre^ nisortir d'ici par un autre chemin que celui de-" Villars. Je n*ai point encore eu de réponse à»J cette lettre, mais je vous envoie la dernière ' qu'il m'a écrite; vous verrez toutes les sottises •! qu'il fait semblant de croire, et qu'il voudrait t| qu'elles fussent vraies pour no pas envoyer un J sou. Je n'ai pu prendre la peine de lui répondre; ^ cependant, Tétat où je suis n'est, envérite,plus4 SQutcnable sans impatience. Je vous avoue, >| Boula y, que si vous ne pouvez faire d'accoro--' raodement avantageux pour moi, je choisi rail plutôt le ceuvent et la pension que me donne! mon arrêt qu'une plus longue continuation de-' la vie incertaine que je mène. Vous me donnez^ quelque espérance sur vos soins et vos era-l pressements; je meurs d^impatience de savoir! si la passion que vous avez de me voir en rej>09? pourra forcer ma destinée. Mais , en tout cas,
Correspondance. 127
soyez sûr que je ne ferai rien de lâche ni de bais ; et si je dois être éternellement malheureuise, je saurai m'ensevelir dans le fond d'un couvent, quelque horreur que j'aie pour cette extrémité. Bâtissez là-dessus , et me mandez bien tout, sans me flatter. Il me semble que j'ai vu dans une de vos lettres je ne sais quoi de Grillon. Hélas I je ne me ferai pas honneur de la conquête. Il n'a pensé à moi que comme à une malheureuse digne de quelque estime et de beaucoup de pitié. Il m'a toujours voulu servir, et ne m'a jamais vue que deux heures , et le procédé qu'il tient avec moi depuis trois ans est du plus honnête homme du monde. Je vous envoie sa dernière lettre, à laquelle je n'ai seulement pas fait de réponse; vous verrez si cela ressemble à de l'amour, et si le voyage qu'il m'offre de faire auprès de moi n'est pas une simple honnêteté. Je vous prie, estimez-le, car à la vérité, à mon égard, il le mérite fort, et c'est le seul homme à qui j'aie jamais vu des sentiments de pure amitié pour moi. Ne montrez point sa lettre. Adieu, mon pauvre ami ; oubliez notre querelle et ne m'en sachez point mauvais gré. Je t'aime bien mieux que je ne faisais auparavant. Je ne te dis point que je n'aime que toi, car il me semble que tu ne peux penser autre chose, et que la netteté de mon cœur et de ma conduite à ton égard me
CaamsspoNDANce.
doivent tenir lieu de protostation. Adîeu, Je n'ai que faire de mes points ici ; vous kâ ipporterez quand vous viendiea.
LETTBE XIL
La marquisp. de Courcelles à Du Boulaij.
Gea^e. k 4 f^vmr 1676.
tie voua avez raison de défier mon
ingratitude *^t ma légèreté! qu'elles
sont peu capables de me servir
contre vous, et qoe je vous sois
\ obligée de m 'a voir délivrée de ren\'ie rfe rom-
i pre avec vous , et de PembaiTa*^ d'en trouver
* hs moyens î Tai mille ehones à vou!^ dire des
j elTorts inotiles que j'ai fait5 là-de!^sns ; mais,
I Boulay, je snis honteuse de \'ou9 dire de ceê
I sortes de choses dans un temps où vous me
l iervex si gérieusemertt. Je devrais , ce me sem-
I ble^ vous faire eroirre tfoe je ne vous aime pas
I mieux à cette heure que quand nous n avions
encore rien fait Fun pour l'autre. Que des
perfidies et un refroidissement présentement
iraient bien dignes de moil Vous voiis en
i moquerez pourtant , s'il votïs plaît , et tous
froirez seulement^ si vous me faites justice,
qwe, vous mmaiil pius que je n'ai jamais fat?,
COBEBSPONDANCB. lag
je distingue, comme je dois, Tamant d'avec Tami, et que les services que je reçois de Tun n'ont aucune part à la reconnaissance que j'a» pour la passion de Tautre, et qu'enfin, Boulay, quand je ne voulus plus vous aimer, il me souvint seulement du séjour de Verpillières et du sacrifice de la dame que vous savez ; de la journée de Chanceau ; du voyage d'Athée ; des larmes de Genève , et je ne pensai pas un moment au secours dont vous m'avez été , et au besoin que j*ai de vous tous les jours. Mandezmoi un peu si la dame que je vous marque ^st à Paris; comment vous vivez avec elle; de bonne foi, ce que vous sentez présentement.
Je suis si bien en état de faire rendre des comptes exacts là-dessus, que vous ne devez pas être surpris si je vous en demande. Je me souviens d'avoir vu dans une de vos lettres de l'inquiétude sur la course qui me fit démettre le pied. Eh ! bon Dieu 1 que fuirais-je ici, et qui oserait songer à me poursuivre, et après quoi pourrais-je courir? Je disputais de vitesse avec la Cropet, qui tous les jours de sa vie sort avec moi et deux fusils pour aller tuer des moineaux sur la neige. J'en ai dépeuplé tout ce pays-ci. C'est mon unique ei^ercice toutes les après-dînées, et le matin j'apprends l'italien, que j'entends déjà comme celui qui l'a fait.
Je suis presque tous les soirs à cette langue,
Correspondance.
depuis mon souper jusqu*âu temps oa je me couche. Yoilà comme je passe ma vie. Je ne puis môrae m'étourdir de deux violons de la Yeras, et des impertinences de ces autres femmes ; enfin vous seriez ravi d'être ici présentecienï, car je ne vous déroberais pas un quart d'heure* Ne croyez pas que je vous mente d'un mot; coraprene;fi à tpiel point je m'ennuie, et
I faites tous vos efforts pour me tirer bientôt de ce misérabïe état. Viilai's est un grand menteur de dire qu'il m'a envoyé de l'argent j je vous
I jure qu'il ne m'a pas envoyé un sou. Un restt; d'espérance en sa parole m'a empêchée de vous en faire la conlideuce, et je ne vous la ferais pas encore, si vous ne m'aviez prévenue de vous-même. Les suites que j'en craignais, vous les verrez par une lettre que je vous envoie et que le courrier d'hier m'apporta. Je reçois toujours deux des vôtres à la fois.
Adieu ^ hâtez ce Cou réelles; mais que je suis folle! n'ai -je pas un solliciteur admirable auprès de vous? Aussi n'est-ce pas ce que je veux dire ; c'est qu'il faudrait bien que ai ce mari entend à quelque accommodement, il m'envoyât de l'argent. Faites-le-lui dire, et le piquez d'honneur la-dessus et de tout ce que vous pourrez. Ne croyez pas être quitte des pots de rouge que vous m'avez promis pour la feuille que vous m'avez envoyée» Mon pied ne
CommE&PONDAlTGB. l3i
gaérit point ; il est plus enflé que le premier jour, parce que je marche toujours dessus.
Je me blessai, il y a deux jours, à la gorge, qui m'enfla comme un gros pain, d'un fusil qui me repoussa. Je me coupai, hier, quatre doigts avec une bouteille qui me cassa entre les mains; enfin je suis toute pleine d'emplâtres et ne laisse pas de courir tout le jour.
BILLET
La marquise de Courcelles à Du Boulay,
'il n'est que l'heure que vous dites, Boulay, je mérite la corde , et si je vis demain à l'heure qu'il est , je ne tiendrai la vie que de votre générosité et de votre grâce ; mais vous aurez bien dé la peine à la refuser, à la manière dont je prétends vous la demander demain, et , quelque irrité que vous soyez , je crois que vous ne tiendrez point contre la réparation que j'ai à vous faire. Bonsoir ; Thypocras e^t admirable ei bien mdlleur que le chocolat.
Correspondance
LETTRE XIIL La marquise de Courceltes à Du Boulayl*
(îentve, le 7 terrier 1676,
e courrier partit vendredi, sitôt que celui de Lyon fut arrivé ; il me fut impossible de vous écrire. La réponse» que j'ayrais faite ce jour-ïà à voire lettre aurait été bien différente de celle* ci. J'avais le coeur tout plein de joie ot d'espérance, et je reconnais dans votre dernière que malgré tout ce que vous me dites pour me flatter, tout voire zèle cédera à ma mauvaise fortune* Je vois que tous mes ennemis prennent, le mémo chemin qu*ils ont toujours tenu pour faire échouer toutes les autres néLço dations. Je lie vois enfin qu'une suite de mallienrs pour le reste de ma vie; jugez de Tétat où je suis. Je ne laisse pas d'écrire à Villars dans le sens que vous m'avez marqué ; mais puisque vous lui parlez à cette iieure, faites-lui comprendre la cniauté qu'il a de ne me point envoyer d'argent, et forcez-le à le faire par tout ce que vous croyez capable de le persuader là-dessus. Encore une fois, parlez ou faites parler à mon oncle par toutes sortes de gens; qu'il m'envoie de quoi subsister ou qu'il m'envoie chercher
Correspondance. i33
pour aller à son Maribée; toutes sortes de lieux hors du royaume me sont indifférents à l'heure qu'il est. Je n'ai pourtant osé lui faire cette proposition de peur qu'elle ne fût pas de votre goût. Mais enfin, songez qu'il faut bien sortir par quelque porte que ce soit de l'état où je suis , et qu'il n'y en a point au monde de pire , je n'en excepte pas la prison. S'il faut cependant que je passe ici quelque temps , il faut que je fasse venir des hardes que j'ai chez Ligron * ; vous ne sauriez croire le besoin que j'en ai. Mon Dieu! la sotte lettre que je vous écris; mais, Boulay, comptez que je ne sais ce que je fais, et que je suis par cent endroits au désespoir. Si vous étiez un quart d'heure en ma place, avec le cœur et l'âme que vous avez, vous vous empoisonneriez.