LETTRE XIV
La marquise de Courcelles à Du Boulay,
Genève, le i3 février 1676.
e vous envoie la lettre de M. de Louvois que vous m'avez demandée. Si vous pouviez comprendre ce qu'elle me coûte, et si vous sà-
. Ou Llgnon.
iH
ConRESPOÎSOANCE.
vjez combien la compasBion et lu générosité sont (It^ faibles cirmes contre le cœur que vous voulez, toucher, vous rae tiendriez un grand compte de loa complaisance à récrire, mais vous n*en espéreri(»z pas un f^rand succès. Boulay, vous n'èteî^ guère propre à juger des sen» timentsd'un malhonnèLe homme, et je ne s^^raiô pas plus savante que vous là-dessus, si mes malheurs ne m'avaient donné desixïnnaissances que je n'aurais pas sûrement trouvées en moimême non plus que vous* Si vous voulez absolument laii^e rendre cette lettre, niettez-y une date que je laisse en hkmc; et, si on fnit nue rbponse, épargnez-moi le chagrin de la voir. Je suis assurée qu'elle sera dure, et je n'ai pas besoin d'augmenter Taigrcur de mes déplaisirs. Je n'ai jamais été affligée au point ou je la suis. Je sens ma mîsèro comme si elle n'avait commencé qu'hier; je m'évcillo vingt fois par nuit, piquée de ma douleur. 11 me semble que je me vois sur le fumier, sans i^îoire, sans amii?;, gans famille, sans secours, et, dans cet état, je me fais peur à moi-même, et ne comprends pas comment vous pouvez encore prononcer mon nom ni vous avouer de mes amis. Dans d'autres moments, je me trouve au-dessus de bien des gens, par mille endroits que je vous laisse à penser. Je me sens un coeur et une Ame admirables; je mérite enfin toute autre
ÇORRBSrPONDANCII. l35
ebose que la fortune que ^ai , et je suis eor core plus désespérée quand je me regarde, tant de ce c6té que de l'autre ; mais avouez , Boulay, qu'il n'y eut janmis de destinée pareille à la mienne. Les assassins et les empoisonneurs sortent dWaire après un certain temps.
M. deOanges * respire encore en liberté et ne meurt pas de faim; on Mi la paix avec les rois après les avoir offensés ; et moi , qui pour tout crime n'ai que du malheur et de IMm* prudence, et pour tout ennemi M. de Courcelles, connu seulement dans le monde par le mal qu'il me fait , je ne puis sortir de Tablme où je suis. N'ai-j6 pas raison de mourir de chagrin ? Aussi fais-je bien mon devoir là-dessus. Il n'y a rien de violent qui ne me passe par la tète; mon pawrre Boulay, si vous ne pouvez pas me rendre le repos et me foire tout le bien
I. Anne Elisabeth de Rassan, marquise de Oanges, ëpoosa le marquis de Ganges, étant déjk veave du marquis de Castellane. Sa beauté lui avait ftdt donner k la cour de Louis xrv, oh elle avait été présentée par son premier mari, le surnom de la Belle Provençale. Elle revint k Avi» gnon après son second mariage, et Ih fût Tobjet d'une criminelle passion de la part de ses deux beaux-frères, Tabbé ^ la chevalier de jQanges. V«sit résisté avec courags, elle périt fin^pée de plusieurs coups d'épée que lui porta le (Oi^alier, après avoir essayé vainement de rempoisonoer. Par suite de eette aotion infâme, les deux firères,'i|iii,anEgtltirt eu le temps de quitter la France, fhrent condaa^iés par contumace & être rompus. — {Dietûmnaire hitlorigui de Bouillit.)
CûItRCSPaNI>ANC£.
que vous souhaitez, tirez-moi au moins de Tordure où je suis» c est-à-dire de faumône. Il n'y a pas moyen d'y tenir plus longtemps* Kendezmoi à Qiou mari ou à mon oncle, je vous donne le clioix. La chevalière e^t malade à rextrémita, de la fièvre et d*un mal de côté. La Rivière ne désenivre pas» et moi je me porte bien au milieu de tout cela. Adieu , mon cher ami ; je ue réponds pas un mot à t<ïut ca que voua m'écrivez de tendre ; je suis trop honteuse de vous avoir donné d'aussi indignes chaînes , et je n'aurai jamais la force de vous dire à quel point je vous aime, si je ne change de condition; mais» Boulay, soye^ sur que vous éles mou dernier ami el que vous ne verrez jimiais personne tenir auprès de moi la place que vous y occupez depuis six mois^ et que mou cœur est fermé par vous à tout le reste du monde.
BILLET
JM marquise fie CourceUes à Du Boulay,
e viens de recevoir votre lettre du 6; mais le courrier part présente meut.
Vous êtes un fou ; je vous aimerai toute ma vie, et vous le dirai touours.
CoaaBSPONOANCC. zS?