LETTRE XV
La marquise de CourceUes à Du Boulay,
Genève, ai février 1676.
e courrier d'aujourd'hui ne m'a point apporté de vos nouvelles. Eh !
bon Dieu! à quoi pensez-vous de m'abandonner à toutes les craintes que cette négligence de votre part me donne ! J'ai bien de la peine à croire que vous vous lassiez de m'aimer et de m'en donner des marques par-dessus la bonne opinion que j'ai de vous. J'ai encore une netteté de cœur et de conduite à votre égard, qui me rassure un peu contre vos refroidissements; mais vos lettres peuvent être surprises, et en attendant un éclaircissement là-dessus, je vous envoie celleci par une voie qu'on m'a donnée ici ; et s'il y a quelque apparence à ce que je soupçonne, vous lui en rendrez la réponse, et nous prendrons de nouvelles mesures pour nous écrire.
Je ne vous dis rien de mes affaires, parce que je ne sais où elles en sont ; mais défiez-vous toujours de M. de CourceUes et de sa môre, et croyez que le jour où ils auront d onné do m altleures paroles sera peut-être celui qu'ils auront
xas CommispoNDANcnL
destiné à quelque nouveau supplice pour moi.
Depuis quelques jours, on ne voit ici que des étrangers qui passent et qui s'informent de ce que je fais , si je sors pour la messe et avec qui. Avant-hier, il vint ici un homme dé Ghambéry, nommé Rochefort, qui, après avoir bien fait de ces questions, avoir demandé à me parler et dierché à me voir sans en être venu à bout, me députa enfin un mardumd de cette ville, chargé d'un oomplimmit à la m»* nière de M. Paget, m'offlrant de me mener en quel heu du monde je voudrais aller, et m'*vwtissant que mes aflàives étaient sans retour, qu'il le savait de bonne part, et que le seul parti qu'il me restait à prendre était eekà qu'il m'offrait. Je reçus ces offres de services conune \xiu8 pouvez vous l'imaginer, c'«st^-dire, selon mon coeur et non pas selon ma fortune. On connaît fort ici ce personnage pour un trè»malhonnéte homme. Il est fils d'un président de Ghambéry, et capaMe, dit- on, d'esLécuter toutes aortes de méchantes missions; de sorte que je m'imagine que mon onde ou quelqu'-nn de mes ennemis me l'ont député pour me faire désespérer de mes affaires et me tâter sur Finiamie qu'il m'a proposée; enfin, il est parti, et les bons magistrats qui ont su que l'on s'informait avec trop de soin de ce qui me oonoenw, ont fait publier à son de trompe une
GORBBSPONDANCB. l3^
ordonnance de leur amener tous les étrangers qui arriveraient ici, et une défense à tous les bourgeois d'en loger un seul sans la permission signée de leur premier syndic. Je suis en vérité bien contente d'eux* J'ai quitté les Gropets; il en a fallu passer par tout ce qu'il a plu à ces demoiselles-là , et je me répons bien d'avoir été si longtemps chez elles. Je suis présentement très-proprement logée au même prix que j'étais aux Trois-Rois, chez une fort bonne et honnête femme qui n'a jamais logé que moi , et dans la plus belle vue du monde. J'aii fait une fort grande amitié avec la comtesse I^Hona^ qui est ici depuis trois semaines avec toute sa famille. J'ai été longtemps sans pouvoir l'aimer, épouvantée d'une sévérité dont elle a toujours fait profession et d'une glaee répandue sur toute sa personne , qui ne le cède en rien à celle du procureur généial de Paria; mais enfin elle l'a rompue eUe»
même pour me faire trouver en elle bien de l'esprit et de la sagesse. Elle est tpudiée de roiés midheurs, et mes vivacités la léveillenfc; elte ne peut pkis se passer de mm , et nous sommes éternellement l'une avec l'autre. Jeauis sûre que cette société ne vous déplairt pas. Adieu , mon cher ami , voilà bien de mîh sérables petites nouvelles , mais je vous seris de ce que j'ai. Ne me négligez point , je veu»
CORHESPONDANCE,
en prie. Je voudrais bien que vous m'envoyas- Bîex du chocolat, p n'en ai plus depuis longtemps. Adimi, Bo;jlay, je vous aim©^ croyezle bien ; je n'aime q\w vous assurément, et j'ai bien envie de vous voir.