‹ Mémoires et correspondance de Mallet du PanChapitre 15 sur 46 · LETTRE DE MALLET DU PAN AU BARON DE HARDENBERG · texte numérisé non relu

LETTRE DE MALLET DU PAN AU BARON DE HARDENBERG

Berne, 17 mai 1795.

« Monsieur le baron ,

« Je n’ai eu connaissance que la semaine dernière de la lettre de Votre Excellence au général Heyman, du 1 5 avril dernier, où vous le chargez de m’exprimer votre mécontentement de l’opinion que j’avais manifestée à M. de Tolosan , et que ce dernier, sans y être autorisé et sans me l’avoir fait pressentir, se crut permis de communiquer à son ami. Une semblable communication était une offense à Votre Excellence et à moi ; je me flatte qu’elle ne m’a pas soupçonné d’en être le complice.

« Je serai fort embarrassé de me justifier d’une lettre écrite par M. de Tolosan, où il traduisait plutôt qu'il ne transcrivait mes expressions; mais je puis affirmer que celles-ci ne contenaient pas une syllabe injurieuse à Votre Excellence. Je n’ai jamais mis en doute une minute la loyauté de ses sentiments ni la rectitude de ses vues personnelles. Dans plusieurs lettres particulières , plus importantes que celles qu'avait reçues M. de Tolosan, j’exprimai cette opinion avec force et je l’ai répétée publiquement, constamment, même depuis la signature de la paix. Le chevalier de Gallatin, mon compatriote et mon ami, qui dernièrement a eu l’honneur d’entretenir Votre Excellence, pourrait lui attester qu’en sa présence et en celle de tout autre je n’ai jamais tenu un autre langage.

« En acceptant la proposition de cette correspondance passagère, j’objectai au général Heyman la nature de mes opinions, incompatibles avec la direction

Ut

que paraissait prendre le cabinet de Sa Majesté prussienne. 11 surmonta cette difficulté en m’exposant la peinture très-fidèle des principes et du caractère de Votre Excellence : sur une caution semblable, et par les excitations réitérées du général , je ne craignis point de vous présenter ce qu’il exigeait , c’est-à-dire même les vérités désagréables. A votre départ pour Berlin, monsieur le baron , il applaudit de votre part à ma sincérité, en m’invitant à donner encore plus de force à mes arguments.

« Peut-être ai-je été pardonnable de m’étonner de votre départ pour Bâle, et d’apprendre cet événement par les gazettes, à l’instant où je continuais à vous expédier à Berlin un travail, dérisoire dans cette nouvelle conjoncture, et sans que directement ou indirectement j’eusse reçu de Votre Excellence ni avis de poursuivre, ni indication de lieu et d’adresse, ni assurances même détournées que la mission de Votre Excellence restait compatible avec les opinions et la cause auxquelles je suis dévoué publiquement depuis six ans.

« Ce silence et le séjour de Votre Excellence à la frontière de France , suffisaient à me convaincre que ma correspondance restait sans objet , que la paix ne tarderait pas à se conclure, et que, dans cet état de choses, toute lettre de ma part devenait un acte d’importunité, une indécence et un contre-sens. Quant à l’entrevue, Votre Excellence en avait iugé comme moi les inconvénients : il était presque impossible qu’elle restât ignorée. Huit jours après , le Moniteur et les tribunes de la Convention n’eussent pas manqué d’ajouter à leurs impostures périodiques que j’étais un émissaire et un intrigant; les émigrés, dont le désœuvrement fomente le babil et les extravagances, eussent porté cette

grande nouvelle d’un bout de l’Europe à l’autre, avec les qualifications qui leur sont familières. Votre Excellence me rendra la justice de penser que l’opinion de cette tourbe ne me touche guère; mais des rapports plus respectables, mes devoirs envers la mémoire de Louis XVI qui m’honora de sa confiance sans m’honorer jamais de ses bienfaits, me forçaient d’écarter jusqu’au soupçon de participer en aucune manière à aucun arrangement avec la Convention nationale.

« Nul de ces motifs, monsieur le baron, ne vous était personnel. C’est précisément parce qu’il ne m’appartient pas de discuter les intérêts de votre cour que j’ai dû suspendre de vous écrire; vous ne me blâmerez sûrement pas d’avoir vu avec douleur signer la paix au moment meme où la Convention éperdue abdiquait ses fonctions; je m’en afflige sans juger les raisons de Sa Majesté prussienne, et je conuais trop votre grandeur d’âme pour douter que les vôtres, monsieur le baron, n’aient été aussi solides qu’obligatoires , etc. »

On comprendra le désappointement amer de Mallet du Pan ; la paix de Bâle remettait en question des espérances et des projets auxquels il s’était laissé aller, en voyant la tournure que prenaient à l'intérieur les affaires de la France. Il avait cru reconnaître dans les dispositions générales, les signes manifestes d’un retour à la monarchie , non à l’ancien régime, car disait-il hardiment à l’abbé de Pradt : « il est aussi impossible de refaire l’ancien régime que de bâtir Saint-Pierre de Rome avec la poussière des chemins. »

« Croiriez- vous, écrivait-il encore à l’abbé, qu’on me presse chaque semaine de revenir à Paris? et croi-

riez-vous qu’un tour de roue de plus et je pars? Vous songiez à cette résolution il y a quinze mois ; nous touchons au moment d’y songer sérieusement. Ecclésiastique déporté, vous rentrerez incessamment sans risque et probablement par décret. Vos confrères vous devancent en foule. Les opinions sont dans un chaos inconcevable. L’abbé Morellet a repris la plume : il est l’auteur du Cri des Familles ; son pamphlet, qui a fait une étonnante fortune, a forcé la Convention à rendre gorge et à lever les séquestres. L Accusateur public , qui se publie par numéros, a repris le ton que j’avais dans le Mercure : il a écrasé l’abbé Sieyès. « C’est avec voire déclaration des droits à la main , lui a-t-il dit, qu’on a égorgé vos collègues, vos bienfaiteurs, vos parents, une génération entière. Regardez, avide métaphysicien , vous avez du sang jusqu’aux genoux. » Mille journaux ou imprimés disent et redisent : « Nous ne voulons point de démocratie si elle n’assure au peuple sûreté , justice et liberté. L’égalité est dans la crotte. Rapprochez-vous, je vous le répète. »

Cependant la paix de Bâle n’ôta pas ces espérances à Mallet, il jugeait que ce n’était que partie remise. Il écrivit le 19 avril à l’abbé de Pradt :

>< La renommée qui, comme la peste, propage les poisons, vous aura instruit du traité de paix et d'amitié signé le 5 à Bâle. Vous en lirez les articles dans les papiers publics. Le courage m’a manqué pour vous mander dans le moment cet événement si précipité, si inouï par les circonstances où il a été consommé et si funeste par le retard qu’il apporte au dénoûment de nos malheurs.

« Depuis longtemps j’étais convaincu de la nécessité

de la paix , puisque la guerre ne pouvait plus se faire ni par les moyens convenables, ni par le concert, ni par les instruments indispensables; mais rompre la coalition, mais s’isoler par des paix partielles, mais s’humilier à ce point, mais reconnaître avec tant d’imprudence sa nullité, mais sacrifier une paix générale, sûre et glorieuse, que trois mois de contenance virile auraient amenée sans brûler une amorce, la sacrifier au dessein d’embraser l’empire par une guerre à la maison d’Autriche, voilà ce que la postérité jugera avec sévérité.

« Encore six semaines de patience et la Convention croulait. Le roi de Prusse lui apporte un étai, il la remet à flot, il ranime ses partisans, il alimente la ressource de ses charlataneries épuisées. Il inspire de la patience à la nation que le fardeau de ses souffrances allait faire éclater partout. Mais cette paix n’est qu’un répit momentané; elle ne peut arrêter l’effet des causes si puissantes, si actives, si manifestes de réaction. La Convention est usée, méprisée, haïe plus que jamais, et partout on réclame les assemblées primaires. Voici l’extrait d’une lettre très-récente que je reçois de Paris d’un ami sûr et éclairé , lequel revient d’une tournée dans le midi :

« La Convention, me dit-il, est généralement méprisée. Ceux qui crient : Vive la Convention ! ne manquent pas d’ajouter : mais nous n'avons pas de /min. On n’entend nulle part, même dans les plus mauvais lieux, chanter Ça ira. Le tutoiement commence à disparaître. Dans le Lyonnais on bâtit des églises; sur toute la route d’Antibes à Genève, le dimanche se fête et le décadi se tourne en ridicule. On accorde partout une préférence décidée aux prêtres non assermentés. Quant aux prêtres assermentés, on ne tolère que ceux qui, ayant été con-

traints au serment par des menaces violentes, se sont depuis bien comportés. On espère de voir bientôt refleurir la religion ; on regarde comme inévitable la restitution des biens d’Eglise, si ce n’est toutefois aux moines et une partie de ceux du haut clergé. Peu de biens d’émigrés sont vendus ; presque tout le monde dit que les biens doivent être restitués à ceux qui n’ont pas porté les armes contre la France. Personne n’entend qu’ on rétablisse la noblesse dans ses prérogatives héréditaires , ni les parlements dans l’exercice de leurs fonctions. Toutes les classes de la société , jusqu’aux dernières, montrent de différentes manières le désir d’un gouvernement monarchique, et surtout par ces mots qu’ils répètent souvent : Huit et neuf font dix -sept. Outre cette disposition à rétablir le dauphin sur le trône, on trouve juste de donner la régence à Monsieur. Quant au comte d’Artois, il y a contre lui une malveillance très-prononcée : la plupart penchent pour la constitution de 1791, avec une augmentation de pouvoirs pour le roi. »

1" prairial. — Mort de Louis XVII. — On revient à Mallet, et le comte d'Artois lui envoie M. de Sainte-Aldegonde. — Lettre du comte d'Artois. — Questions posées à Mallet. — Sa réponse dans deux notes adressées à Louis XVIII. — Juillet 1795. — Lettre au maréchal de Castries. —Le comte François de Sainte- Aldegonde.

La tentative désespérée des Jacobins au 20 mai (1er prairial) ne parut pas à Mallet être de nature à arrêter le dénoùment de la crise; avant tout la victoire de. la Convention était une victoire remportée sur le terrorisme; le reste impur de la queue de Robespierre avait succombé, le règne des piques était fini La Convention ne pouvait tenir encore longtemps contre la haine irrésistible du peuple luimême. Mais un autre contre-temps, ou plutôt un grand malheur vint encore changer la face de la question , en enlevant aux efforts des monarchiens leur point d’appui. Le jeune roi, le captif du Temple , Louis XVII mourut.

La lettre suivante, adressée au maréchal de Cas-

1 Un des correspondants de Mallet lui écrit : « Le 6 prairial, ordre de remettre les piques à la section , c'est-à-dire de désarmer les trois quarts des habitants, sous peine de prison : tout cela se fait sans murmure, on est à la queue pour attendre son tour; moi-méme j’ai attendu trois quarts d'heure pour donner ma pique. On désarmerait ainsi toute la France sans coup férir. »

tries, montre que Mallet du Pan aperçut tout de suite les conséquences de cette mort , et prévit nettement ce qui arriva en effet ; c’est que l’événement tournerait au profit, non de la royauté, mais de l’établissement d’un conseil exécutif auquel le peuple applaudirait.

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