LETTRE DE MAÈLET DU PAN AU MARÉCHAL DE CASTRIES
* 17 juin 1795.
« Monsieur le maréchal ,
« .... Les questions sur la régence s’évanouissent depuis la mort du jeune roi. Vous êtes déjà instruit, monsieur le maréchal , que ce malheureux prince a expiré le 8 , à la suite d’un dépérissement graduel de trois mois, et, deux jours après, Desaulx, le chirurgien qui le traitait. Paris est persuadé d’un empoisonnement....
« Paris et les monarchistes sont consternés. Tous les rapports et toutes les réflexions me font craindre que cette perte inopinée ne consacre la république. Elle survient à l’instant même où la Convention va publier son plan de constitution. Les monarchistes ne se sentant pas, ni n’étant réellement assez forts pour faire un roi, ni même pour revenir à la constitution de 1791, s’étaient vus forcés de composer avec les Girondins et de se borner à obtenir des pierres d’attente pour la rééducation monarchique. Les Girondins ayant adopté les bases mutilées de la constitution des Etats-Unis, les monarchistes demandaient que cette imitation fût complète ; que les propriétaires seuls fussent représentés et représentants; que le corps législatif fût divisé en deux chambres au lieu de l’être en deux sections d’une même
chambre; enfin, qu’on admît un chef et non un conseil exécutif. Pendant la minorité, ils entendaient faire gouverner le conseil de régence comme vice-président , et ce mezzo-termine ralliait aux monarchistes un nombre de républicains. Aujourd’hui , la mort du roi fait évanouir ce plan et prévaloir le projet d’un conseil exécutif. C’est à cette dernière forme que je m’attends de voir rester la Convention : le public gémira, le peuple applaudira , tous obéiront.
« Telle est, monsieur le maréchal , la perspective du moment, et telles sont les dispositions générales. Le conseil de Sa Majesté pèsera dans sa sagesse les actes que peuvent lui prescrire des circonstances si difficiles : j’en suis trop effrayé et trop voisin pour oser meme avoir un avis à cet égard. Je me bornerai donc à vous rappeler l’importance de notions exactes sur l’état actuel des choses et des esprits, la nécessité de repousser les illusions, les romans, les exagérations, les bulletins secrets .
« La disette est toujours au même point, on s’y habitue, on n’en murmure plus. Le louis d’or valait le 13, à Paris, cinq cent soixante francs; on s’attendait à le voir à mille francs dans la semaine suivante. Les campagnes profitent de cette détresse, vendent toutes les denrées à des prix excessifs et sont assez contentes de ce régime. Les villes sont au désespoir; mais ce désespoir n’inspire aucun projet : la crédulité publique attend le remède de la nouvelle constitution, ainsi que la paix générale.... Recevez, etc. »
Dans l’ordre légitime, la mort de Louis XVII faisait passer le titre de roi à Monsieur, et rapprochait le comte d'Artois de la couronne. Grave embarras pour les puissances, nouvelles difficultés dans la
situation des émigrés et des princes eux-mêmes. Si les questions de régence avaient été assez épineuses, que serait-ce pour la reconnaissance des droits du nouveau roi légitime? Quel qu’il fût, l’héritier du trône de France était un prétendant , ainsi l’avait voulu la force des choses , et toutes les cours étrangères n’étaient pas d’humeur à consacrer en le reconnaissant ce titre de roi qui les engageait dans un moment plus que difficile. Une telle situation devait rendre le parti des princes et des émigrés plus attentif à l’état de l’opinion, plus intéressé à connaître et à bien comprendre ses chances et les conditions de succès. Comme à l’ordinaire, on revint à Mallet, tout en autorisant Ferrand et les d’ Entraigues à préparer leurs incroyables manifestes et leurs manœuvres insensées. Le comte François de Sainte-Aldegonde , en qui le comte d’Artois avait grande confiance et qui avait été mis en relation d’amitié avec Mallet par sa belle-mère, Mmo de Tourzel, gouvernante des enfants de France, fut chargé de lui demander rendez-vous et de lui poser une série de questions. Le comte d’Artois, en écrivant au comte de Sainte-Aldegonde à cette occasion, lui disait : « Je connais les talents et l’esprit de M. Mallet du Pan, je lui crois des sentiments purs et honnêtes, et je sais combien il était, opinioné par mon vertueux frère. Je n’entre point ici dans le détail des nuances qui pourrraient subsister encore sur la manière d’envisager la situation actuelle de notre malheureuse patrie. Je crois qu’avec un homme d’esprit et de bonne foi comme M. Mallet, il ne faut pas beaucoup d’efforts [jour se bien entendre. »
Le rendez -vous fut accepté ; le comte et Mallet se rencontrèrent à SchafThouse en juin 1795. Mallet, d’abord par une note à l’usage de Louis XVIII, puis par divers autres mémoires sommaires, répondit à la plupart des questions qui lui étaient posées, soit sur l’état de la France, soit sur la politique, les principes à suivre et les mesures ultérieures à prendre ; sur quelques-unes, comme le rétablissement du clergé , il déclina sa compétence en se déclarant insuffisamment éclairé.
La note préalablement envoyée à Louis XVII! exposait d’abord le véritable état des choses et des personnes à Paris et dans l’intérieur : les traits de ce tableau nous sont déjà connus. Cette base solidement établie, le politique consulté abordait la grande question : sur quelles chances de succès Louis XVIII pouvait-il compter pour le rétablissement de la monarchie, et surtout comment devait-on agir pour en faire naître ou pour les développer ? On prévoit la réponse, mais ces consultations importent trop à l’objet de ces mémoires comme à l’histoire même de celte époque critique de la révolution , pour que nous les passions sous silence. En voici le# parties les plus intéressantes :