U MÉMOIRES ET CORRESPONDANCE
dépréciation des assignats n’est plus onéreuse au gouvernement que dans l’acquisition des fournitures étrangères. Cette loi s’exécute avec rigueur : personne n’ose plus s’en plaindre ; elle a délivré la république de toute la dépense équivalente à l'excédant du prix qu’elle payait ci-devant de ses consommations; c’est une économie énorme; la Convention ne pouvait prescrire à l'opinion de prendre les assignats au pair, mais elle a rempli le même but en soumettant à un tarif invariable la valeur des denrées et des marchandises. Lorsqu’on est parvenu à forcer le citoyen, non-seulement de vendre, mais encore de vendre à un prix indépendant de la valeur que le papier-monnaie peut perdre au cours de la'place, et que sa nature même de papier-monnaie doit laisser toujours au-dessous du numéraire, il est fort indifférent que ce papier ait plus ou moins de crédit. La Convention a donc fait à la fois une opération très-économique et une opération très-populaire, car les sans-culottes consommant et ne possédant pas, il leur est fort doux d’acheter en papier à un prix qui lèse exclusivement celui qui vend.
L’essentiel à considérer, c’est qu’aujourd’hui, malgré l’énormité des dépenses , les nouvelles créations d’assignats sont moins nécessaires, parce qu’il en faut une moindre quantité pour solder les besoins du gouvernement et parce que, ainsi que je le dirai dans l’instant, il paye en argent ce qu’il tire de l’étranger. D’ailleurs, le comité de salut public ne regarde plus ces émissions nouvelles que comme une ressource subsidiaire; il la ménage et la ménagera ; ses efforts tendent, au contraire, à soutenir et à élever le papier, à en diminuer l’emploi, à restreindre la masse en circulation et à faire remonter les changes par des payements en espèces.
C’est dans cette vue que le comité de salut public s’est emparé dernièrement de l’actif et du passif de la banque de Paris et du royaume, en prenant tout le papier sur l’étranger qui se trouvait chez les banquiers, et en se chargeant de payer leurs créanciers au dehors. Vraisemblablement le but de cette opération, qui se consomme en ce moment, est, ou de spolier le commerce de ses créances dans l’étranger et l’étranger de ses créances sur la France, ou de faire hausser les charges en faveur de celle-ci, en offrant, ainsi que le fait le comité , d’acquitter les remises en argent ou en assignats.
Depuis trois mois la Convention a mis à sa disposition toutes les propriétés du royaume, capitaux et revenus. Les subsistances, les matériaux de fabrication nécessaires au service public, toiles, draps, métaux, fruits de la terre, denrées coloniales, tout est reconnu, vérifié, pris ou mis en réquisition. Elle vole une partie de ces consommations, elle paye l’autre au prix du maximum. Quiconque possède six chemises est obligé d’en donner une pour les besoins de l’armée; des fournitures de souliers, de guêtres, de bas, de chapeaux, sont exigées des propriétaires de toute classe ; les détachements de l’armée révolutionnaire escortent les commissaires en tournée dans les départements, font des visites domiciliaires jusque dans les hameaux ; ils se font délivrer, outre les articles déjà indiqués, toute la fonte, le cuivre et le fer (excepté celui des instruments aratoires); on a enlevé jusqu’aux marmites des pâtres ; ils ont raflé de même tous les bijoux, la vaisselle et le numéraire des particuliers, en donnant cependant des assignats en échange ; mais seulement à ceux qu’il leur plaît de ne pas déclarer suspects.
MEMOIRES El CORRESPONDANCE.
Vous voyez donc que, non contente de posséder les métaux et le papier-monnaie qui sont les signes des choses, la Convention s’est emparée des choses mêmes qui constituent la richesse réelle. Ses immenses spoliations privées, ajoutées aux spoliations publiques, au numéraire acquis par l’échange des assignats, et à la faculté de graduer à volonté cette richesse du papiermonnaie, depuis qu’on a déterminé le prix des choses que cette monnaie représente, ouvrent à la Convention autant de sources intarissables de thésaurisation et de dépenses. Je le répète, généralement tout ce qui est dans la sphère de ses besoins et de ses crimes, est en état de réquisition permanente, c’est-à-dire en sa propre et pleine puissance; car personne ne disposerait de ce qui lui appartient dans ce séquestre provisoire, sans s’exposer à une confiscation totale ou l'assassinat.
Maintenant, si vous désirez connaître les vols effectifs, les appropriations au fisc déjà exécutés par la Convention, vous devez récapituler :
1° Toute l’argenterie, les ornements, les monuments métalliques des églises de ville, de campagne.
2° La vente ou la saisie du mobilier des émigrés, tout ce qu’on a trouvé dans leurs maisons, dans les dépôts notariaux, chez les banquiers, dans les fouilles répétées des caves, des souterrains, des murailles: nombre de maisons ont été démolies uniquement sur le soupçon qu’elles recelaient des effets cachés dans les murs : on continue ces découvertes sans interruption.
3° Les enlèvements opérés à force ouverte par les commissaires et les détachements révolutionnaires dans les départements, de toutes les matières d’or et d’argent, fabriquées ou monnayées, appartenant aux particuliers.
4° Les dépouilles des villes soulevées, telles que Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Marseille : cet article est d’une valeur immense. A Lyon, la presque totalité des négociants, des marchands et des fabricants aisés a été enfermée, mise en fuite, guillotinée et spoliée. Par une ruse digne d’eux, les vainqueurs, en entrant dans la ville, affectèrent des paroles de modération et rassurèrent les habitants ; le commerce reprit de la sécurité, on rouvrit les magasins, on sortit de leur cachette les grands livres de recette, les portefeuilles, les marchandises précieuses. Peu de jours après, le glaive se leva, les prisons et le trésor du fisc se remplirent ; l’imprudence des négociants combla la rapacité des commissaires, et le butin fut beaucoup plus considérable qu’il ne l’aurait été si les massacres eussent commencé à la reddition de la ville. Les meilleurs négociants de Marseille et Bordeaux, ici les respectables Gradis , là les Tarteron, ont été assassinés et leurs biens confisqués; tous ceux qui ont fui ont laissé une grande partie de leurs propriétés aux confiscateurs \
5° Suivant les états que je me suis procurés , il paraît que, sans compter les grands massacres, les foudroiements à coups de canon, tels que ceux qui ont eu lieu à Lyon, les submersions artificielles de bâtiments chargés de détenus qu’on coule bas dans plusieurs rivières, il paraît, dis-je, que la guillotine fait périr quatre cents personnes par semaine. Nous voyons tomber sous ce rasoir, outre les aristocrates, les contre-révolutionnaires, les fédéralistes, beaucoup de francs républicains et de sans-culottes enrichis. Aussitôt qu’un révo-
1 J’ai tu la trente-deuxième liste des émigré» de Marseille seulement dont les biens ont été confisqués et mis en veute ; il s’en trouve douze mille et les listes ne sont pas achevées.
lutionnaire, qu’un des employés publics, qu’un des membres même de la Convention a fait et a laissé paraître une fortune nouvelle, il est arrêté, jugé et tué. Fabre d’Églantine, quoique l’un des douze du comité de salut public, expie en ce moment son carrosse, ses festins, ses maîtresses, sa maison de campagne. Les administrateurs des vivres, des charrois de l’armée, les fournisseurs en chef, les généraux, les états-majors, les agents de finances, une fois enrichis, subissent cette loi. La Convention spécule savamment sur ces fortunes de parvenus ; elle ne met aucun obstacle à leur formation, elle s’en empare aussitôt qu’elles sont formées; son système consiste à piller les citoyens riches, et à piller ensuite successivement tous ceux qui le deviennent. On a vu des biens nationaux retomber, quatre fois dans une année, aux mains de la nation par des confiscations successives; une grande partie des domaines ecclésiastiques, déjà vendus depuis 1 791 , se retrouvent encore aujourd’hui à vendre par cette navette de brigandages qu’entretient la Convention, à la plus grande satisfaction des sans-culottes. En guillotinant ainsi les agents divers qui ont accepté des entreprises pour les besoins publics, elle fait rentrer ses assignats peu de temps après les avoir dépensés.
6° L’emprunt forcé d’un milliard se perçoit et est recouvré en grande partie par une taxation impérative sur les revenus; taxation dont on a vu le tarif exorbitant dans un décret de l’été dernier; on crut cette perception impraticable, ou du moins tellement évasive, que les contribuables y échapperaient par ruse ou par force. Vaine conjecture! la terreur et les délations ont fait payer, même avec un empressement que les propriétaires ont considéré à tort comme moyen desûreté.
Je ne parlerai que pour mémoire des contributions extraordinaires exigées révolutionnairement. Elles s’appellent taxes sèches. A Strasbourg elles ont été de neuf millions trente -trois mille livres, répartis sur chacun de ceux qui possédaient quelque fortune; à Marseille, de douze millions.
Il ne m’a pas encore été possible d’obtenir une récapitulation approximative du produit de ces divers articles. Des gens instruits m’ont seulement certifié et démontré par des pièces justificatives la probabilité que, du 1er novembre 1793 jusqu’au 1W janvier 1794, il était entré trois à quatre cents millions de matières d’or et d’argent en fabrication, ou monnayées aux hôtels des monnaies , et d’espèces au trésor public.
« Chaque mois, la dépense extraordinaire emporte environ trois cents millions ; cet état dure depuis le milieu de l’été dernier ; on n’y comprend pas l’usage des assignats illégitimes , c’est-à-dire frappés sans décret, et dont la quantité est un mystère. La Convention ni le peuple n’osent plus demander, ni on ne leur présente de comptes détaillés. L’immensité des brigandages et leur fécondité faisant croire à des ressources inépuisables, personne ne s’occupe de la dépense; celleci augmentera loin de diminuer. Le comité souverain a pris pour base de conduite des efforts sans borne ; on doit s’attendre qu’il tiendra parole, et ne pas s’étourdir sur la certitude de sa résolution à ce sujet. Encore bien des mois, il soutiendra le fardeau sans épuisement. Sa méthode (et c’est la bonne) est de ne jamais regarder à une dépense lorsqu’elle est nécessaire ; il considère cette nécessité d’abord, et la somme ensuite. Qu’un objet coûte cent écus, ou cent mille écus, si le
ao
service public l’exige, la différence est tenue pour rieu et l’on va en avant. J’ai une infinité de preuves de faits à cet égard ; par exemple, le comité achète en Suisse à vingt, vingt-ciuq, trente louis d’or, payés en espèces , des chevaux qui n’en valent pas dix ou douze. Il fait couper en ce moment les forêts de la Savoie pour les chantiers de Toulon, quoique ces bois rendus en Provence doivent coûter trois fois ce que coûtaient les bois de l’Albanie ou du nord.
Depuis quelques mois le comité s’est appliqué avec son infatigable activité à acheter de l’étranger, nonseulement ce qui lui manque, mais encore ce qu’il veut conserver dans le royaume pour des besoins urgents. Genève et Bâle sont les deux grandes artères où elle fait circuler son or, ses commandes, ses extractions de marchandises et de denrées. De ces deux points elle fait passer des remises en Allemagne, en Hollande, en Angleterre, en Italie ; ses émissaires vont et viennent constamment ; des dépôts sont établis près des frontières pour recevoir les achats; elle fait fabriquer soixante mille paires de souliers dans le canton de Berne et deux cent mille dans l’étendue de la Suisse : elle tire d’Allemagne des cuirs, des draps, des toiles, des chevaux, des armes, du fer, de la fonte, du cuivre, des bestiaux, du soufre, dont elle était h la veille de manquer. Ces articles, ainsi que les grains dont nous parlerons plus bas, sont soldés libéralement, de manière à exciter les vendeurs timides à la contrebande, qui se fait chaque jour par l’imbécile incurie ou la collusion des régences allemandes.
Vous pouvez conclure de cet aperçu des ressources financières de la Convention, aperçu établi sur des informations certaines, que la république est plus riche ,
et met en dehors plus de ressources que tous les souverains de la coalition réunis ; car, ici, c’est la richesse nationale d’un empire et l’accumulation des richesses depuis un siècle dans cet empire, qui se battent contre les faibles revenus de quelques Drinces. Si l’on laisse échapper cette vérité , il ne sera pas étonnant de voir perpétuer le misérable système u économie étroite et routinière qui a ruiné la cause des puissances dans les deux dernières campagnes.
ÉTAT MORAL ET MILITAIRE DE l’aRMÉE.
Maintenant je passe à l’armée, à son commandement, à son entretien , à son état moral , aux principes sur lesquels on la dirige, et à sa force numérique.
L’armée a changé pour ainsi dire de nature. Autrefois elle était soumise au ministre de la guerre et au comité militaire de l’Assemblée nationale , ministre et comité soumis eux-mêmes à cette Assemblée. Aujourd’hui elle dépend , dans sa composition , dans son régime, sa discipline, ses chefs, ses mouvements, d’un conseil tout-puissant de douze chefs de parti , réunis par le même péril individuel, par les mêmes vues générales, par les mêmes passions, et investis d’un pouvoir presque illimité. Iæ ministre ne peut donner ou retirer un emploi , créer ou destituer un généra1 . secourir ou faire assiéger une place, disposer des fonds, s, 'tuer sur un point de discipline, ni gouverner dans tel ou tel sens les cœurs comme les bras du soldat, sans l'attache du comité de salut public.
Quelquefois, il est vrai, ce comité a montré de la
condescendance pour certaines nominations des bureaux de la guerre, fermé les yeux sur les friponneries, les manœuvres, les horreurs de quelques-uns de leurs protégés, et repoussé les dénonciations qu'on lui adressait pour solliciter contre ces misérables l’exercice de la responsabilité. Ce cas est arrivé pendant la guerre de la Vendée, où vingt-sept généraux ont successivement paru sur la scène , et où , à l’exception de quatre, tous eussent mérité la mort par leur ânerie, par leurs vols, par leurs débauches affreuses ; mais le comité avait ses raisons pour tolérer des coquins qui le servaient sous d’autres rapports. Aussi , dès qu’il a jugé le moment convenable , il a fait arrêter Ronsin , Vincent et Maillard , trois scélérats qualifiés , qui ont figuré dans les revers de l’été dernier, à Saumur et sur la Loire inférieure. Le comité ménagera de même toute cabale qu’il a dans sa main , quelle que soit sa conduite , jusqu’à l’instant où il pourra la réprimer sans perdre des créatures utiles.
Il n’existe plus d’autre titre d’avancement qu’un zèle féroce et un dévouement sans bornes à la Convention. Quant au commandement en chef, les promotions sont déterminées , moins par la capacité que par la fidélité du sujet. Il ne reste aucun général des premiers temps de la révolution ni des dix-huit premiers mois de la guerre. Des officiers de fortune, des bas-officiers, des aventuriers actifs et entreprenants les ont remplacés. Dugommier, qui a emporté Toulon et qui est allé prendre le commandement des Pyrénées, passe pour le plus éclairé et le plus capable ; c’est un ancien officier d’artillerie. Il était difficile qu’à force de mutations il ne sortît de ce ressassement continuel de généraux , des hommes propres à la guerre révolutionnaire dans la-
quelle ils ont été élevés et pour laquelle ils montrent des talents analogues aux circonstances, à l’espèce de troupes qu’ils commandent , et encore au génie des généraux qui leur sont opposés.
En se confiant à des officiers pris dans les rangs , le comité a senti que leur élévation présente lui servait de caution de leur loyauté. Nonobstant cela , il les a entourés d’argus et de mentors. Les commissaires conventionnels qui siègent auprès des armées sont, dans le fait, des espèces de consuls investis de la douhie autorité civile et militaire, tandis que les généraux représentent les lieutenants généraux de cavalerie chez les Romains. Ils président aux conseils de guerre, sanctionnent ou changent les plans, et donnent à l’armée une impulsion souveraine. A leurs ordres se trouvent une nuée d’espions et de délateurs, qui leur rendent compte de la conduite de chaque chef, de ses discours, de ses relations, de ses habitudes. Cette surveillance tient en bride les agitateurs incommodes dont le comité s’est débarrassé au dedans en leur donnant de l’emploi à la frontière.
Les états-majors qui forment le conseil de guerre sont l’âme de l’armée : ils rédigent et préparent les opérations : la plupart, officiers d’artillerie et du génie, ont été choisis avec discernement : aidés de secours immenses en cartes , plans , reconnaissances , recueillis au dépôt de la guerre, ils opèrent réellement d’après l’expérience et les lumières des plus grands généraux de l’ancienne monarchie.
L’entretien et la subsistance des armées se sont fort améliorés. Le comité a porté une attention scrupuleuse à prévenir le dénûment qu’amènent la défection et la mortalité. Le soldat est généralement mieux vêtu
2i MÉMOIRES ET CORRESPONDANCE.
et mieux équipé. L’administration des vivres s’est perfectionnée par les châtiments, par la nécessité, et remplit plus facilement ses approvisionnements, depuis que toutes les denrées sont en réquisition et à un prix fixe; en conséquence, les armées ne se ressentent point encore de la disette quiaftlige plusieurs partiesdu royaume.
On travaille en ce moment , à la grande mesure , si longtemps retardée, de l’incorporation des volontaires dans les troupes de ligne, et de remplir les cadres de celle-ci avec les gens de la première levée. Jusqu’ici on n’avait osé tenter cette opération; la toute-puissance du comité a surmonté les difficultés. L’armée aura désormais plus d’unité et de consistance.
Le régime de terreur a passé du royaume dans les camps; il y a brisé tout esprit commun, toute intimité, tous rapports sociaux entre les officiers et les soldats , et des soldats entre eux. Nul n’ose confier sa pensée à son camarade : chacun craint de trouver un traître dans un confident. Cette défiance tient lieu de discipline : toujours effacée dans l’intérieur des camps , dans les garnisons , parce que la Convention veut perpétuer le defaut de considération où est tombé l'officier, elle renaît au jour d’action ; dans aucun temps le général n’obtint de sa troupe plus d’obéissance en présence de l’ennemi.
Cet effet résulte de l’état moral de l’armée en général : elle n’est plus comme ci-devant, raisonneuse, politiquante , stimulée au désordre dans les clubs, ni excitée contre ses chefs et ses officiers. Les révolutions de l’intérieur, la discorde des partis, les constitutions faites ou à faire , tout cela lui est devenu étranger et indifférent. On n’y souffre plus que des harangueurs soldés par les commissaires ; on ne permet qu’avec me-
sure et choix l’usage des papiers publics , même aux officiers. Autant qu’on le peut, on les entretient dans une ignorance profonde des désavantages qu’essuie la république, des pertes qu’elle éprouve, des disputes qui s’élèvent à Paris. Devenue étrangère à ces vicissitudes , l’armée a changé d’enthousiasme : ses passions sont concentrées dans une exaltation de haine fanatique contre les ennemis de la république, de désir ardent de les battre, et de certitude enthousiaste d’y réussir.
Les étrangers et les cabinets se nourrissent des idées les plus fausses à cet égard. Les flatteurs, les étourdis, les ignorants , ne cessent de leur dire que l’armée est pleine de mécontents et qu’on aura bon marché de rassemblements forcés, agités par les dissensions. Oui, sans doute, le nombre des soldats et officiers mécontents égale peut-être celui des zélateurs de la Convention. C’est un fait certain que si les uns sont réunis sous les drapeaux par le fanatisme de l’égalité et de la licence , les autres le sont par violence et par terreur ; beaucoup d’entre eux ne sont dans les camps que pour y chercher leur sûreté et celle de leurs familles. Réduits à opter entre le tranchant de la guillotine ou le fer de l’ennemi, ils ne balancent pas. Des différences d’opinions et de motifs n’entraînent aucune différence dans la manière de combattre : un esprit , un sentiment commun animent tous les soldats : nul ne veut avoir l’air d’être vaincu par des étrangers, nul n’aime ces étrangers; les mécontents sont d’abord Français, ensuite royalistes. La présence des armées ennemies affaiblit chez eux l’intérêt qu’ils prennent au rétablissement de la monarchie ; car le militaire, sans raisonner, ne veut ni penser, ni surtout agir conformément à la pensée de celui avec qui il va se battre pour opinion. Cette obser-
vation est particulièrement vraie du soldat français dont la vanité forme l’instinct. Combinée avec l’enthousiasme du temps cette passion entreprend tout et brave tout. Voilà le vrai caractèredes armées françaisesencemoment.
Plusieurs causes , qui ne remontent pas au delà de la dernière campagne, l’ont produit, fortilié, et peuvent le perpétuer. La plus puissante est cet art d’électriser les têtes et les cœurs dont la Convention fait un usage prodigieux et habituel : pour cela elle met à profit tous les événements ; le mépris est versé à pleines mains sur ses ennemis : elle les peint à ses troupes tantôt comme des anthropophages, tantôt comme de lâches imbéciles. Ces instructions se répètent non pas deux jours, mais tous les jours et par mille voies.
Le délire du patriotisme s’augmente par l’opinion universelle dans l’armée, et commune à tous les partis, que les puissances n’ont d’autre but que de ruiner la France , de la démembrer, d’en saccager les villes et les campagnes ; que leur intérêt pour les malheurs de la famille royale n’est qu’hypocrisie , et que sans distinction de monarchie et de république , c’est à la France même , non à la France anarchique qu’elles font la guerre. Enfin , la mollesse de leurs opérations , le décousu de leur ligue, leur éternelle défensive, l’étude particulière qu’ont faite leurs généraux de laisser toujours évanouir les fruits de la victoire, et de ne poursuivre aucun avantage , leurs armées toutes successivement battues , deux campagnes perdues , ont porté l’ivresse des Français au dernier période. La nouvelle de la prise de Toulon a excité des transports de folie dans les armées; on y a joint des fêtes, des hymnes, des orgies ; l’exaltation actuelle passe toute croyance.
Vous pénétrerez facilement encore combien ce fa-
natisme belliqueux' reçoit d’énergie par le genre de guerre auquel on l’emploie. La tactique du comité n’est pas compliquée, attaquer toujours et toujours en grandes masses , voilà son thème et nous venons de voir si c’est le bon ; or, des soldats toujours agissants , toujours ébranlés par l’espérance d’enfoncer un ennemi plus circonspect et auxquels cet élan ne permet de voir ni de calculer le danger, contractent une habitude de témérité et une ardeur impétueuse à marcher au combat. Célérité et impétuosité sont pour eux les deux éléments de la guerre , éléments parfaitement conformes à leur caractère et à une guerre révolutionnaire. Comment voudrait-on qu’ils redoutassent des ennemis, sans cesse inférieurs, sans cesse culbutés par le nombre, sans cesse enfermés dans un cercle d’opérations défensives, et qui n’ont jamais voulu prendre la peine de leur montrer qu’ils étaient redoutables ? Lorsqu’on voit un général autrichien , retranché derrière quelques redoutes , se laisser attaquer trente-cinq fois en cinq semaines, sans aller lui-même une seule fois à l’ennemi, se laisser écraser en détail , forcer ensuite à une déroute qu’on compare à celle de Rosbach, et perdre en cinq jours le prix du sang de la plus belle armée ; lorsque , d’une autre part, on voit un sergent d’artillerie ( Pichegru) , devenu général en chef, ramener chaque jour pendant un mois ses soldats sur les Autrichiens, et finir par un triomphe éclatant, on peut s’attendre à un excès d’enthousiasme dans ces troupes, et à l’opinion la plus exagérée de leur irrésistible intrépidité.
Ainsi, vous avez maintenant à combattre ce qu’il n’a tenu qu’aux généraux et aux cabinets de la coalition d’éviter; vous avez à combattre ce qui n’existait pas dans la première campagne, et à un faible degré dans
le but de la seconde : des armées passionnées aux prises avec les passions des souverains, un peuple soldat fanatise auquel on oppose des soldats matériels, indifférents à l’objet de la querelle et dont la discipline n’a pas prévenu les défaites.
Trop préoccupée l’année dernière de ses divisions intestines et ne vivant que d’assignats , la Convention avait ralenti le cours de ses pratiques extérieures. Elle a repris, étendu, alimenté ce genre d'hostilités par des sacrifices pécuniaires. Dans les villes qui avoisinent ses armées, dans les capitales où siègent les gouvernements, dans les camps même, elle paye des espions, des traîtres, des révélateurs. Voici des faits constants: les commissaires savaient à Strasbourgjusqu’aux moindres détails de l’armée de Wurmscr et de ses projets. Quoique Landau fût bloqué, tous les deux jours les commissaires en recevaient le bulletin. Les membres du comité de salut public et leurs affidés annoncèrent la prise certaine “de Toulon, près de vingt jours avant l’attaque; ce fut par suite de la connaissance exacte qu’ils avaient de la faiblesse de la garnison, des divisions existantes entre les Espagnols et les Anglais, et des détachements chargés de la défense de chacun des forts , que le comité ordonna à l’armée assiégeante d’attaquer d’assaut. La flotte anglaise n’a pas fait un mouvement , ni préparé uue sortie que les Jacobins n’en aient été instruits d’avance.
Dans le nombre infini des prophéties, des illusions, des notions fausses qui ont exalté les têtes au dehors, et produit tant d’absurdes combinaisons , la prétendue famine de la France a joué et joue encore un grand rôle. On trouve commode de reposer son incurie sur des fléaux extraordinaires, qui tueront la révolution,
sans qu’on ait besoin d’inquiétudes et d’efforts pour s’en délivrer.
Cette histoire de la famine doit être reléguée parmi les fables , ainsi que l’espoir fondé sur l’anarchie, sur la lassitude, sur l’excès de la tyrannie, et autres billevesées de cette espèce.
Si l’on entend par famine, une rareté locale de grains, une diminution dans la consommation du pain, une altération de sa qualité , un défaut d’abondance porté jusqu’à ne laisser dans le royaume que le nécessaire, on a raison. Mais toute idée au delà est exagération.
La récolte dernière a été généralement bonne en France et excellente dans quelques provinces. Après avoir mis tous les grains anciens ou nouveaux en réquisition, le comité a ordonné un premier recensement dans chaque département. Les administrations qui l'ont exécuté ont trouvé dans la pluralité un déficit sur la quantité nécessaire à la consommation annuelle. Instruit que ce déficit résultait des fraudes et des réticences, et qu’il existait des grains cachés, le comité a fait faire un second recensement par les agents révolutionnaires alors le déficit a disparu, et il s’est trouvé un excédant plus ou moins considérable , excepté dans le petit nombre de provinces qui ne recueillent jamais assez de grains pour leur consommation. J’ai vu les relevés des deux recensements faits sur vingt-sept départements, ils emportent un excédant de quinze, vingt, trente, trentecinq mille setiers de grains.
Il n’y a donc pas disette effective; mais les besoins énormes des armées et l’approvisionnement des places entraînent une accumulation de subsistances dans les greniers publics ; les gaspillages inévitables dans la for-
mation et la distribution de ces magasins occasionnent des non-valeurs. Ainsi on peut présumer que le superflu existe aujourd’hui dans peu de départements, et qu’en temps ordinaire, on aurait peine à atteindre le niveau jusqu’à la prochaine récolte.
Cependant plusieurs circonstances modifient l’effet de cette rareté : 1° dans tout le royaume, excepté Paris, on ne mange qu’un seul pain, nommé pain de f égalité; il est mêlé de seigle ou d’orge et de son ; il ne vaut pas le bon pain de munition , mais le citadin et le villageois sont trop heureux d’en avoir de cette espèce, et si un fermier ou un bourgeois s’avisait d’en fabriquer de meilleur pour son usage, en réservant le pain d’égalité' a ses valets, il serait dénoncé, incarcéré, pillé et probablement égorgé. 2° La quantité de grains nécessaire à chacun pour sa consommation étant fixée , personne ne s’avise de l’excéder par la crainte d’en manquer. 3° Les administrations sont seules autorisées à faire vendre des grains dans les marchés; et elles n’en délivrent à chacun qu’en raison du besoin de l’instant , et avec une extrême parcimonie. Dans les villes, la consommation de chaque famille est rigoureusement fixée; nul boulanger n’oserait délivrer plus de pain que les arrêtés municipaux n’en allouent à chaque individu. 4° On a mis en réquisition les châtaignes, les pommes de terre, les navets, le maïs, le millet, tout ce qui peut suppléer au blé. On fait consommer ces denrées aux habitants des campagnes pour économiser les grains et augmenter d'autant la quantité disponible de ceux-ci. 5° Enfin, malgré les précautions, il est vrai aussi faibles qu’imparfaites des puissances belligérantes, le comité se procure des grains de l’extérieur par le concours des puissances neutres et par celui du commerce de tous les
pays, qu’on attire à force d’or. Deux négociants du Havre m’ont affirmé que , pendant le seul cours du mois de décembre, il était entré dans ce port dix-huit navires chargés de grains ; c’étaient des bâtiments danois et hollandais : ces derniers ne se font aucun scrupule de ce trafic ; ils prennent de faux connaissements pour le Portugal et l’Espagne , et vont décharger dans les ports de France. Leurs cargaisons sont payées en espèces sonnantes, à très-bon prix, et avec toutes sortes d’encouragements. Plusieurs ont déjà fait deux voyages. Il échappe encore nombre de navires des États-Unis et de toutes les parties du nord. A la fin de décembre, un bâtiment danois, chargé de trente mille fusils, entra au Havre, après avoir été visité par une frégate anglaise qui le laissa passer sur un faux connaissement pour la Corogne.
Gênes a approvisionné l’année dernière l’armée de Nice, celle de Marseille et la Provence. Lorsque Toulon fut pris par les alliés, ce trafic continua avec plus de difficultés et moins d’étendue parla route de terre ou parle cabotage clandestin à Niceetà Antibes. Il vient de reprendre *
sa funeste activité ; le blocus tardif du port de Gênes et des croisières que la saison rend insuffisantes, le gênent il est vrai depuis quelques semaines ; mais le mal est fait, les magasins de Provence sont alimentés pour quelque temps : l’inconsistance des mesures employées envers Gênes par les alliés, ces demandes hautaines, hasardées et retirées, ces déclarations qui ont irrité les esprits, ces menaces non exécutées et devenues un sujet de dérision, la perte de Toulon , la fermentation et la prépondérance du parti français, enfin l’inconcevable indolence des alliés à l’égard de cette ville , qui devieut le brûlot d'Italie, et qui bientôt, si l’on ne prend un parti dé-
cisif, eu ouvrira les portes aux Français, tout cela a fortifié la hardiesse , la cupidité et l’émulation des interlopes.
Depuis que le comité de salut public a fixé les rênes dans ses mains, l’administration des subsistances s’est améliorée : Paris s’est principalement ressenti de ce changement; il est plus facilement, plus abondamment approvisionné qu’il ne l’était il y a trois mois; le pain est meilleur et en plus grande quantité; les inquiétudes sont ajournées.
Si vous faites attention que les grands consommateurs, les riches propriétaires sont ou retranchés de la population, ou réduits au moindre taux de subsistances; que plus de deux cent mille d’entre eux, détenus dans les différentes villes du royaume, ne vivent dans leurs prisons ou maisons d’arrêts, que d’une faible ration de pain; si vous observez que, chaque jour, la population diminue par les supplices, par les pertes de la guerre, par l’émigration, vous serez convaincu que la France ne se trouve encore qu’à un degré de disette relative, qui anciennement eût amené la famine, et que le régime du jour peut soutenir.
Tenez pour certain que le principe fondamental du comité est de nourrir la capitale et les armées : les besoins du reste de la république ne lui donnent pas une heure de souci. Au contraire, il spécule sur ses souffrances : il sait qu’elles tendent à transformer en soldats ceux qui ne peuvent plus vivre en citoyens : la disette grossit les levées par réquisitions, la disette excite les affamés à chercher leur subsistance dans les camps et aux invasions qui promettent le pillage des contrées et des magasins ennemis. C’est tête levée, sans pudeur, avec affiche, que le comité, les Jacobins, les
agents révolutionnaires , proposent et projettent des massacres pour diminuer la consommation des vivres. Si besoin est, ils en viendront à égorger leurs prisonniers, les femmes , les vieillards , comme autant de bouches inutiles.
Etat de l’esprit public en France au commencement de 1794.
— Le Comité de salut public, la Convention et les Jacobins.