LETTRE DE MALOUET A MALLET DU PAN
Londres, 8 mai 1700.
« Nous sommes toujours , mon cher ami , à deux mois d’intervalle dans notre correspondance; ceux qui la supposent si active, si combinée, sont bien dans l’erreur. On ne doute pas ici, comme ailleurs, que nous n’ayons une communication très-suivie. On vous appelle le comité de Berne correspondant avec le comité de Londres, comme on m’appelait le comité autrichien pendant que j’étais à Paris ; et une des raisons qui ont toujours fait que notre bon esprit individuel n’a jamais rien produit, c’est le défaut de concert et de communication qui , dans un temps de troubles, ressemble un peu à une conjuration; mais tous les honnêtes gens ne
1 Lorsque le général d’Argenteau se préseuta à Beaulieu après ses défaites, M. Drake, ministre d’Angleterre, était présent. « Où est votre armée, monsieur? dit Beaulieu à d’Argenteau. — Mon général, je l’ignore, répondit d’Argenteau. — En ce cas, monsieur, un général qui ne peut rendre compte de sou armée mérite d’étre cas»é et envoyé aux arrêts. Officier î que Pou conduise monsieur à Pavie. » D’Argenteau fut transféré de Pavie à Vienne, et au lieu d’étre jugé par un conseil de guerre, quelques mois après il était à la cour, orné d’ordres militaires et comble de faveurs. Lorsque Beaulieu allait attaquer les Français, il communiqua sa résolutiou à M. Drake, qui lui représenta le danger d’attaquer trente-cinq mille Français avec une force au-dessous de vingt mille hommes. « Voilà l’ordre positif du baron de Thugut, répondit Beaulieu ; il y va de ma tête. » ( Détails communiqués par M. Drake.)
doivent -ils pas conspirer pour le rétablissement de l’ordre? Il paraît, mon ami , que c’est vous seid qui vous en occupez, car nous sommes ici bien disperses, bien dépourvus de crédit , de moyens. — Quelques conversations oiseuses qui n’aboutissent à rien, voilà tous nos travaux. — Cependant Montlosier a voulu à toute force jeter une bombe dans le camp ennemi ! Il vient de publier des lettres qu’il m’a adressées sur les effets de la violence et de la modération dans les affaires de France. Il y a beaucoup d’esprit, des vues justes, des réflexions fines et quelques maladresses. D’Entraigues et Ferrand y sont fort maltraités; j’aurais voulu que ce qui les regarde fût moins amer sans être moins fort.
« Je ne reçois point votre ouvrage depuis si longtemps annoncé , et j’en entends beaucoup parler; on dit même que vous y êtes àmer contre l’Angleterre, ce qui me fâcherait , car, outre les secours de toute espèce que reçoit ici l’émigration, on ne sait pas assez combien l’Angleterre, dans toutes ses entreprises sur la France, a été trompée par les Français. Ne croyez pas que ce soit le ministère qui ait projeté, combiné aucune de ces funestes opérations de l’intérieur; toujours il a été provoqué, tourmenté, harcelé par nos faiseurs, et j’ai lieu de croire que le cabinet a cédé à regret en plus d’une occasion. — Il ne vous est pas plus facile de savoir bien au juste quelles sont les véritables prétentions de l’Angleterre dans cette guerre. Je me suis donné bien de la peine pour connaître l’opinion des hommes influents et qui passent pour les plus éclairés, et je me suis assuré qu’ils sont plus occupés au dedans et au dehors de leur propre sûreté que de calculs ambitieux. »
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Correspondance pour servir à l'histoire du républicanisme français. — Lettres à M. de Sainte-Aldegonde et au chevalier de Gallatin , sur les événements d’Italie. — Lettres du comte de Montgaillard. — Pichegru. — Lettres sur Paris par les correspondants de Mallet. — Lettres de Mallet. — Victoires de l’archiduc Charles , etc.
Depuis les Considérations sur la révolution française, Mallel du Pan n’avait publié aucun écrit; celui qu’il annonçait à ses amis, imprimé à Hambourg, chez Fauche , et corrigé p«r l’abbé de Pradt , parut enfin sous le titre de Corresporulance politique pour servir à f histoire du républicanisme français « J’ai écrit , disait-il à l’abbé de Pradt , pour la France plus que pour l’étranger. Le Directoire aura beau faire, j’y pénétrerai. Mon plan a été de dire d’ici ce que ne peuvent et n’osent pas dire à Paris une foule de gens sensés. C’est une semence qui to.nbe sur un champ tout préparé. Ce n’est ni à vous ni à notre parti que je parle, c’est à ceux qu’il faut ramener à nous. »
1 Mallet y inséra la déclaration suivante :
a L’auteur désavoue tous les écrit» et lettres tpte des imposteurs ont fait courir sous son nom : il n’a rien publié depuis l'année 1 793, date de ses Considérations sur la nature et la durée de la révolution, imprimées à Bruxelles. » Cette déclaration ne permet pas de donner à Mallet plusieurs ouvrages qu'on lui attribue d'après un air de ressemblance qu'ils ont avec les siens. Le fait est que Mallet avait fait école sans le vouloir, et que nombre de brochuriers non sans talent, écrivirent dans sa manière.
La Correspondance se compose de la première des huit lettres que Mallet se proposait de faire paraître successivement ; elle a pour sujet les finances de la république; mais elle est précédée d’une introduction qui est, à vrai dire, le môrceau capital de l’ouvrage et d’un avant-propos qui est lui-même un morceau plein d’intérêt. L’auteur commence par s’expliquer sur le but de son écrit.
« On ne cherche à faire prévaloir aucun système ni aucune prétention ; pas davantage à caresser les passions d’aucun parti , à copier leurs récriminations mutuelles, et à se perdre en redites, qui n’ont pas plus de poids sur l’opinion contemporaine que les pamphlets pour ou contre la bulle Unigenitus. On n’imitera pas la simplicité de ceux qui espèrent adoucir des fureurs avec des raisonnements , convertir des esprits faux par le tableau de l’expérience , et ramener à des principes de morale et de justice des âmes auxquelles le ton du siècle fait d’abord demander : Combien cela vaut-il ?
« Ce serait une chose déshonorante encore que de consacrer sa plume à entretenir cette foule d’oisifs et d’indifférents pour qui, d’un bout de l’Europe à l’autre ainsi qu'à Paris , la révolution est à peine un événement de curiosité ; égoïstes hébétés par l’amour du plaisir ou par l'intérêt, et qui , suivant une définition très-juste , brûleraient volontiers la maison de leur ami pour se faire cuire deux œufs frais.
u L’auteur parle pour ce nombre d’esprits sains et indépendants qui ont conservé une raison intacte dans ce déluge d’égarements publics. Il s’honore d’être leur organe. Quoique le monde soit à peu près divisé entre les ignorants et les furieux, l’expérience, la moralité et
les lumières ne seront pas toujours éconduites. C’est aussi une puissance que l’opinion justifiée par le temps. Lorsque la méchanceté et l’impéritie ont comblé la mesure de leurs œuvres , elles arrivent en jugement et le jour de la sagesse survient avec celui du repentir. Il existe parmi les Français expatriés, il existe en France, et ( jaune à le croire) dans le reste de l’Europe , grand nombre de ces hommes qui réunissent la rectitude du cœur à celle des idées; la conformité de leurs vues et de leurs sentiments forme une coalition moins fragile que celle des intérêts de la politique. Chaque heure du règne de la folie serre les liens de cette union et en augmente les adhérents. C’est à lui prêter de nouvelles armes que tend la publication de cet ouvrage.
«Certes, il faut admirer le courage qui caractérisa les arrêtés de plusieurs sections de Paris , les écrits de MM. Morellet, Marnésia, Lacretelle, Suard , Guiraudet, et de quelques autres ; mais ils n’ont pu montrer la scène que de profil : le crime sur le trône eût bientôt brisé le peintre et la palette , s’ils eussent osé représenter cette démonstration fondamentale , cette vérité de fait et de théorie dont M. de Lally-Tollendal nous fournit l’heureuse expression : IJberté dans la monarchie, servitude ilans la république. Telle est l’épigraphe du travail dont on présente aujourd’hui les premières pages, et qui suppléera au silence auquel sont condamnés en France tous les citoyens instruits ou désabusés. »
Mallet s’attendait à soulever toutes sortes de haines et de peurs; il brave d’avance surtout l’indignation de la plus méprisable et la plus odieuse de toutes les espèces qu’engendre une révolution.
« L’auteur s’attend à encourir un autre genre de haine, celle de ces amateurs cauteleux de la révolution , qui, en feignant de s’attendrir sur ses excès, préconisent les causes qui les ont produits; de ces Philintes qui pleurent les victimes du républicanisme pour avoir le droit d’en pleurer les revers; de ces Jacobins de bonne compagnie qui donnent des regrets à Robespierre, à chaque disposition qui paraît favoriser la royauté; de la tourbe des insensibles à qui six ans de carnage et d’atrocités sans nom , n’arrachèrent pas un soupir, et enfin des innombrables valets de la fortune, qui intitulent modération leurs calculs ou leur pusillanimité, et qui , lorsqu’on dépeint les sanguinaires novateurs dont ils admirent le génie, s’écrient qu’on les outrage. »
Dans un autre passage que nous devons à Mallet de reproduire encore, ce ferme penseur combat ceux qui, en haine des errements sanglants de la révolution, voudraient proscrire jusqu’à l’intelligence.
« Il s’est formé en Europe une ligue de sots et de fanatiques qui, s’ils le pouvaient, interdiraient à l’homme la faculté de voir et de penser : l’image d’un livre leur donne le frisson : parce qu’on a abusé des lumières ils extermineraient tous ceux qu’ils supposent éclairés : parce que des scélérats et des aveugles ont rendu la liberté horrible , ils voudraient gouverner le monde à coups de sabre et de bâton. Persuadés que sans les gens d’esprit on n’eût jamais vu de révolution , ils espèrent la renverser avec des imbéciles. Tous les mobiles leur sont bons, excepté les talents. Pauvres gens, qui n’aperçoivent pas que ce sont les passions beaucoup plus que les connaissances qui bouleversent l’univers, et que si l’esprit a été nuisible , il faut encore plus d’esprit
que n’en ont tes méchants pour les contenir et pour les vaincre. On sent l’avantage que les Jacobins de tous pays tirent de ces alliés; eux aussi ne veulent que des ignares et des sabreurs. Il n’est pas inutile de s’opposer à ce double vandalisme , et de montrer que si le républicanisme français a été l’ouvrage de la perversité , il ne l'est pas moins de l’ineptie et de l’ignorance. >i
Cette introduction est, peut-être, sans en excepter les Considérations, ce que Mallet a écrit de plus vigoureux et de plus spirituel : c’est toujours cette caractéristique de la révolution française qu’il a tant de fois tracée; mais il n’est jamais réduit à se répéter, et à chaque fois , il fait jouer la lumière sur quelque nouvelle face de son sujet; ses arguments semblent inépuisables. Après avoir établi que l'institution républicaine fut un attentat contre la souveraineté publique, il montre qu’elle s’est perpétuée par cet attentat : fondée par conspiration, une conspiration continue en a prolongé l’existence.
« Tel a été, continue-t-il, tel a été depuis le 10 août 1792, et sans interruption jusqu’au moment présent, la rotation de ce républicanisme, dont chaque ministre a pu dire des Français ce que Narcisse disait des Romains :
J’ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée,
Tenté leur patience, et ne l’ai point lassée.
« La Convention républicaine bâtit sa puissance et celle de ses successeurs actuels sur le gouvernement révolutionnaire, savoir sur l’absence de toutes lois, et par conséquent de toute liberté. Vers la fin de ses jours J. J. Rousseau désenivré mandait au marquis de
Mirabeau , que le problème de la liberté consistait à trouver un régime qui mît l’autorité des institutions au-dessus de l’autorité des hommes. Les législateurs français ont révélé le régime qui anéantit la puissance des lois, pour livrer les citoyens, les droits privés , les droits publics, les droits naturels, à la discrétion de quelques hommes. Ainsi ce que n’osa inventer aucun des despotes connus, notre siècle le doit à des représentants du peuple.
« Cette introduction sans modèle du gouvernement révolutionnaire est la seule nouveauté qui , jusqu’ici , ait résisté aux vicissitudes du temps. Chaque faction , en obtenant la suprématie , trouvant cet instrument monté , s’est gardée de le désorganiser ; il a passé de main en main avec le pouvoir. On le masquait tantôt par un voile de modération, tantôt par un simulacre constitutionnel. C’est ce changement de costume qui a fait croire aux esprits simples , dont l’Europe abonde encore plus que la France, que cette terre désolée allait, enfln , avoir un régulateur légal , et que la liberté fleurirait sous une législation positive et inviolable.
u La nation française n’est plus dupe de ces mascarades politiques , mais la terreur subsistante du régime révolutionnaire en perpétue les effets et en vaut toutes les rigueurs. Les usurpateurs de cette souveraineté arbitraire et sans bornes n’ont qu’à montrer du doigt le tombeau où ils ont enchaîné la liberté ; on recule d’effroi et l’esclavage paraît doux.
u Le républicanisme français n’a donc été, n’est encore , et ne sera éternellement que la soumission sans limites à une tyrannie sans aucun frein. En observant les prodiges du pouvoir révolutionnaire , on est aussi embarrassé de comprendre comment il a pu s’établir,