S MÉMOIRES ET CORRESPONDANCE
que de concevoir comment il pourra finir. Des hommes de néant ont dit à une nation polie, renommée par son honneur et caractérisée par sa vanité : Sois grossière pour être républicaine, redeviens sauvage pour démontrer la supériorité de ton génie , quitte les usages d’un peuple civilisé pour prendre ceux des galériens, défigure ta langue pour l’élever , parle comme la populace sous peine de mort. Les mendiants espagnols se traitent avec dignité , ils rendent ce respect à l’espèce humaine sous les haillons ; nous, au contraire, nous t’enjoignons de prendre nos haillons, notre patois, notre tutoiement ; habille-toi en carmagnole et tremble , deviens rustique et sotte , et prouve ton civisme par l'absence de toute éducation. Aujourd’hui le bonnet rouge ou la lanterne ; le pantalon ou la guillotine. Un an après tu seras fusillée sous un collet vert.... Quiconque s’écartera de notre croyance sera livré aux bourreaux et nous serons ses héritiers. Nous ferons du carnage une solennité publique , et nous l’appellerons justice révolutionnaire : nous t’avons subjuguée avec des mots et des supplices , nous t’endormirons avec des statuts : les enfants iront périr à la frontière pour garantir notre sûreté; nous pillerons les pères pour suffire à nos profusions et subvenir à nos dangers.
« La France en est encore à cette liberté. Et ce qui serait le comble de l’opprobre s’il n’était celui de l’infortune, c’est qu’une puissance aussi monstrueuse se forme et se soutient sans que l’éclat des talents, le poids du crédit personnel, les droits du génie aient expliqué et honoré la soumission publique. 11 faut se porter aux frontières pour retrouver dans les armées de grands services et quelques noms dignes d’être cités; taudis que ces armées elles-mêmes, sans influence sur les révo-
lutions intérieures , en demeurent les témoins neutralisés , et abandonnent les destins de l’Etat à quelques conjurés obscurs, dont Catilina eût à peine voulu pour ses crieurs publics.
« Un caractère distinctif de cette populace de démagogues a suppléé à leur capacité : à force d’audace ils ont rendu le génie inutile; c’est à l’audace qu’ils doivent une statue. Celui d’entre eux qui leur disait à la tribune osez ! jugeait son siècle et méritait le triomphe ; il a péri sur l’échafaud (Saint-Just ). Il devient aisé d’être habile lorsqu’on s’est délivré des scrupules et des lois, de tout honneur et de toute justice, des droits de ses semblables et des devoirs de l’autorité. A ce degré d’indépendance, la plupart des obstacles qui modifient l’activité humaine, disparaissent ; l’on paraît avoir du talent lorsqu’on n’a que de l’impudence, et l’abus de la force passe pour énergie; mais, en écartant ces méprises du vulgaire , on se demande si , après la faute de commencer une révolution incalculable, il est une plus grande impéritie que celle de ne savoir jamais la terminer. »
Tout l’ouvrage est riche de pensées morales et politiques , que la paresse de notre temps n’ira pas chercher, et que pourtant notre génération actuelle aurait besoin de méditer. Qu’on nous permette de citer encore quelques passages de cet écrit remarquable.
« Ce serait une erreur de croire que l’esprit du républicanisme n’a germé en France que depuis la révolution. L’indépendance des mœurs, le relâchement des devoirs, l’inconsistance de l’autorité, la fougue impétueuse des opinions dans un pays où l’irréflexion en fait sur-le-champ des préjugés ; enfin , l’inoculation améri-
caine avaient infuse cet esprit dans toutes les classes qui raisonnent, l^a plupart des mécontents en France s’affichaient démocrates, ainsi que la plupart le sont aujourd’hui dans le reste de l’Europe. Le peuple seul restait étranger à cette effervescence. Le Français hait à tel point toute supériorité , qu’en effaçant celle du roi il demeura incapable d’en supporter aucune. Le système de l’égalité chassa celui de la liberté ; la balance des pouvoirs parut une aristocratie : chaque important se dit à lui-même : « Je vais participer au commandement H et je ne reconnaîtrai celui de personne, u II n’y eut donc plus de milieu dans les idées , ni de retenue dans les entreprises : on voguait à la république avec le pavillon monarchique, et lorsqu’en 1791 les écueils épouvantèrent les pilotes, ils voulurent ressusciter la royauté; ce n’était plus qu’un cadavre percé de mille poignards.
« Rien ne peint mieux cet esprit précurseur de la révolution républicaine, qu’un mot profond de M. Morris , ministre des États-Unis. Cet envoyé plein de lumières, de pénétration et d’expérience, présagea dès le début de la révolution le cercle qu’allait parcourir ce torrent de préjugés enthousiastes, lancés au milieu des passions les plus actives. Barnave, arrivant aux états généraux, s’empressa de rechercher un des législateurs des États-Unis et le rencontra dans un club. Après les premiers compliments, le député français disserta uneheure entière sur la liberté. Le phlegmatique Américain ne l’interrompit pas une minute ; mais à la fin il témoigna de l’inattention ; Barnave , s’apercevant qu’il était temps d’achever, lui demanda ce qu’il pensait de ses principes : « Je pense, monsieur, répondit froidement M. Morris, « que vous êtes beaucoup plus républicain que moi '. »
1 • Nous ne cherchons point, par cette citation, à réveiller des accusa-
« Miltiade emprisonné, Aristide banni, Socrate buvant la ciguë, avaient décrédité Athènes auprès des républicains français; le patriciat ne permettait pas de penser à Rome ; on s’arrêta donc par un acte mémorable de discernement, au plus jeune des Etats républicains, à l'Amérique unie. Et, avec la même force de jugement, au lieu de modifier les principes du nouveau monde , sur la vieillesse , la population , le caractère de l’ancien , on outra la démoci'atie des Etats-Unis et l’on en rejeta les correctifs.
« Cette épidémie de constitutions politiques , qui a succédé en France et en Europe aux pantins et aux aérostats, a résulté des prétentions encore plus que du fanatisme. Pas un commis marchand formé par la lecture de Y Héloïse, point de maître d’école ayant traduit dix pages de Tite Live, point d’artiste ayant feuilleté Rollin, pas uu bel esprit devenu publiciste en apprenant par cœur les logogriphes du Contrat social , qui ne fasse aujourd'hui une constitution.
« Cependant la société s’écroule durant la recherche de cette pierre philosophale de la politique spéculative; elle reste en cendres au fond du creuset. Comme rien n’offre moins d’obstacles que de perfectionner l’imaginaire , tous les esprits remuants se répandent et s’agitent dans ce monde idéal. C’est là une des causes principales des succès qu’ont obtenus les nouveautés gallicanes.
tions contre un homme, dont la mort a honoré les échafauds de la république. L’histoire pourra juger les torts de M. Barnave : il serait atroce et absurde de juger aujourd’hui autre chose que ses erreurs. Quelque blâme qu’on veuille attacher à sa conduite, durant les deux premières années de la révolution, il ne faut oublier ni son dévouement an roi et i la reine après le voyage de Montmédi, ni ses repentirs, ni ses efforts pour défendre la monarchie qu’il concourut à ébranler, ni ses souffrances, ni sa longue captivité, ni le courage de ses derniers moments. »
Elles laissent en arrière d’elles tous les systèmes de liberté connus, elles enivrent l’imagination des sots, en même temps qu’elles allument les passions populaires. On commence par la curiosité, on finit par l’enthousiasme.
« Quiconque sent la dignité de son espèce ne méconnaîtra jamais l’autorité des titres du genre humain, ni ce que la liberté sociale a le droit d’attendre des gouvernements. Certes, les peuples ne furent pas destinés par la nature à appartenir comme des troupeaux à ceux à qui la nécessité confia leur protection. Sans doute le régime du Maroc est une providence à côté de l’empire de cinq cents athées révolutionnaires, mais le vœu de la raison se portera toujours vers le despotisme de la justice : point de justice sans lois inviolables ; point de lois inviolables sans constitution positive qui en forme la garantie.
« Ce besoin, cependant, varie à l’infini avec les siècles, les nations, les conditions physiques et morales : chercher à le remplir sur un plan uniforme, c’est ressusciter le lit de fer sur lequel un tyran faisait allonger les membres de ses victimes. Commencer la législation d’un Etat par ses lois politiques , et isoler ce travail , c’est poser la clef de la voûte avant d’avoir bâti l’édifice.
te Ce qui , avant tout , par-dessus tout , intéresse le peuple, ce sont les lois civiles et judiciaires; elles le prennent au berceau, elles le touchent dans tous les points de son existence : là se place la liberté , comme la règle et le titre des actions journalières du citoyen ; là il apprend la limite de ses droits et le système de ses devoirs; là il est père, époux , fils, héritier, donateur, donataire , vendeur, acheteur, maître , serviteur ; là viennent aboutir toutes les relations et se concilier tous les besoins ; là ce vaste commerce de transactions qui
compose l’économie sociale , prend son développement et sa sûreté; là enfin s’assied la justice à côté de l’indépendance légitime, et l’ordre général avec l’exercice des facultés privées.
« Iæs lois civiles et judiciaires font seules le citoyen, car elles l’embrassent dans tous les rapports , et le défendent dans toutes ses actions légales. Les lois politiques ne l’enveloppent que dans une circonférence excentrique; elles règlent le pouvoir public beaucoup plus que la liberté même, dont elles forment le complément, par la sécurité qu’elles assurent au peuple sur le maintien des institutions civiles.
« Cependant la génération actuelle est immolée aux fantaisies de législateurs œcuméniques ; la génération suivante aura à pleurer encore ce déluge de la raison humaine , qui a réalisé en France le tableau que Montesquieu nous a tracé de Syracuse : « Syracuse , touu jours dans la licence ou dans l’oppression, travaillée « par sa liberté et par sa servitude , recevant toujours « l’une et l’autre comme une tempête , avait dans son K sein un peuple immense, qui n’eut jamais que cette « cruelle alternative , de se donner des tyrans ou de « l’être lui-même. » Ecoutons encore cette réponse sans réplique à l’argument éternel qui aujourd’hui encore, dans les bouches les plus sincères, prétend absoudre la révolution de ses crimes passagers en faveur de ses bienfaits durables : « N’est-ce pas faire le procès aux révolutions que d’en ajourner le bénéfice au moment où leurs principes et leurs acteurs auront perdu leur influence? Valait-il la peine de les commencer pour arriver à un semblable résultat ? Conçoit-on un calcul plus stupide et plus infernal en même temps que celui de parvenir à l’abondance par l’appauvrissement
universel, à la liberté par la plus infâme et la plus sanglante servitude; à la vertu par la scélératesse; à la morale par l’athéisme, et au bonheur national par l’infortune des citoyens?
Vous m’alléguerez peut-être que révolution et république ne sont point identiques , et qu’une fois le gouvernement formé, les propriétaires et gens de bien, prenant les rênes de l’administration, un régime subversif de tout ordre, de toute propriété, de toute liberté, prendra le caractère d’une organisation populaire et néanmoins stable.
« A ce prtqugé , monsieur, je ne répondrai qu’un mot, savoir : Que la république jusqu ici n’ayant été fondée et maintenue que par la force révolutionnaire, il est d’une mauvaise logique d’en conclure que ce mobile ne lui est pas necessaire ; j’ajouterai que le jour où les propriétaires et les-honnêtes gens influeront dans le gouvernement, leur premier besoin sera de le renverser pour revenir à la seule protection possible dans un empire comme la France , à celle d’un monarque qui défend les lois contre un million d’usurpateurs , sans rester maître de le devenir lui-même. »
Cette brochure, écrite avec un fer rouge , fit une grande sensation et souleva de vives colères. Mallet l’avait bien prévu, mais cette perspective n’avait pas eu le pouvoir d’arrêter sa plume : « Je vais faire, écrivait-il, une moisson de mécontents. J’ai écrit comme j’écrirais dans vingt ans. Il ne reste d’autre bien que l’indépendance, il faut s’en servir à se soulager. »
Tous ses amis , en le félicitant , ajoutaient qu’ils n’étaient pas sans inquiétude sur les conséquences
d’une hardiesse qui allait mettre en fureur les terroristes et le Directoire. Mais l’essentiel, pour Mallet, c’était que son écrit pénétrât en France. Son désir fut satisfait; à Paris, on réimprima sur-le-champ la brochure en plusieurs endroits, et trois éditions y furent enlevées en deux mois.
Malgré son succès, la Correspondance pour servir à F histoire du républicanisme français, en resta à ce premier cahier; le mouvement qui emportait les destinées de la république, s’était brusquement accéléré ; le point de vue comme l’intérêt de l’observateur politique se trouvait déjà déplacé. Les victoires de Bonaparte en Italie donnaient une physionomie nouvelle aux affaires de la révolution , qui menaçait maintenant de devenir toute militaire. Les lettres suivantes témoignent de la clairvoyance de Mallet qui, au premier bruit de cette hardie conquête, voit et prédit nettement la marche triomphante des armes françaises à travers l’Europe révolutionnée, car dans ces éclatantes marches à travers l’Italie, Bonaparte fut essentiellement l’homme de la révolution et en résuma tout l’esprit : audace sans borne, enthousiasme révolutionnaire, et nuis principes dans les moyens et l’usage de la victoire.
LETTRE DE MALIÆT DU PAN AU COMTE DE SAINTE-ALDEGONDE
4 mai 1796.
« Ma dernière lettre , mon cher comte , vous aura préparé à de nouvelles catastrophes. Après leur défaite du \ 0 , à Dégo , les Autrichiens ont absolument abandonné les Piémontais et se sont tous rejetés sur Alexan-
drie, Bosco, Acqui , ne songeant qu’au Milanais. Le corps piémontais de M. de Colli , fort de seize mille hommes, avait repoussé jusqu’au 17 toutes les attaques des Français; mais ceux-ci, libres des Autrichiens, se sont réunis contre leur allié. Ils l’ont attaqué en grande force dans sa nouvelle position qui couvrait Mondovi; les 1 9 , 20 et 21 on s’est battu avec un acharnement sans exemple. Enfin , sous peine d’être enveloppé , M. de Colli a dû se retirer le 22 sur Querasco , Fossano et Savigliano. Pas un Autrichien ne s’est remué pour venir à son secours. Entrés à Mondovi les Français y ont donné un bal et le lendemain la fête d’une contribution énorme, des préhensions de tout ce qui leur était nécessaire, et d’une levée de cinq cents jeunes gens pour leur armée. Aussitôt la cour de Turin fit sommation à M. de Beaulieu de se réunir aux troupes de Sa Majesté pour défendre le Piémont, sans quoi on allait traiter de la paix. Sur son refus un envoyé fut expédié au ministre d’Espagne à Gènes pour ouvrir une négociation avec celui de France.
« Poussant leur pointe sans perdre un jour, et quoique tracassés de la perte de quinze mille morts ou blessés que leur ont coûtés les actions du 10 au 22 , les Français forcèrent le 26 M. de Colli de quitter Querasco et de se replier : il jeta une partie de ses troupes dans Conï et avec l’autre s’achemina sur Turin. Le même soir les Français arrivèrent à Carmagnole, à cinq lieues de la capitale. La terreur d’un siège s’empara des habitants ; il s’éleva un mouvement sérieux parmi le peuple ; la haine et l’indignation contre les Autrichiens en furent le principal mobile. Il n’y avait plus deux partis à prendre dans cette crise : le 29 au soir une trêve fut signée entre Bonaparte et le roi : le premier a de-
mandé la garde de Coni , d’Alexandrie et de Tortone ; en même temps le comte de Costa , neveu de l’archevêque de Turin , et le comte de Revel ont été à Paris y demander la paix.
« Vous pouvez regarder l’armée française comme ravitaillée pour six mois en hommes et en approvisionnements. Tant de bonheur, de gloire, et l’esprit révolutionnaire leur donneront des hataillons , des armées à chaque pas. Les alliés ont perdu , depuis le 1 0, au moins quatorze à quinze mille hommes dont sept mille prisonniers, parmi lesquels deux lieutenants généraux, des colonels, des officiers en nombre. Sept généraux français ont été tués.
« Les places livrées assureront aux Français leur retraite en Piémont ; mais j’ignore encore si cet article est ratifié. Beaulieu tient les garnisons d’Alexandrie et de Tortone ; il ne les remettra pas volontairement. Voilà le respectable et malheureux roi de Sardaigne entre ses ennemis triomphants aux portes de Turin et ses alliés aussi dangereux pour lui que ses ennemis. Quelles leçons pour les puissances secondaires! Elles ont eu ce sort-là éternellement dans les coalitions avec les grandes puissances.
u Si Beaulieu quitte sa position actuelle , Gènes sera à la merci des Français. Une colonne descendra la rivière du Levant, pénétrera à Modène, à Bologne, et jusqu’à Rome sans avoir à craindre un bataillon. Us révolutionneront tout sur leur passage : je vous ai prédit, dès l’année dernière, qu’à leur approche l’Italie partirait comme un baril de poudre. La conquête n’est rien, la subversion révolutionnaire est un désastre sans exemple depuis l’invasion des barbares. Us finiront l'Église catholique et le pape ; ils feront un butin im-
mense , ils sans-culottiscront tout , crèveront comme des mouches, se retireront gorgés de rapines, après avoir renversé tous les gouvernements italieus.
« La paix forcée du roi de Sardaigne va amener celle du roi de Naples et, à mon avis, celle de l’empereur. Il n’y a point de parité entre le salut de la Lombardie, de la Toscane, de l’Italie (s’il est possible), et le sacrifice des Pays-Bas. Les Autrichiens attendent qu’on les attaque sur le Rhin : vous les verrez repasser le fleuve. la pièce est jouée, mon cher comte, il faut tirer le rideau. L’Angleterre va rester avec ses chouanneries fort éclaircies, ses pamphlétaires ministériels, scs colonies délabrées.
« Personne de la famille royale n’a voulu quitter Turin. Les Français ont mis pour conditions de la trêve la remise de Coni, Alexandrie et Tortone. L’année des Alpes, qui est de vingt-cinq mille hommes, va seconder celle d’Italie pour la conquête du Milanais. Il faudrait au moins cinquante ou soixante mille Autrichiens pour le défendre : il n’y en a pas la moitié. »