LETTRE AU CHEVALIER DE GALLATIN
12 juin 1796.
Le commencement de cette lettre n’oflre qu’une répétition de la lettre précédente. Mallet continue :
« Quant aux Suisses dont vous me parlez, ils se ré-
’ Le chevalier de Gallatin d’une ancienne famille genevoise, était un homme debraucoup d’esprit et de grandesronnaissancrs. A prés avoir servi dans les gardes suisses en Hollande , il se retira à Genève, où il épousa une demoiselle Mallet, femme de mérite. La révolution de 1794 le chassa de sa patrie. Il vint joindre à Berne nombre de ses compatriotes qui y avaient cherché un asile, se lia avec Mallet du Pan, qui le recommanda plus tard au duc de Brunswick ; ce prince l'attacha à sa personne et
servent pour la petite pièce. Ils ont reçu des avis inquiétants; les démarches, les notes, les insolences semblaient devoir inspirer quelques alarmes. Désabusezvous : la sécurité est telle que vous l’avez vue. On se fâche lorsque des importuns montrent le danger : on vous prouve par a -j- b qu’il est impossible que le Directoire en veuille aux Suisses, que la raison, la politique, l’intérêt.... et ces verbiages, mon cher ami, c’est la réponse littérale du digne avoyer Steiguer à la communication que je lui donnais d’une lettre instructive de Paris, où l’on me mandait : « Nos brigades seront « dans Berne et Zurich, et les rubans tricolores sur les « chapeaux helvétiques, que l’on délibérera encore dans « vos sénats, si et comment on doit faire la paix ou la « guerre. » Quant à moi , je n’attendrai pas la suite. On a déjà murmuré mon expulsion ; à la première voix qui s’élèvera, je pars, sans demander un jour de grâce.
« Mon ouvrage circule ici depuis deux jours et fait une sensation orageuse. Je ne tiens plus qu’à un fil. »
On a pu s’apercevoir dans le courant de cette correspondance, que les conspirations royalistes n’avaient pas grand crédit auprès de Mallet du Pan; aussi n’était-il point l’homme des conspirateurs, d’Antraigues l’avait en aversion. Il n’en était pas ainsi du comte de Montgaillard , qui s’obstinait au contraire à le nommer hautement son maître et à le
le nomma un de scs conseillers intimes. Le chevalier devenu ensuite comte de Gallatin passa, après la mort du duc de Brunswick, au service de Bavière ; il fut nommé ministre plénipotentiaire de cette cour à Paris à l’époque de l'entrée des alliés en 1814. Il conserva ce poste jusqu’à sa mort.
prendre pour confident d’une grande intrigue où il était activement mêlé. Ces confidences, à la vérité, ne furent longtemps que des mots couverts, des prédictions mystérieuses , et Mallet , par politesse pour un gentilhomme qui lui témoignait une chaleureuse amitié, le laissait dire. Il paraît qu’au moment choisi pour faire jouer les ressorts préparés de longue main, c’est-à-dire au printemps de 179G, Montgaillard s’expliqua plus clairement; du moins ses lettres sont aujourd’hui suffisamment claires, Y ami dont il y est question, n’est autre que Pichegru; quant à Mallet il pensait avoir deviné ou avait appris le secret sans en devenir plus crédule. Au commencement de mai, tout va à merveille :
« Mon ami a une conduite vraiment sublime, écrit Montgaillard; tenez pour certain qu’il est ce que je vous ai dit qu’il serait; il a charmé l’archiduc et M. Wickham, et j’espère qu’il fera son chemin. Il m’a donné, mercredi, sa besogne définitive; elle a été goûtée et approuvée. Mon ami a la confiance de la maison du service de laquelle il est sorti ; il est de concert avec elle et elle l’aide de son crédit. On va travailler d’après cela. Je ne vous réponds de rien, parce qu’il me semble qu’on fait beaucoup de choses qu’on ne devrait pas faire, quoiqu’on se tue à dire le contraire. La trêve sera rompue à peu près vers le temps que je vous ai marqué dans mes précédentes. L’armée patriote se renforce sur le bas Rhin, mais toujours dans un état de désorganisation complète. L’homme dont je vous ai tant parlé et dont il est tant question dans les lettres que je vous ai laissées en dépôt, sera aussitôt après le premier revers ce qu’était Camille : cela est convenu. C’est alors
qu’il agira; soyez assuré qu’il voit bien, et comme il faut. »
Bientôt au camp du prince de Condé les illusions sont au comble. Le roi, renvoyé de Vérone par les États vénitiens, vient de se rendre en personne à l’armée de Condé, malgré l’opposition de l’Autriche, et son règne commence. Voici le tableau ; c’est Montgaillard qui parle : «Le roi, mon cher monsieur, a passé jeudi la revue de l’arrière-garde, hier celle du centre, mardi il passera celle de l’avant-garde. Quant à la cavalerie, de tant de couleurs différentes (2338 hommes), qui est dans la forêt Noire et qui ne paraît pas devoir en revenir de sitôt, elle ne sera point inspectée. Tout cela fait un effectif de 1 1 807 hommes , bien équipés et bien montés, dans un parfait état de campagne; en un mot , M. Wickham et M. Crawford , qui vont et viennent de Fribourg à Reigel, ont été véritablement surpris de la tenue de cette armée. Ils n’ont cessé de dire : Sire et Fotre Majesté , et le roi leur a dit des choses très-flatteuses et avec la plus grande dignité. Ce roi montre en toutes choses, depuis son arrivée, une assurance et une modestie qui ont étonné ceux même qui connaissaient le mieux l’esprit de ce prince; il est véritablement dans sa situation. Il n’est ni trop roi, ni trop émigré; tel, en un mot, que sa conduite jusque dans les plus petits détails impose et satisfait, et donne de véritables espérances aux personnes les plus difficiles en ce genrq; il ne dit rien que la sagesse (et la sagesse en temps de révolution), la raison et la politique n’approuvent. Puisse la flatterie ne pas gâter ces belles choses. MM. Jaucourt, d’Avaray et La Vauguyon sont arrivés ; MM. Flaschlanden et Saint-Priest, partis de Vienne le 2 de ce mois, sont
attendus à chaque moment : en un mot, il y a un conseil. M. Wickham y va; M. de La Tour est attendu ce matin. Tout se remue, tout s’agite; le roi n’a point d’autre maison que celle de M. le prince de Condé. Le roi a écrit à Vienne et à Londres, où s’est rendu lord Macartney de Venise même (quoiqu’il eût ordre de sa cour de suivre le roi partout où il jugerait à propos d’aller), en l’assurant qu’il le servirait bien mieux par ce voyage qu’en l’accompagnant à Reigel. Le roi a mis à l’ordre de son armée l’insulte faite par le sénat de Venise. Je ne sais si son doge viendra pour la seconde fois à Versailles, cela peut passer pour douteux encore. Le roi a vu jeudi ce qu’on appelle les républicains : ils ont demandé qu’on le leur fit connaître : il est resté seul à cheval, a été salué par les patriotes qu’il a priés de ne point crier vive le roi , ne voulant point , leur a-t-il dit, les compromettre, et leur disant qu’ils étaient ses enfants et qu’il ne les chérissait pas moins vivement que ceux qui l’entouraient. L’archiduc a écrit une lettre très-honnête au roi; le maréchal de Wurmser lui en a écrit une véritablement belle : voilà à peu près le bulletin des huit premiers jours de règne. »
A cette ivresse Mallet répond de Berne, le 1 9 mai :
« En même temps que vos détails sur le roi et sur le corps de M. le prince de Condé, j’ai reçu la nouvelle de l’arrivée des républicains à Milan. Ce contraste, je vous l’avoue, m’a serré le cœur. Quoi ! on s’occupe de pareilles minuties, de pareilles espérances, de pareils plans, lorsque la révolution française monte au Capitole!
« L’Europe est finie, elle l’a voulu. Deux cent mille
barbares envahirent autrefois l’empire romain qui avait l'avantage de l’unité, de la science, de la discipline, des retranchements, des forts innombrables. Aujourd’hui , six cent mille barbares se répandent sur cent Etats pourris, divisés, hébétés, gouvernés par des marionnettes de papier mâché. Les Goths modernes surpassent de beaucoup en facilités et en moyens ceux qui changèrent autrefois la destinée de l’Europe. Les droits de l’homme, l’égalité, la souveraineté du peuple vont avoir la fortune des lois ripuaires. Cette catastrophe était prévue depuis longtemps par les bons esprits; les sots en ont ri, et ont accusé de jacobinisme une prévision qui n’exigeait pas de grands efforts d’intelligence.
« Beaulieu fuyant à tire-d’aile sur leTyrol laisse aux Français le champ libre. Ils n’ont à craindre aucun Fabius, ni de bataille de Cannes à gagner. L’Italie est à eux. Les arbres de liberté, les tricolors, les réquisitions, les contributions énormes, les suivent à chaque marche. Ils transporteront l’Italie en France : cette superbe contrée va être démeublée, spoliée, mise à sac. La seule conquête de la Lombardie vaut mieux que tout ce qu’ils ont pris depuis trois ans.
« Le séjour du roi de France au nord ou au midi, sur le Rhin ou sur la Néwa, me paraît absolument égal. On reviendra toujours à la monarchie; mais, probablement, ni vous ni moi ne verrons cet événement. Toute espérance est bannie de mon âme. Ne comptez en aucune manière sur la bonne volonté de votre ami. Je le crois pur et loyal, mais il est impuissant. »
Cependant Montgaillard a repris la plume pour apprendre à Mallet un nouveau pas qu’a fait la
grandre affaire, la rupture de la trêve, déterminée par l 'ami, c’est-à-dire, encore une fois, par Pichegru:
« Une lettre de mon ami , que l'archiduc reçut le 20, à onze heures et demie du soir, le détermina, sans balancer un seul instant, à rompre la trêve. Vous pouvez donc être sûr que, le 31 au matin, on tirera du canon. Dieu veuille, comme on ne cesse de le promettre, qu’il soit pointé comme il convient et qu’on ne le tire ni contre l'opinion, ni contre le territoire : au surplus, on est plein de confiance en mon ami, on suit ou du moins on favorise entièrement ses avis et son plan. Cet ami en répond, mais il insiste chaque jour pour que les émigrés ne fassent que ce qu'il voudra, c’est-à-dire rien, et il me paraît même qu’il entend qu’on les laissera sur les derrières. J’espère et je crois que cela ne souffrira aucune difficulté. Les dix ou douze premiers jours décideront le succès ou la faillite de mon ami. Il faut, pour qu’il aille d’après scs données, que les Autrichiens aient un premier succès, auquel je crois. »
De son côté, Mallet écrit à Montgaillard le 29 mai :
« Où en êtes-vous donc ? Est-ce au moment présent ou aux prophéties de Nostradamus? Vous me parlez de cent soixante-cinq mille hommes, de plans, de sagesse, de bien parler, d’attaques, de quartiers généraux. Ce sont les fantômes dans les ténèbres de la mort. Baissez la toile, la pièce est jouée : on ne se ravise pas avec succès lorsqu’on a précipité sa ruine par cinq ans de fautes irrémédiables, il n’est plus temps de s’en apercevoir.
«L’Italie passe tout entière au creuset de la révo-
lution. Voilà trois électeurs et un stathouder chassés : les rois de Sardaigne et d'Espagne ne tiennent plus leurs couronnes que par la grâce du Directoire. Le pape envoie députés sur députés à Paris pour obtenir miséricorde, ce qu’il n’obtiendra pas, non plus que le roi de Naples. Parlez-moi des 1 1 452 hommes de l’armée de Condé, et des pamphlets de Tinseau et de tous les misérables micmacs de vos entours. Je reçois à l’instant votre lettre du 24. Vos illusions ne s’expliquent point. »
Quelques jours plus tard , c’est à Montgaillard de désespérer :
Mülheim, 9 juin 1796.
« J’arrive du quartier général de M. l’archiduc et de Wurmser. Tout est consommé ! On a perdu et la plus belle occasion et les plus grands moyens qu’on eût eus depuis six ans. On attaquait à la fois sur toute la ligne de Bâle à Dusseldorf : les lignes devaient être abandonnées par les Français. Les généraux avaient fait parler et à M. l’archiduc et à Wurmser , celuici avait reçu les invitations les plus pressantes de plusieurs villes d’Alsace, mon ami était là prêt, disposé à tout ébranler, n’attendant que le moment fixé par les Autrichiens , ayant les intelligences les plus fortes à Paris. Hier on était en Alsace; le 15, je vous réponds sur ma tête qu’elle n’était plus à la république. Je ne puis vous dire le degré de certitude qu’offraient les circonstances préparées depuis un an, avec une réunion de moyens où je n’avais que le mérite de l’activité et de la fidélité à mon roi. C’est mon am/lui seul en faveur de qui on avait rompu la trêve, et si je pouvais vous voir et vous expliquer la nature des choses, dont la plus
grande partie n’étaient connues et ne le sont encore que de mon ami et de moi, vous ne m’accuseriez ni d’illusion , ni de prévention , et vous ne m’accuseriez pas de prendre nos espérances pour des réalités.
« Je vous le répète, mon cher monsieur, ma tête est aussi froide que mon cœur est chaud : j’espérais tout, je vous dis aujourd’hui avec la même conviction et malheureusement avec le même fondement, je n’espère absolument rien *. »
A défaut de la correspondance confidentielle avec M. de Sainte-Aldegonde qui offre ici une lacune de plusieurs semaines , nous donnerons quelques fragments des lettres envoyées de Paris à Mallet par ses deux correspondants ordinaires; il y est question de la conspiration de Babeuf.