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LETTRE D’UN CORRESPONDANT A MALIET DU PAN

« Tous nos journaux vont vous occuper pendant un mois de la grande conspiration des terroristes, et vous

1 Selon Fauche-Borel , autre agent de la négociation , le premier plan de Pirhegru était de se réunir au prince de Condé avec douze à quatorze mille hommes de son élite, et de marcher ainsi avec lui bras dessus bras dessous, il la tête de ses grenadiers, jusqu'à Paris. Le prince n’osa prendre sur lui d’exécuter seul un projet aussi hardi ; il se faisait d’ailleurs scrupule de se séparer ainsi de l'armée autrichienne. Il consulta Wurmser qui, selon les instructions de sa cour, s’opposa inexorablement à ce que le corps de Condé passât le Rhin , à moins qu’on ne lui livrât les villes d'Alsace pour les faire occuper par les Autrichiens. Le prince consterné repoussa le plan de Pirhegru et l'on s’occupa de trouver d’autres moyens ; mais dès ce moment Montgaillard parait avoir joué un rôle équivoque ; Fauche-Borel le charge gravement et la conduite postérieure du comte l’y ne autorise que trop. Comparez les Mémoires de Fauche-Borel, t. I et II, et la Relation du comte de Montgaillard qui accuse le urincc de Condé d'avoir seul fait échouer l’entreprise.

n’y comprendrez pas grand’chose. C’est qu’en effet c’est la conspiration de la force des choses pour le moins autant que des personnes; c’est que parmi un peuple Habitué aux mouvements depuis sept ans, il se trouve toujours des Babeufs, comme des Marats et tant d’autres qui sonnent la trompette du meurtre et du désordre; c’est qu’une république fondée sur l’égalité doit être toujours agitée, sitôt qu’une forme de gouvernement quelconque veut mettre chacun à sa place. 11 n’est pas probable que le peuple souverain culbute de sitôt encore le nouveau gouvernement ; mais il est sûr, c’est une chose positive, que ce peuple voit le Luxembourg, à bien peu de chose près, du même œil qu’il voyait les Tuileries avant le 10 août.

« La comparaison est d’une justesse frappante. Les uns et les autres se fient sur une je ne sais quelle malheureuse raison qui ne leur a jamais fait faire que des sottises.

« Le Directoire aurait bien voulu ménager la chèvre et le chou dans cette lutte entre les révolutionnaires et ceux qui veulent un gouvernement; mais il a fallu cependant qu'il marchât directement. Je crois voir qu’il ne restera pas longtemps en place.

« Là conspiration découverte n’a rien changé à l’état extérieur de Paris. Ici un groupe de sans-culottes menaçant le pape et le Directoire du Luxembourg ; plus loin des muscadins faisant la queue pour avoir des billets d’Opéra ; partout des femmes mises avec une recherche de luxe inconnue à Versailles depuis 1 788. Des maçons, des déguenillés montant la garde aux postes des sections; des piquets de cavalerie allant aux faubourgs et sur les quais ; les dimanches chômés par «les messes et par des bals; la décade également fêtée par

la paresse ; tout en abondance, et tout cher en papier et même en argent pour certains articles.

« Le culte catholique s’exerce avec une exactitude remarquable. Les premières communions ont été nombreuses dans les églises de Paris et des campagnes. J’ai compte deux cents enfants communiant à Saint-Germain l’Auxerrois. »

23 messidor an iv.

(< Les royalistes sentent que compter aujourd’hui sur l’étranger, c’est un affreux prestige, s’insurger ouvertement une folie meurtrière ; qu’il n’y a d’adoucissement à attendre que du temps, du système de modération dans le gouvernement intérieur, des élections et du bon choix des dépositaires de l’autorité. Dites à ceux qui voient avec douleur répandre le sang français , dites à ceux pour qui ce sentiment est un devoir, que le premier objet de leur estime et de leur reconnaissance doit être ces hommes qui prennent toutes les figures et tous les masques pour adoucir le meurtre révolutionnaire ; qui , trop faibles encore pour arrêter les calamités de la guerre , empêchent au moins que le sang des familles ne coule de nouveau sur les échafauds ; qui , au risque de leur vie , et souvent au milieu de fonctions pénibles, sauvent les joui-s aux restes malheureux de ces maisons illustres moissonnées par le fer de Couthon, à la vue de l’Allemagne, de l’Angleterre, de l’Espagne et de l’Italie terrifiées ou abattues. Quelle leçon pour le sansculottisme de Berlin , de Londres et de Vienne ! Puisse son règne être passé chez nous. Apprenez encore aux insensés ergoteurs sur les nuances des délits à punir, à la contre-révolution, qu’il est tel prince, tel canton helvétique qui se croit bien en sûreté, et qui ne doit de

ne pas être ravagé qu’au neutralisme (pardonnez l’expression, elle rend l’idée), qu’au neutralisme des Pastoret, des Dumolard, des Boissy, des Thibaudeau , des Pelet, etc., tous coquins pendables pour ne pas avoir empêché ce que toute l’Europe n'a pu contenir. C’est encore leur utile influence et leur courageuse persévérance qui nous sauvent et des vengeances de vendémiaire et des projets meurtriers d’un Tallien, d’un Merlin, d’un Babeuf. »

16 thermidor.

« L’esprit français est sur les frontières, et de quelque parti qu’on soit , quelque opinion qu’on ait, l’on ne parle que du succès des armées et l’on ne comprend rien à tant de victoires. Armées toujours battantes et jamais battues, quelles sont donc les troupes et les généraux, quelle est la politique de l’empereur? Un homme de trente-six ans, nommé Moreau, faisant son droit à Rennes il y a dix ans, et n’ayant jamais servi avant le commencement de la révolution, passe le Rhin, se bat tous les jours ; Jourdan fait autant de son côté. Les Autrichiens reculent toujours tout en se défendant; mais ils ne veulent pas livrer ou ils ne peuvent parvenir à gagner une seule bataille, ou plutôt ils ne font que défendre et abandonner leurs positions.

« Toutes ces victoires ne sont pas des victoires stériles; les pays qu’on occupe servent réellement à la nourriture, à l’habillement et au payement des troupes, et malgré les ressources exagérées et les quatre milliards que Calonne suppose à la France , il est évident que nos armées n’auraient plus pu vivre sur leur sol, si les Autrichiens eussent eu cinquante ou soixante mille hommes de plus pour empêcher la conquête de l’Italie et de la

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rive droite du Rhin. Or, il me semble qu’il ne fallait être ni grand homme d’Etat ni grand général pour y parvenir, que le cabinet du roi de Monomotapa eût un peu mieux su preudre ses précautions que celui de Vienne. Un fournisseur des vivres me dit à cette occasion que leur agence ne s’occupait guère que de l’approvisionnement des forteresses , et que les armées vivaient aux dépens des pays étrangers.

« Au milieu de ces événements incompréhensibles, il vient de paraître une philippique de Mallet du Pan. Un nommé Maret, ci-devant garçon de cuisine et en possession d’imprimer et de vendre tous les livres de cette espèce, en a fait une édition et a eu l’infamie de la vendre trois livres. Comme trois livres valent pour les anciens amateurs au moins vingt-quatre livres, peu de personnes auraient pu se le procurer; mais un autre l’ayant également contrefait et le vendant trente sols, le premier a été obligé d'en baisser le prix, en sorte qu’il s’est un peu répandu dans le public et que les pauvres aristocrates se le prêtent mutuellement. Tout le monde est d’accord que, non-seulement ce petit ouvrage est ce que l’auteur a de mieux fait sur la révolution , mais qu’aucun autre ne luifest comparable et que plusieurs endroits sont dignes de Tacite et de Montesquieu. Une chose qu’on y désire et qu’on n’y trouve point, c’est qu’on voudrait qu’après avoir montré le mal il eût indiqué le remède, car il est naturel aux infortunés de croire que celui qui développe si bien les causes de leur misère connaît aussi les moyens de les soulager; au contraire, son livre éloigne l’espérance, il n’assigne aucun terme à la révolution , et on se trouve plus malheureux après l’avoir lu qu’auparavant.

k Je trouve , et vous devez le voir vous-même , que

MM. les gouvernants, soit le Directoire, soit les deux conseils, sont assez bien d’accord ensemble. L’éloignement de l’ennemi , la tranquillité de Paris, les beaux honoraires qu’ils se distribuent et qui en font autant de chanoines, les plongent, sans qu’ils s’en aperçoivent eux-mêmes, dans une sorte d’insouciance et de léthargie sur leurs divisions politiques; chacun ne pense plus qu’à jouir, à boire et manger, et, certes, c’est bien doux pour une classe d’hommes qui, hors de là, mourraient à peu près de faim. Les trois quarts achètent des biens nationaux, parce qu’ils sont convaincus que ce n’est qu’autant qu’on est propriétaire qu’on peut prendre intérêt à la chose publique; les autres, que leur nullité empêche d’aspirer à d’aussi hautes destinées, ne se trouvent pas moins heureux d’avoir dix à douze mille livres de rente en numéraire, somme exorbitante et hors de proportion avec l’état actuel des fortunes et l’extrême rareté du numéraire. Tout cela n’empêche pas que les esprits ardents des deux partis, dans leur société particulière, ne se traitent assez mal et avec des épithètes énergiques.

u Le Directoire s’arrange assez bien avec les ministres, et le corps législatif les laisse faire à leur aise; on ne le mande pas à la barre; ils donnent des fêtes et des dîners, et dîner actuellement chez le citoyen Bénezech, ou anciennement chez M. de Breteuil, est à peu près la même chose. Il n’y a là rien de frugal , rien de républicain ; ce sont les convives seuls qui y mettent de la différence : vous y trouverez quelques sergents, ou pis encore, devenus généraux, quelques évêques constitutionnels, ayant femmes et enfants, devenus membres du département et chefs de bureaux, quelques septembriseurs faisant les repentants. Enfin , mettez-y des mar-

quis, des comtes, quelques prêtres, rentiers et pères de famille vertueux et ruinés, avec la serviette, derrière cet assemblage produit par le crime et la folie, et vous aurez une image assez fidèle de la loi agraire mise en pratique par la nation la plus sensible, la plus généreuse et la plus éclairée de l’univers.

« Le peuple de Paris , en général , n’est point à plaindre : le peu d’argent qui existe ne circule que pour payer les denrées de gpemière nécessité; les ouvriers gagnent autant et plus qu’en 17Ü0; les cabarets commencent à se remplir; les propriétaires des maisons, les rentiers, les commis, une partie des marchands mangent leurs épargnes ou meurent de faim , mais ces gens-là ne changeront pas le gouvernement. Nulle part on n’entend le cri de : Vive la république ! pas même dans les fêtes publiques; le peuple dit continuellement des sottises et fait des lazzi contre le Directoire : celui-ci laisse faire; on parle assez librement dans les cafés, et Mallet lui-même n’aurait pas cru qu’on débiterait son livre publiquement. »

LETTRE DE MALLET DU PAN AU MARÉCHAL DE CASTRIES

13 juillet 1796.

« Monsieur le maréchal ,

« Je réponds sans délai à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 25 juin , et- qui ne m’est parvenue seulement que dimanche dernier.

« Bonaparte est très-probablement à Rome. Une colonne de ses troupes est à Livourne. Il parcourt, rançonne, soumet l’Italie avec plus de facilité qu’il ne soumettrait un département de France. Tous les princes de cette contrée, à la défense de laquelle ils n’ont voulu

sacrifier ni un sequin ni un soldat, sont maintenant élevés à la dignité de fournisseurs du Directoire. Bonaparte, passant l’Apennin, n’a aucune inquiétude sur les Autrichiens : il sait fort bien qu’il aurait deux fois le temps d’aller à la pointe de la Calabre et d’en revenir, avant qu’ils soient sortis de leurs lenteurs et de leurs irrésolutions. Cette guerre durerait dix ans qu’elle offrirait éternellement les mêmes résultats; aussi n’avais-je tout l’hiver de vœi^quc pour la paix : il valait mieux perdre ujie province par un traité que d’en perdre quatre par des défaites.

« Nous attendons avec la plus extrême inquiétude une bataille dans le Brisgau ; elle décidera le sort de la Souabe et probablement celui de la Suisse. L’Europe est arrivée à la conclusion qu’on lui a si vainement prédite depuis quatre ans; il faut passer sous le joug, prendre le bonnet rouge ou se battre : on ne se battra point, excepté en retraite, et dans peu cette effroyable crise finira par des traités semblables à celui du roi de Sardaigne.

« Voici le premier moment, depuis l’origine de la révolution, où toute espérance et tout courage m’ont abandonné. Je n’aperçois plus ni indice, ni cause prochaine d’un changement : le cours du temps et celui des choses l’amènera avec les années; mais cette révolution est ajournée indéfiniment.

« Recevez , etc. »

LETTRE DE MALLET DU PAN AU CHEVALIER GALLATIN

Le 13 juillet 1796.

« J’ai reçu, mon cher chevalier, votre lettre du 15 juin, le billet du même jour, et, enfin, votre ré-

ponse de Hackemburg du 27. Puisque vous êtes instruit du fait dont vous me parlez, le 15 juin, pensez-vous que mon correspondant (l’empereur) puisse l’ignorer? Pensez-vous surtout qu’il ajoute la moindre foi à cet avertissement venant de ma part? A quoi ont servi tous ceux que je lui ai donnés? La réponse est déjà faite, elle est de protocole pour toutes les informations : « Ne « nous parlez pas de cela ; nous n’avons pas besoin de «l’avenir; que son image n’inquiète pas le présent; lais- « sez-nous manger, boire, jouer et périr sans trouble....» 11 faut être imbécile pour se mêler des affaires de ces gens-là; une fois pour toutes, l’expérience m’a guéri du métier d’informateur. 11 n'eu sera d’ailleurs ni plus ni moins; ils n’en capituleront pas moins après avoir été bien rossés; ils ne sont embarrassés que du comment et d’une espèce de décorum ; mais du train dont on les mène ils ne tarderont pas à être délivrés de ces petits scrupules.

« La conquête de l’Italie ne coûte à Bonaparte qu’une promenade. Successivement il élève tous les princes de cette contrée à la dignité de fournisseurs de la Convention; il les traite en feudataires, et il fait bien. Maître de Livourne et de la Toscane , il va rançonner le grandduc. Lui-même s’est porté à Rome, après avoir pris en quatre jours le duché d’Urbin, le Ferrarais et la Romagne.

« Gènes participe de même au bienfait de la neutralité. Faypoult a exigé l’expulsion du ministre impérial, la cassation du gouverneur de Novi , la fermeture de la Spezzia aux Anglais, la remise des deux môles aux troupes de la république, vingt-quatre millions, la réintégration des bannis et autres coquins jugés pour délit révolutionnaire. Le sénateur Augustin Spinola, distingué

par sa fermeté dans les différentes commotions passées, a été condamné par l’agence militaire française à être fusillé et à la confiscation de tous ses biens. Le motif, c’est un soulèvement des paysans de son fief d’Arquetta. Ce magistrat s’est sauvé en Corse; pas une voix, pas une démarche contre ce jugement. Tout ce que la république comptait de magistrats un peu respectables est renfermé chez soi ou s’est exilé.

« Bonaparte morigène et dépouille l’Italie avec moins de soixante-dix mille hommes. Les Autrichiens le laissent faire; glorieux d’avoir conservé les gorges du Tyrol , attendant leurs éternels renforts, changeant de généraux tous les huit jours, intimidés comme des lièvres , ils ne tenteront pas même de dégager Mantoue , et la saison s’écoulera avant qu’ils aient passé l’Adige.

« Les Français auront tout le temps de consommer leur exécution militaire, d’emporter leur immense butin, et de se retirer en laissant l’Italie dans l’anarchie et gangrenée d’esprit révolutionnaire. Ils ont forcé le roi de Sardaigne à admettre une comédie française à Turin ; ils ne négligent rien pour pervertir le Piémont, dont ils travaillent à démanteler les forteresses.

« Je vous ai instruit du décret helvétique contre les émigrés. Je sais que le Directoire doit exiger incessamment l’expulsion de M. Wickham. Il avait demandé le rappel dans leur patrie des bannis du pays de Yaud et le port de la cocarde tricolore par tous les Français : cela a été refusé tout d’une voix. Ce pays-ci n’en est pas moins blessé à mort par l’ambition, le délire et les faux calculs des jeunes gens qui priment absolument les anciens. L’histoire de Gènes, cependant, les a tous pétrifiés.

« Je n’ai pas essuyé la moindre tracasserie pour mon

ouvrage : on aurait eu mauvaise grâce à me persécuter, tandis que ce pamphlet s’est réimprimé et se vend au beau milieu du Palais-Royal. »

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