LE MÊME AU COMTE DE SAINTE-ALDEGONDE
1 1 août 1796.
« Que devenez-vous donc , mon cher comte ? Je suis inquiet de votre long silence ; mais je présume qu’il aura eu la même cause que le mien , savoir la crainte de l'interception des courriers. J’apprends qu'ils passent librement, et je m’empresse de vous retrouver. Malgré le fracas du décret qui expulsait les émigrés de la Suisse, les trois quarts d’entre eux restent. Beaucoup sont rentrés volontairement en France où on ne les inquiète aucunement. C’est sans contredit le moins mauvais des partis pour tout ce qui n’est pas trop en évidence.
« Pendant la lacune de notre correspondance, voilà une belle suite d’événements. La Souabe a été perdue presque sans combats. Les Autrichiens voient maintenant que ce n’est pas le tout de jouer la comédie avec des armées métaphoriques sur le papier. L’archiduc paraît fixé à Donauwerth, entre le Danube et le Lech, d’où sa ligne se prolonge jusqu’à Brégentz. La campagne s’achèvera de ce côté- là dans le cercle de Bavière. Le général Moreau et ses troupes se conduisent sagement eu Souabe. Nulle violence et fort peu de désordres. La Franconie est aux Français comme la Souabe. L’armée de Sambre-et-Meuse s’approche d’Egra; nous les verrons en Bohême. J’ignore les moyens de résistance qu’a l’empereur de ce côté-là; mais je les
crois très-insuffisants. Marie-Thérèse fut dans une pire position ; mais c’était Marie-Thérèse.
« Vous savez que l’armée française, après s’être minée sous Mantoue, attaquée le 29 juillet par le maréchal Wurmser, a perdu toutes ses positions retranchées surPAdige, Lago, Peschiera, Salo , Brescia, plus de quatre mille prisonniers et autant de morts. A la date du 2 , cette armée , réduite à quarante mille hommes au plus, y compris tous ses détachements éparpillés, se repliait sous Lodi; nous les verrons en Piémont avant quinze jours, à moins que le cabinet ne vienne, selon sa coutume , arracher la victoire des mains <fe son général, en l’affaiblissant ou en le contrariant. L’esprit du peuple, depuis Naples à Nice, est un fanatisme de rage et d’horreur pour les Français. J’en avais bien mal jugé en les croyant disposés à se révolutionner. La révolution n’a eu d’autres partisans en Italie que parmi la noblesse et les ministres. La cour de Rome a surpassé toutes les autres, même celle de Florence, en bassesses, en prostitutions, en lâcheriesde toute espèce. J’espère bien que le roi de Naples, l’empereur et les Vénitiens, qui arment outre mesure, ôteront au pape, une fois pour toutes , la faculté de livrer ses États au premier venu, après des refus scandaleux de contribuer en rien au salut de l’Italie. Le peuple est très-bon à Rome, dans le Ferrarais et la Romagne, mais tout est pourri dans les classes supérieures.
« J’ai peu de choses à vous dire de Paris. On s’embarrasse fort peu du gouvernement , et le gouverneinet, qui sait cela, ne cherche qu’à vivre le plus longtemps qu’il pourra. Il ne s’inquiète plus des royalistes, et il a raison. L’esprit de mouvement, d’insurrection, de complot , est fini pour longtemps. Tous les mécon-
lents, les bourgeois, les lettrés, les vendémiaristes , même les royalistes qu’on appelle de Vérone, sont complètement désabusés par les événements de la guerre. Il n’y a plus que quelques gobe-mouches du Marais , tels que ce chevalier de Saint-Louis qui , en entendant réciter les exploits de Bonaparte, disait : « Ne voyez- « vous pas que ce sont de vieilles gazettes de Louis XIV « qu’ils font réimprimer? »
■ « Attendez-vous à la prochaine disgrâce de Bonaparte. 11 a eu l’audace d’écrire au Directoire : « J’ai reçu «votre traité avec la Sardaigne, l’armée l’a approuvé. »
Pour l'Autriche il semble qu’il n’y a jamais de situation désespérée ; on n’en finit point avec elle; on peut la mener au bord de l’abîme, mais elle n’y tombe pas ; c’est ce qu’a montré tant de fois son histoire depuis un siècle. Quand Mallet écrivait à son ami, « ce cabinet de Vienne tient une conduite si étrange, que le salut de la monarchie sera un miracle » l’archiduc Charles sauvait l’empire en chassant Jourdan et les Français du Danube , en préparant la retraite de Moreau , et en ruinant ainsi le plan hardi de Bonaparte, qui s’était proposé de rejoindre les deux généraux avec son armée, au cœur de l’Allemagne. Mallet annonça cette nouvelle à M. de Sainte-Aldegonde :
1 7 septembre 1 798.
« L’archiduc vient de se placer auprès des plus grands noms. Cette mémorable quinzaine marquera dans l’histoire étrange de cette guerre qui semble être conduite par des génies opposés, renversant, comme dans les
croates de fées, leur ouvrage mutuel aussitôt qu’il paraît terminé. Ceci ressemble à la campagne de 1704 : la cour de Vienne était à la veille de sa perte, la bataille d’Hochstedt la ramène du fond de la Bavière sur la gauche du Rhin.
« Après des pertes aussi immenses, l’armée de Sambre-et-Meuse se relèvera difficilement pour cette campagne; mais Beurnonville va la remplacer et la secourir, vos neutres armés le laisseront faire, et feront perdre ainsi l’occasion certaine de chasser, une fois pour toutes, les Français sur la rive gauche. Pour la troisième fois l’empereur aura sauvé l’Europe. On a montré et l’on montre de l’énergie à Vienne, dont toutes les fautes ont eu pour principe une fausse sécurité. C’est cependant le moment qu’a choisi le roi de France pour répandre une déclaration où il annonce qu’il a quitté l’armée de Condé parce qu’il ne pouvait se battre contre ses sujets pour défendre les possessions autrichiennes. Cette belle incartade fera rire en France et indignera à Vienne. »
AU MÊME
12 octobre 1796.
« Moreau et son armée , à force d’attendre, se sont vus enfermés entre Engen , où vous avez passé à cinq lieues de Schaffhouse , et le lac de Constance , c’est-àdire dans un pays diabolique et aride, sur un espace de quinze lieues au plus. Ses colonnes de l’est, battues à Brégcntz et à Lindau , poursuivies avec un acharnement sans bornes par les paysans, se sont jetées en Suisse dès le 22 septembre. Plus de dix mille de ces malheureux , la plupart blessés ou mutilés , déserteurs ou fugitifs , ont traversé la Suisse septentrionale pour
se rendre à Bâle. Les cantons limitrophes souffrent ce transit , sans police , sans ordre , sans règle aucune. Ils ont arreté les armes, il est vrai, mais nombre de bagages ont défilé.
« On a pris ici l’éveil tout de bon ; il a été fortifié par une note du ministre impérial, à laquelle était jointe une lettre du comte de La Tour, lettre où ce général signifiait aux Suisses qu'il poursuivrait les Français sur leur territoire si on leur donnait retraite ou passage. Le peuple entier, surtout les campagnes, murmurait hautement de cette inondation de pillards et d’incendiaires. Le parti antifrançais , qui depuis six mois était tombé dans une désespérante minorité , a repris tous ses avantages. A la pluralité de quatre-vingts voix contre vingt , il a été décidé d’armer sur-le-champ dix mille hommes, outre la réserve de même force, de les porter à la frontière et d’interdire tout passage quelconque. Tout cela s’est exécuté en moins de huit jours. M. d’Erlach , député à Zurich , a entraîné ce canton aux mêmes mesures. Six mille hommes ont été rassemblés; tous les autres cantons, Bâle excepté, ont adhéré au plan de Berne et fourni leur contingent de vingt mille hommes. Cet ébranlement de la Suisse et son but vont courroucer le Directoire. »
LETTRE DU COMTE DE SAINTE-ALDEGONDE A MALLET DU PAN
Bréraen, 3 novembre 1796.
« .... Louis XVIII est toujours à Blanckcnbourg, où il est très-aimé des habitants. Sa suite est peu nombreuse, j’ignore ce qui s’y passe, parce que ne voulant nullement me mettre en avant, je me tiens très à l’écart et
j’évite surtout avec beaucoup de soin toute correspondance qui m’y donnerait des rapports. Je n’en veux qu’avec l’Ecosse, où l’on me témoigne plus que jamais de l’amitié, de l’intérêt et de la confiance. On y est affligé ( ceci de vous à moi ) de voir que le roi soit aussi loin du temps présent, et se laisse ainsi abuser sur sa véritable position. On travaille sans cesse, et j’en ai la certitude, on travaille, dis-je, à la lui bien faire connaître. On voudrait pouvoir jouer le rôle de médiateur entre lui et l’intérieur, mais ce rôle ne vous paraît-il pas trop difficile à remplir ; le croyez-vous faisable, même avec les meilleures intentions ? On voudrait à Edimbourg se mettre le plus en rapport possible avec l’intérieur, y augmenter le nombre, ou pour mieux dire, sans doute, s’y créer des partisans : on voudrait travailler sur des bases fixes ; on a enfin le plus grand désir de s’accommoder.... »
LETTRE DE MALLET DU PAN AU COMTE DE SAINTE-ALDEGONDE
Le 2 novembre 1796.
« Voilà donc une ambassade anglaise, in Jiocchi, à Paris. Personne, excepté les badauds de journalistes, ne croit à la paix. Les Anglais ne l’obtiendront qu’en sacrifiant leurs alliés, la Belgique, la Hollande, etc. Paris ne change pas de couleur, c’est d’un bout de la France à l'autre le même esprit, mécontentement et nullité, désir de la tranquillité sous tel gouvernement que ce soit. Excepté à Lyon, la royauté n’est qu’une vague réminiscence.
I-es émigrés rentrent et se font rayer en foule : il y a une caisse pour cela au bureau de Cochon, on paye et
l’on est réintégré bien ou mal ; mais ce dangereux passeport ne Vaut que pour le temps qui court. »
AU MÊME
0 novembre 1796.
« Mon cher ami, j’aurais dû répondre à vos deux excellentes lettres des 8 et 9 octobre ; mais une absence, mais l’incertitude du dénoûment sur nos frontières, mais enfin le départ de mon fils pour l’Angleterre, et puis le vol qui m’a été fait huit jours après d’une cassette où j’avais soixante-cinq louis en écus par un voleur sûrement familier et dont je n’ai pu découvrir la trace, tout cela m’a ôté la plume '.
« Oui, les Impériaux ont fait des fautes, mais il faut mettre ces fautes en décompte des difficultés. Si l’on nous eût dit au 30 juillet, qu’au 30 octobre, il ne resterait pas un Français sur la rive droite jusqu’à la Sieg, que de deux cent mille il n’en reviendrait pas soixante mille au point de départ, qu’en six semaines on les chasserait du Danube à Dusseldorf, et des portes de Munich à celles de Strasbourg, que les hussards autrichiens se promèneraient dans la basse Alsace depuis trois semaines, après avoir renversé les ligues de la Quesch, convenez que nous eussions été incrédules ! L’archiduc a montré de grands talents, et ce qui est bien plus rare, du caractère, une activité, une célérité soutenues, une émulation de patriotisme et de grandeur
1 Cet argent fut volé â Mallet par un domestique, qui avait été plusieurs années à son service, et qui se retira peu après avec son butin sur une petite propriété dans le pays de Vaud. Vingt ans après, cet homme mourut, laissant par son testament à M“' Mallet, l'usufruit de l’argent qu'il avait volé.
qui a exalté ses troupes découragées; enfin, ce que nul prince de son sang ne montra avant lui, l’union de la douceur et de la sévérité, d’une affabilité loyale et du maintien de sa dignité. A ces qualités, il a joint une bravoure personnelle qui en a donné aux plus lâches. A l’attaque de Kinzig, le 10, ses troupes mollissaient ; il se met à la tête d’un bataillon de grenadiers hongrois, casse l’officier qui commandait l’attaque, charge le premier et emporte la ville. Il y a de l’étoffe dans ce jeune homme, et je m’applaudis de l’avoir jugé ainsi en 1793.
« Le Directoire avait très-réellement formé le projet d’aller à Vienne, il n’en doutait même pas, tout Paris le répétait par écho, tandis que le reste de l’Europe faisait marcher en toute hâte des négociateurs impériaux. Cependant il est de fait que cette puissance, tant accusée de vouloir la paix et de traitailler, n’a jamais fait ni voulu recevoir une seule proposition; que, trahie par ses alliés, livrée à toutes les perfidies des Cercles, voyant deux cent mille Français à la porte de ses États, elle a bravé le danger. C’est qu’elle l’a vu, et que jusque alors elle n’avait fait que le lire. Les illusions sont tombées, et l’on a fait des efforts qui eussent prévenu trois campagnes, si l’on eût voulu en déployer la moitié il y a trois ans. »
LETTRE DU COMTE DE SAINTE- ALDEGONDE A MALLET DU PAN
24 novembre 1796.
« Le roi ne tardera pas à quitter Blanckenbourg, il ira, dit-on, à Zerbst , petite principauté appartenant à l’impératrice de Russie depuis la mort du prince d’Anhalt, son frère. J’ignore, au reste, quels sont ses
à craindre ou à espérer, quand la logique, même celle des passions se retire des événements connue pour en abandonner le sort à la fortune de quelques hommes. Aussi, avec quel poignant intérêt Mallet du Pan suivait les scènes croisées du spectacle qu’offrait l’Europe tout entière.
Pour nous à qui l’histoire, dans ses démonstrations rapides, ne montre, de cette mêlée inouïe , que la goutte d’or au fond du creuset , la gloire sans égale d’un grand capitaine de trente ans , nous ne cherchons pas à nous faire une idée de ce qu’éprouvaient les spectateurs. Cependant il n’est pas juste de compter pour rien, dans le bilan des grandes époques, si grandes soient-elles , les souffrances des générations contemporaines, et c’est aider la philosophie de l’histoire que de faire entendre, à côté des larges récits des historiens, la voix des hommes qui ont traversé les événements. Les Mémoires sont de l’histoire encore, de l'histoire intéressée; mais les lettres sont naïves et en disent bien plus. Continuons à extraire celles de notre personnage et de ses amis.