LES SUITES DU CONGHËS DE VÉRONE
Le 5 novembre 1823, je fus averti par le ministre du Roi à Madrid, de l'intention que manifestaient les chefs de la faction maîtresse du pouvoir, de mettre eo jugement te frère du roi d'Espagne, l'infant don Carlos, comme se trouvant compromis dans le mouvement du mois de juillet : c'était un premier pas vers la mise en jugement du roi lui-même. Je proposai au Conseil de donner immédiatement l'ordre de marcher sur Madrid à trente mille hommes des troupes dont se composait l'armée des Pyrénées, et d'expédier en même temps uncestafetteàM. de La Garde pour lui porter l'ordre de demander ses passeports et de rentrer en France. Cet acte d'audace trouvait sa justification, au point de vue de la prudence, dans les incursions que Bessiëres et autres chefs royalistes, avec mille ou quinze cents honmies sous leurs ordres, faisaient depuis deux mois sans éprouver d'échec ; il me semblait autorisé par les dangers trop évidents dont la vie du roi et de la famille royale se trouvait menacée; il eût jeté l'hésitation et le désordre dans les forces années du parti révolutionnaire, porté les corps royalistes à se joindre à nous, et simplifié en même temps notre situation au Congrès, ou je la voyais chaque jour se compliquer davantage. Sur l'avis du ministre de la Guerre, qui déclarait une pareille entreprise contraire à toutes les règles de l'art militaire et d'une exécution impossible, le Conseil des ministres rejeta ma proposition.
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ses Df:CEHBitE 1822.
Elle ne resta cependant pas sans quelque utilité : de cette époque dal&rent les dispositions les plus sérieuses prises au ministère de la Guerre en vue de l'invasion de la Péninsule.
Pendant ce temps, on me représentait aux souve- . rains étrangers réunis à Vérone, comme uniquement préoccupé des intérêts financiers du pays, comme employant toute l'autorité de ma situation pour faire avorter les bonnes dispositions du Congrès, comme prêt enfin à pactiser avec les révolutionnaires espagnols. Les lettres de M. do Montmorency nous montraient néanmoins trois des grandes puissances consentant à la seule mesure importante que nous eussions le désir d'obtenir d'elles, la promesse de leur intervention dans le cas ofi nous la réclamerions, c'est-à-dire dans le seul cas où le besoin pouvait s'en faire sentir, celui où la quatrième des grandes puissances, celle qui se refusait à nous donner cet appui moral, l'Angleterre, viendrait à se déclarer contre nous. Mais nous vîmes en même temps apparaître derrière ces stipulations une clause dangereuse pour nous, seuls en contact direct avec l'Espagne, seuls éminemment intéressés à maintenir notre alliance avec ce pays pour conserver toutes nos armées disponibles en cas da guerre continentale, seuls ayant dans tous les cas les motifs les plus puissants pour conserver le trAne d'Espagne aux Bourbons qui y régnaient. Je veus parier des notes concertées qui devaient être envoyées à Madrid et du retrait de tous les ministres étrangers qui en serait la suite. C'était abandonner le roi Ferdinand et les membres de sa famille à la
SUITES Dr CONGRÈS DE VâRONË. 2S9
rage des révolutionnaires, le cabinet espagnol aux conseils machiavéliques du gouvernement anglais, dont l'ambassadeur resterait seul accrédité auprès de lui.
Il est inconcevable que l'immense diiïéreace des résultats que l'envoi de ces notes et la retraite des ministres étrangers devaient amener pour nous ou pour les autres puissances, n'ait pas été aperçue dès le principe par M. de Montmorency et par les autres plénipotentiaires français ; qu'ils aient consenti à entrer avec les représentants des puissances dans une voie aussi opposée à leurs instructions et contraire aux intérêts de leur gouvernement. M. de Montmorency crut se mettre à l'abri du reproche d'avoir outrepassé ses pouvoirs, par la réserve qu'il faisait d'en référer au Roi, tant pour le libellé de sa note que pour la mesure elle-même. Il aurait dû prévoir que, dans une situation aussi dilTérente de celle des autres aUiés, il pouvait conveair au Roi de ne pas tenir dans sa note un langage aussi explicite, et surtout de De pas la faire suivre immédiatement par le retrait de son ministre à Madrid. Le système de conduite si naturel, suivi depuis avec succès par le gouvernement du Roi, ne pouvait rencontrer que l'approbation des souverains. Nous n'eussions pas blessé la Russie, ainsi qu'elle le fut. M. de Montmorency, honoré d'une haute mission par le choix de son Roi sur la demande de ses collègues, ne les aurait pas placés dans une situation aussi perplexe que celle où ils se trouvèrent, et enfin il n'aurait pas, en se retirant du ministère, forcé le Roi à lui donner pour successeur M. de Chateaubriand, dont le choix
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était te seul qui pût à sod défaut maintenir les bases de l'alliance.
En même temps qu'il s'illusioDaait sur les conséquences inévitables desmesuresauxqucUes il donnait son adhésion, M. de Montmorency se laissait influencer par la crainte de voir celui de ses collègues qui venait de teniràl'Angleterrele langage leplus ferme dans la note remise à M. Canning par M. de Marcellus, songer à mettre la France à la remorque de la politique anglaise. Il n'osa même pas laver du reproche de vouloir à tout prix la paix avec l'Espagne celui qui, sur la menace du procès des Infants, avait voulu rappeler M. de La Garde et mettre l'armée d'observation en route sur Madrid ; il s'arrêta devant la crainte inconsidérée d'augmenter l'exaltation belliqueuse de l'empereur Alexandre, et lui laissa des préventions aussi contraires à l'intérêlde la France qu'à la réputation de celui à qui il devait la haute mission qu'il remplissait lui-même.
M. de Montmorency arriva à Paris le 30 novembre, apportant le traité secret par lequel l'Autriche, la Prusse et la Russie s'engagaient à faire cause commune avec la France dans le cas où celle-ci, se trouvant amenée à faire la guerre à l'Espagne, verrait l'Angleterre s'unir au gouvernement espagnol. Le Roi, voulant lui donner sans retard un témoignage de satisfaction, lui accorda par ordonnance du 1" décembre le titre de duc, transmissible k ses descendants oQ ligne directe . Mais en même temps qu'il apportait au Roi le traité éventuel qu'il avait obtenu, M. de Montmorency eut à lui rendre compte d'un autre acte diplomatique qu'il n'avait pu consommer,
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SUITES DU CONGRÈS RE VÉRO>E. ïli
n-'y étant pas autorisé par ses instructions, mais pour lequel il sollicitait l'approbation de S. M. C'était l'envoi d'une note commuDe, quant au fond, aux quatre puissances continentales, qui s'étaient pourtant réservé de s'exprimer chacune dans les termes convenant le miens à ses propres vues : cette note, faite pour conduire à la rupture de toutes relations avec le gouvernement révolutionnaire d'Espagne, devait être suivie du rappel des ambassadeurs des quatre puissances.
Une telle mesure pouvait convenir k la Russie, à la Prusse, à l'Autriche, sans point de contact avec le territoire espagnol, sans rapports de famille, sans lien politique direct avec ce pays; mais pour la France, cet acte en compromettait trop évidemment la dignité, les intérêts et la situation, pour ne pas rencontrer une grande opposition, tant de ]a part du Roi que du président de son Conseil. Il en résulta au sein du ministère, seul encore initié à la connaissance de cet acte, des dissentiments qui ne purent échapper longtemps à l'attention des observateurs. Ils furent bientôt pénétrés, et de là à être exploités, excités et envenimés par tous les hommes que leur propre ambition intéressait à un changemeut dans les régions du pouvoir, il n'y avait qu'un pas. Le Journal des Débats, par les rapports de familiarité et de confiance que ses principaux directeurs s'étaient acquis dans les rangs supérieurs du parti royaliste, fut plus que tout autre en butte à diverses instigations tendant à rendre définitive et irréparable la scission que cet incident avait fait naître entre les deux mi-^ nistres.
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Un article du Journal des Débats, dicté par une intention certainement malveillante à mon égard, combattit le principe de l'intervention française en Espagne, s'éteodant sur les dangers, l'inutilité et l'inefficacité d'un pareil moyen pour mettre un terme aux désordres dont ce pays était le foyer. Cet article fut le jour même, 9 décembre, reproduit intégralement dans le Moniteur, journal ofRciel, qui devait par conséquent être censé ne le rapporter que comme l'expression des vues du président du Codseil. Il n'en était pourtant rien; en réalité, je n'eus connaissance de l'article et de son insertion dans le Moniteur qu'en même temps que le public. L'effet en fut déplorable. Je faisais tous mes efforts pour éviter sans bruit une scission dans le Conseil. Les royalistes et les cabinets qui voulaient l'intervention, me crurent opposé à toute mesure contre les révolutionnaires espagnols, comme prêt à traiter avec eux au moyen de concessions apparentes, qui ne pourraient garantir le trône d'Espagne et les autres États monarchiques contre l'œuvre de destruelion préparée partout pour les renverser.
Cependant le dissentiment qui avait surgi entre M. de Montmorency et moi, avait bien moins de portée qu'on ne le supposait. Si l'empressement qu'il avait mis à faire prononcer les souverains assemblés contre la révolution espagnole, pouvait me sembler peu mesuré; si voyant dans la marche adoptée par le Congrès pour amener l'intervention de l'armée française en Espagne, quelque chose de compromettant pour la dignité de la France, je croyais devoir m'opposer absolument à l'envoi de la
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