LE PÈRE CASTEL A MONTESQUIEU
« Monsieur,
» Je n'aurois pas voulu tant de correctifs et de ménagemens dans votre ouvrage. Il uie paroît qu'il n'y avoit de bien pressant que les deux derniers endroits qui regardoient ou qui sein-
bloient regarder l'autorité spirituelle de l'Église, et tout au plus les termes de monacal et de monachisme. Je ne puis cependant qu'applaudir au généreux parti que vous avés pris de tout adoucir. Une personne de votre nom, de votre rang, et, si votre modestie le permet, de votre mérite, se doit de grands égards à elle-même. Un nombre de beaux esprits et de gens du monde aimeront assés à voir traiter de haut en bas ce qu'ils appellent la prêtraille monastique, et fronder même un peu l'ordre ecclésiastique, papes et évèques. C'est tout à fait le goût d'aujourd'hui. Il est pourtant vrai que les personnes d'un certain ordre ne se permettent ces insultes et ces hauteurs que dans les conversations, et que tout ce qui en transpire dans le public ne vient que de la part de quelques petits auteurs ténébreux et anonymes, jeunes même et licentieux. Je ne connois rien de plus noble que votre facilité à vous prêter à tous ces tempéraments et d'aller même au-delà du besoin absolu. J'en abuserai peut-être si je prends la liberté de vous proposer encore un petit scrupule qui vous prouvera pourtant mon impartialité parfaite, et que je ne suis prévenu sur rien , excepté en votre faveur. Parmi les correctifs que vous me faites l'honneur de me communiquer, il y en a un qui dit : Le schisme des Grecs fut surtout pernicieux, en ce que les troubles ne furent plus appaisés chez eux par V autorité de l'Église d'Occident. Ce n'est pas avec les papes que ces paroles-ci pourroient vous brouiller, mais avec le clergé de France. Je passe peut-être le but, et mon observation est trop rafinée. Si vous disiés, par l'autorité de l'Eglise tout court, vous ne vous brouilleriés sûrement avec personne ; au lieu qu'en disant l'Église d'Occident, vous semblés donner au pape l'infaillibilité qu'on lui conteste dans ce pays-ci : car il me semble qu'il n'y a pas de milieu entre les deux sentiments qui donnent l'autorité infaillible, l'un à l'Église universelle, l'autre au pape. Or, lorsque vous mettes cette autorité dans l'Église d'Occident, vous exclues celle d'Orient, et par con-
séquent l'universalité. Vous sentes bien que l'Église d'Occident ne peut s'attribuer d'autorité sur celle d'Orient qu'à raison du pape, et que c'est même là ce que vous voulés dire. Voilà de la subtilité théologique. Mais admirés mon impartialité; car, moi qui ai l'honneur de vous parler, je crois en mon particulier à l'infaillibilité du pape. Cependant, comme je sais que ce n'est pas une doctrine obligée, et qu'en France, les catholiques pensent la plupart autrement, je me crois obligé par une certaine équité de vous en avertir, pour répondre à la confiance dont vous voulés m'honorer. Je trouve extrêmement sage la suppression des excommunications : vous allés à votre but indépendamment de tout cela. Pour ce qui est de vos feuilles, si elles doivent bientôt revenir correctes , je les attendrai, sinon je pourrois toujours relire, pour me bien remplir du système et de l'esprit de l'ouvrage ; parce qu'en effet je ne saurois faire à mon gré un pareil extrait, sans savoir presque par cœur un ouvrage si quintessencié, si exquis. Je vous avouerai que, dans les sujets qui en valent la peine et qui m'intéressent, je ne saurois écrire un mot que je n'aye à chaque instant le total et le détail même de l'ouvrage actuellement dans l'esprit comme si je le lisois. Je vous dirois ce que je sens tous les jours en écrivant, si je vous disois qu'il faut que de chaque point de l'ouvrage il parte un rayon qui vienne aboutir au bout de ma plume. Je sens que votre plume, dans la composition de votre ouvrage, a été à chaque instant dans le concours précis de pareils rayons émanés de tous les points de l'histoire romaine que vous déviés avoir à chaque instant toute distinctement présente à votre esprit. Voilà une géométrie bien alambiquée ; je m'entends pourtant, et je me flatte même que vous m'entendes. Je suis avec un respect infini,
» Monsieur,
» Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
» Castel, Je. »
Vendredi au soir.
Cette lettre n'est pas datée, mais elle est évidemment de 1734, année de la publication des Causes de la Grandeur des Romains et de leur Décadence; elle a trait à ce livre même, et elle fut écrite durant l'impression. Les objections que le père Castel y fait à Montesquieu sont d'une grande délicatesse, et, comme il le dit fort bien, un peu subtiles, de sorte qu'il n'est pas étonnant qu'il appréhende de n'être pas compris. Il est vrai qu'il ajoute qu'il se comprend bien lui-même; néanmoins, on en pourrait douter. C'est là une excuse un peu bien commode. Elle est de la famille de celles que le père Garasse permettait aux méchants auteurs, et dont ils ont droit, disait-il, de se payer euxmêmes pour se consoler de n'obtenir pas l'approbation, du public.
Quoi qu'il en soit, Montesquieu se rendit à des objections faites d'ailleurs avec la plus exquise politesse. Il supprima la phrase soulignée derrière laquelle le bon père voyait se former des tempêtes, et il adoucit ses remarques sur les moines, encore que ceux dont il parle [Considérations, etc., ch. 22), les moines grecs, eussent pu prêter le flanc à la raillerie, et même à la satire. Le père Castel ne fut donc plus gêné pour écrire son extrait, n'y ayant plus lieu à faire des réserves. Il le donna dans le mois de juin 1734, pag. 1031 , des Mémoires de Trévoux. Il le fît en conscience, se dispensant même, pour n'être pas forcé de l'abréger, de donner « à l'éloge de l'auteur illustre et assez connu, une ligne du terrain trop étroit auquel il était borné. » Il sauvegardait du même coup son humilité, car, en louant Montesquieu, repris, corrigé et amendé par lui, il eût pensé se louer soi-même. Il dit simplement que « ce petit livre contenait dans son énergie le corps entier
HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. ')l
de l'éditice dont on trouve quelques matériaux ébauchés dans Saint-Evremont et d'autres auteurs eslimés. » Par la brièveté de cet éloge, le père Castel se tirait encore d'un pas assez glissant; car, d'un côté, s'il était l'ami de Montesquieu, de l'autre, il était jésuite. Quelque complaisance qu'eût sa Compagnie pour Montesquieu, quelque justice même qu'elle rendît à son dernier ouvrage, elle n'avait pu oublier les traits lancés contre la religion et ses ministres dans les Lettres persanes, et pas un jésuite, peut-être, n'eût osé souscrire, sans en excepter aucune, à toutes les propositions contenues dans le livre analysé. Le mieux était donc de s'en tenir à un extrait, sans pénétrer pour ainsi dire l'ouvrage, et sans en faire une critique quelconque. C'est ce qu'exécuta le père Castel, et vraisemblablement Montesquieu n'en demandait pas davantage.
La lettre qui suit n'est point datée non plus ; mais il est facile de réparer cette omission. Voltaire l'écrivit de Bruxelles à d'Argental, six semaines après avoir quitté Frédéric. Or, Voltaire ayant pris congé de ce roi vers le 3 décembre 1740, cette lettre doit porter la date du 17 janvier, ou environ. La voici avec son orthographe :