A D ARGENTAL
« J'ay parlé à La Noue fortement de Fabio. La Noue ignore encore s'il ira en Prusse. On luy a mandé d'attendre jusqu'à nouvel ordre. Il est très-embarrassé. Il a pris des arrangements et il n'a point reçu d'argent. C'fest un contre-temps très-fàcheux.
» Quoyque je n'eusse pas lieu d'être très-content de Tiriot, cependant j'ay cru devoir solliciter Sa Majesté prussienne en sa
faveur. Je puis vous assurer que je suis le seul qui luy ay parlé de régler à Tiriot une pension, et le roy m'a promis qu'il feroit cet arrangement sans délay. Il m'a même dit de combien est cette pension. Cependant je n'ay point de nouvelles de Tiriot, depuis que je luy en ay donné des nouvelles positives. Il faut qu'il ait touché ses appointements.
» Adieu, j'attens la volonté du chœur des anges. On ne peut vous aimer plus tendrement que je vous aime , ny sentir avec plus de plaisir les obligations que je vous ay.
» Tâchez , je vous prie , de vous souvenir si vous avez reçu un billet de Rinsberg , il y a six semaines, où je vous parlois de vos statues. » v. »
Jean Sauvé, plus connu sous le nom de La Noue, naquit à Meaux en 1701, et y fit une partie de ses études sous la protection du cardinal de Bissy. Il les acheva au collège d'Harcourt, à Paris. Cette éducation, qui eût dû le conduire à quelque profession libérale, ne le conduisit que sur les planches, où il débuta, à l'âge de vingt ans, au théâtre de Lyon. C'est, dit-on, la nécessité, et j'ajoute le dépit, qui le fit comédien. Il avait pensé entrer chez M. de Brou, ancien garde des sceaux de France, en qualté de précepteur de son fils. La place ayant été donnée à un autre, La Noue en prit une au théâtre, qu'il honora tout ensemble comme acteur et comme auteur. Aie voir pourtant, on eût dit que la nature ne le destinait pas plus à celle-ci que la fortune ne l'avait destiné à celle-là. Il avait, comme on dit, une figure ingrate, une voix rauque, un air ignoble, et manquait de chaleur. « Ce La Noue, disait plaisamment Voltaire à Cideville (13 mars 1741), est un très-honnête garçon et digne de l'amitié dont vous l'honorez. Il faut que mademoiselle Gautier ait récompensé en lui la vertu, car ce
n'est pas à la figure qu'elle s'était donnée ; mais à la lin, elle s'est lassée de rendre justice au mérite. »
De toutes les qualités qu'on a droit d'exiger des personnes de théâtre, il n'avait qu'une intelligence supérieure.
Mon visage est ingrat pour exprimer la joie,
disait-il avec une affectation héroïque dans XÊpoux par supercherie ; et il ne le disait jamais qu'on ne l'applaudit, tant sa figure maussade, quoique très-propre d'ailleurs à exprimer tous les autres sentiments de l'âme, témoignait, plus encore que cet aveu même, de son impuissance à exprimer la joie.
De Lyon, il vint à Strasbourg, où il composa sa tragédie de Mahomet H, laquelle fut jouée à Paris et à Lille avec assez de succès pour donner de l'émulation à Voltaire. C'est à Lille que ce Mahomet et celui de Voltaire s'embrassèrent (à Cideville, 13 mars 1741), et que le succès de La Noue donna l'envie au roi de Prusse d'attirer l'auteur à Berlin.
Auparavant, La Noue avait dirigé pendant cinq ans le théâtre de Rouen, avec cette même demoiselle Gautier, sa maîtresse, qui en avait le privilège. La proposition du roi de Prusse, fortifiée des promesses les plus brillantes, le séduisit, et Voltaire étant le négociateur entre les deux puissances, l'affaire fut bientôt conclue à la satisfaction de l'une et de l'autre. Tout à coup, La Noue se rétracte et ne veut plus partir; mais cinq jours après, il se ravise et s'engage de nouveau. D'où pouvaient venir ces contradictions? Voltaire va nous le dire :
« Si, après avoir donné des lois à l'Allemagne, écrit-il au roi de Prusse (28 janvier 1741), Votre Majesté veut,
quelque jour, se réjouir à Berlin (ce qui n'est pas un mauvais parti), qu'elle en remercie la petite Gautier. Pourquoi en remercier la petite Gautier? me dira Votre Majesté. Voici le fait, Sire : c'est que La Noue, comme de raison, ne voulait pas quitter sa maîtresse, tant qu'elle a été ou qu'elle lui a paru fidèle'; mais depuis qu'il l'a reconnue très infidèle, Votre Majesté peut se flatter d'avoir la Noue. Je crois devoir envoyer les mémoires et lettres que je reçus de La Noue, lorsque je lui écrivis par ordre de Votre Majesté; elle verra, si elle veut s'en donner la peine, qu'il demandait d'abord 40,000 écus. Ensuite, par sa lettre du 23 octobre, il ne veut pas s'engager. Mais le 28 octobre, il s'engagea, parce qu'il fut quitté de sa donzelle, du 23 au 28 octobre. A présent, Sire, cet amant malheureux attend vos derniers ordres, pour fournir ou ne fournir pas baladins et baladines pour les plaisirs de Berlin. Il presse beaucoup et demande des ordres positifs, à cause des frais qu'un délai entraînerait. »
Mais la guerre qui survint (1741 à 1748) empêcha La Noue d'exécuter son projet. Il fallut qu'il congédiât, après l'avoir payée de ses deniers, la troupe qui avait dû le suivre. On ne dit pas que Frédéric l'en ait dédommagé.
Ce Fabio que Voltaire recommandait fortement à La Noue, sans doute pour que ce dernier l'admît dans sa troupe, est Antonio Fabio Slicotti, acteur de la Comédie italienne. Il y jouait les rôles de Pierrot, où il se rendit fameux. Un de ses admirateurs a fait sur lui ce quatrain :
Cher Sticotti, je crois sans peine, Quand je te vois jouer Pierrot, Que si tu fais si bien le sot, Tu ne le fais que sur la scène.
L'Achille était digne d'un tel Homère et réciproquement.
Fabio Sticotti est l'auteur de quelques pièces de théâtre, entre autres des Ennuis de Thalie, en collaboration avec Panard. Il fit aussi une Mérope travestie, en 1750, in-8°, mais anonyme. Ce fut là le remercîment de la petite obligation qu'il avait à Voltaire.
Thiriot est assez connu. Lui aussi était un obligé et l'un des plus obligés de Voltaire. Devenu, en 1737, grâce à cet illustre ami, l'agent littérajre, à Paris, de Frédéric qui n'était alors que prince royal, il ne manqua jamais alors et depuis d'envoyer à ce prince les libelles publiés contre son ami et son bienfaiteur; et du caractère égoïste et dissimulé dont était Frédéric, ce n'est pas se tromper que de dire que les envois de cette nature étaient les mieux accueillis. Il paraît cependant qu'il les payait fort mal; quelques-uns disent qu'il ne les payait pas du tout, bien qu'il eût fixé, sur les vives instances de Voltaire, le chiffre de la pension de Thiriot. C'est pourquoi Thiriot réclamait et réclamait souvent. Frédéric, tantôt faisait la sourde oreille, tantôt, comme un débiteur momentanément empêché, prenait des atermoiements. Alors Thiriot de relancer Voltaire qui, à son tour, pressait Frédéric, et cependant, exhortait l'autre à la patience: « Prenez patience; c'est votre lot que la patience. » (10 mars 1747.) Thiriot patientait donc jusqu'à l'arrivée d'un quartier, et, quand par hasard il l'avait touché, non-seulement il n'écrivait plus à Voltaire, mais encore il ne répondait pas aux lettres de son ami. Ne songeant plus qu'à souper, et, ce qui y ajoutait du prix, pouvant le faire à son compte, il régalait les filles de l'Opéra et n'y épargnait ni son estomac ni son argent.
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Quand, après ces exploits, il n'y avait plus que le diable qui logeât dans sa bourse, il retournait à la table de La Popelinière ou d'Helvetius, qui était son ordinaire, et où il s'enivrait parfois comme un Suisse. Dégoûté enfin de la générosité du roi de Prusse, il donna en 1748, c'est-à-dire, après dix ans d'exercice presque gratuit, sa démission de correspondant de Sa Majesté. Ce fut Baculard d'Arnaud qui lui succéda.
Un mot à propos des Statues de d'Argental. Ces statues étaient des bustes, et ces bustes ceux des douze Césars. Ils avaient été trouvés, vers la fin de 1737, dans la galerie du château du Bouchet, près Paris, appartenant à la famille de madame d'Argental. On les attribuait au Bernin, et l'abbé Prévost, en annonçant, dans le Pour et le Contre, la vente de ces bustes en 1738, leur avait donné les plus grands éloges. Voltaire s'était engagé à les faire acheter par le roi de Prusse, «à moins, disait-il, qu'il n'ait une haine décidée pour le cavalier Bernin et pour moi. » Ce n'est pas la haine de Frédéric qui était un obstacle, c'est son avarice. Mais Voltaire n'en avait pas encore fait l'expérience: « Je ne sais, ajoute-t-il, s'il joindra une magnificence royale à ses autres qualités ; c'est de quoi je ne peux encore répondre. » (A d'Argental, 12 juillet 1740.)
Il ne demeura pas longtemps clans le doute, et quelque réserve qu'il mette à l'exprimer, on sent que les bustes de d'Argental ne verront jamais le soleil de Berlin. « Il n'a qu'un défaut ; ce défaut pourra empêcher que les douze Césars n'aillent trouver le treizième. Le Knobclsdorf (c'était un gentilhomme du roi de Prusse, très-bon connaisseur dans les arts et artiste lui-même), qui les a vus à Paris, a soutenu qu'ils ne sont pas de Bernin, et j'ai peur qu'on ne
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soit aisément de l'avis de celui qui ne veut pas qu'on les achète — ceci soit dit entre nous. — Algarotti promet plus qu'il n'espère. Cependant, si on pouvait prouver et bien prouver qu'ils sont de Bernin, peut-être réussirait-on à vous en défaire clans cette cour. » (Au même, 19 janvier 1741.)
Voltaire en demandait trop, ou plutôt il demandait l'impossible. On ne put venir à bout de le satisfaire, parla raison que le Bernin n'était pas en effet l'auteur de ces bustes, et que l'enthousiasme de l'abbé Prévost à cet égard ne pouvait donner le change à personne.
Dix ans plus tard, ces bustes n'étaient pas encore vendus. Alors, on en perd la trace ; mais il pourrait être intéressant de savoir où ils sont passés.
Puisque je tiens Voltaire, je ne le quitte pas. Voici une lettre qu'il écrit au libraire Pankoucke, et qui n'est point datée. Mais la recommandation dont elle est l'objet indique qu'elle est du mois de mai de l'année 1743.
« J'ay reçu un exemplaire de votre septième édition par M. de La Porte.
» Je vous prie toujours, monsieur, d'en faire tenir à tous ceux qui sont nommez dans le poëme et dans les notes, et de vouloir bien mettre à la marge de la première page : De la part de votre très-humble et très- obéissant serviteur, Voltaire.
» Je vous prie d'en faire tenir un à M. d'Afry, commandant des gardes suisses. Vous m'enverrez votre mémoire et vous serez payé sur le champ. Je n'ay que le temps de vous dire combien je suis satisfait de vous. » volt. Ce 24. »
A monsieur, monsieur Joseph Pank&UGke, libraire à Lille, &n Flandre.
Il s'agit ici du poëme de la Bataille de Fontenoy. On sait que cette bataille fut gagnée le 1 1 mai. Dix jours après, le poëme de Voltaire en était à sa cinquième édition, et le 24 du même mois, la septième était mise en vente. L'histoire littéraire n'offre pas d'exemple d'un pareil succès. Aussi Voltaire a-t-il raison de dire au marquis d'Argenson (29 mai 1745) : « Malgré l'envie, ceci a du débit. » Mais ce qui le dédommageait amplement de l'envie, c'est l'opinion du roi. « Quant-au maréchal de Saxe, écrit-il à Cideville (3 juin 1745), voici ce qu'il écrit à madame Duchâtelet : — Le roi en a été très-content, et même il m'a dit que l'ouvrage n'était pas susceptible de critique. — Vous sentez bien qu'après cela, je dois penser que le roi est le meilleur et le plus grand connaisseur de son royaume. » Il ne l'eût pas pensé, qu'il n'eût pas fait bon à lui soutenir le contraire. Mais il le pensait vraiment, emporté à cet égard par la même vivacité d'orgueil qui l'eût fait penser du roi tout différemment, si le roi se fût exprimé sur son poëme avec défaveur.
Je suis quelquefois arrêté dans l'examen de ces autographes par la nécessité d'en rechercher la date, mais sauf un petit nombre, duquel est le suivant, ils offrent en général assez d'indications d'une autre espèce, pour qu'on la découvre au moins approximativement. Voltaire donne souvent de pareils problèmes à résoudre. Il ne pousse pas néanmoins la négligence aussi loin que les femmes qui, dit-on, ne datent jamais. Serait-ce qu'elles craignent de révéler par là ou de s'avouer à elles-mêmes le secret de leur âge? Mais Voltaire n'avait point cette faiblesse, lui qui surfaisait volontiers le sien. Voici encore une char-
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mante petite lettre de lui en vers, adressée à Suard et sans date.
A M. SUART {Sic).
» J'ai lu ce que vous avez dit
De mes lambeaux épistolaires ;
Les louanges ne me sont chères
Que par la main qui les écrit.
Combien les vôtres sont légères !
Déjà l'amour-propre aux aguets
Venoit me tendre ses filets,
Et me bercer de ses chimères ;
Soudain, avec dextérité,
Une critique délicate,
Et que j'approuve et qui me Oatte,
Me vient offrir la vérité.
Que vous la rendez séduisante !
J'ai cru la voir dans sa beauté;
Elle n'a jamais d'àpreté,
Quand c'est le goût qui la présente.
Sous nos berceaux l'arbre étalé
Doit sa vigeur à la nature ;
Mais il doit au moins sa parure
Aux soins de l'art qui l'a taillé.
J'aime l'éloge et je l'oublie ;
Je me souviens de la leçon .
L'un plut à ma coquetterie,
Et l'autre plaît à ma raison.
« Voudrés-vous bien vous charger de mes compliments pour madame ? Je vous envoyé une bouffonnerie que j'ai adressée à mademoiselle Clairon. De grâce, ne nommez pas l'auteur.
On a imprimé, du vivant de Voltaire, plusieurs recueils de ses lettres, soit de son aveu, soit contre son gré. Beuchot, ordinairement si sagace et si heureux dans ses recherches, si exact et si précis dans ses renseignements, se borne à constater le fait, sans distinguer entre les recueils consentis ou repoussés par Voltaire. En quoi je ne saurais
dire s'il a failli par intention ou par ignorance. Toujours est-il qu'il n'est pas aisé de déterminer lequel de ces recueils est ici désigné par ces mots: lambeaux épislolaires. Mais la question n'étant pas assez grave pour être approfondie, je me suis appliqué seulement à savoir quelle est cette bouffonnerie dont Voltaire parle dans son postscriptum, avec prière de n'en pas nommer l'auteur.
Cette bouffonnerie est la lettre en date du 30 mars 1766, où Voltaire demande à mademoiselle Clairon une cure.
« Vous allez croire, lui dit-il, que c'est la cure de quelques malades, ou la cure de quelque esprit faible, ou la cure de quelque pauvre amant à qui vos talents et vos grâces auraient tourné la tête. Rien de tout cela; c'est une cure de paroisse. Un drôle de corps du pays d'Henri IV, nommé Doléac, demeurant à Paris, sur la paroisse Sainte- Marguerite, meurt d'envie d'être curé du village de Cazeaux. M. de Villepinte donne ce bénéfice. Le prêtre a cru que j'avais du crédit auprès de vous, et que vous en aviez bien davantage auprès de M. de Villepinte. Si tout cela est vrai, donnez-vous le plaisir de nommer un curé au pied des Pyrénées, à la requête d'un homme qui vous en prie du pied des Alpes... Les curés qui ont pris la liberté de vous excommunier vous canoniseront quant ils sauront que c'est vous qui donnez des cures. »
Je ne cite que ce fragment; mais c'en est assez pour faire voir que Clairon, invitée à demander une cure dont son amant dispose, l'ecclésiastique qui y aspire, invoquant l'influence de Clairon pour y être nommé, Voltaire enfin, pris pour intermédiaire entre la comédienne et le prêtre, et priant l'une de protéger l'autre, dans le temps même où les comédiens sollicitaient la levée de l'ex 'yonimunica-
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tion qui pesait sur eux, esl une de ces bouffonneries comme s'en permet trop souvent Voltaire dans les choses où la religion est intéressée, et pour lesquelles il avait le bon sens de demander le secret. Le rapport entre la lettre à Suard et celle à Clairon étant établi, si la date de celle-ci est du 30 mars 1766, la date de celle-là doit être des premiers jours d'avril de la môme année.
C'est encore des lettres de Voltaire, mais certainement d'un autre recueil, qu'il est question dans ce billet de d'Alembert à Suard.
« Mille remercîments de ces charmantes lettres; comme il plaide pour l'humanité ! Ses vers sont languissants, mais sa prose est divine, mais son âme est de feu, mais son éloquence, sa bourse, ses protections, tout est actuellement consacré à secourir les malheureux, Une statue? il lui faut un temple.
» Je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur. » — 20.
D'Alembert ne marchande à Voltaire ni les compliments ni les honneurs. Et qu'on dise que les mathématiques refroidissent le sang et règlent la raison! En voici un du moins à qui elles permettent de se passionner pour un tout autre objet qu'elles-mêmes, et qui déifie cet objet. Notons en passant que d'Alembert trouvait languissants les \eh de son maître; était-ce encore un effet de l'influence des mathématiques? Voltaire n'en eût pas douté.
L'histoire de la statue de Voltaire par Pigale est trop connue pour que je m'y étende. Cependant j'en rapporterai un fait qui ne l'est pas autant, à cause sans doute de la source obscure où je l'ai puisé, mais qui m'a paru assez piquant pour mériter d'être reproduit.
« La souscription fut bientôt fournie, dit Morellel dans
ses Mémoires (t. I, p. 192j, el l'exécution confiée à Pigale... Les gens de goût l'ont généralement blâmée. Pigale, pour montrer son savoir en anatomie, a fait un vieillard sec et décharné, un squelette; défaut à peine racheté par la vérité et la vie qu'on admire dans la physionomie et l'attitude du vieillard. C'est à Diderot qu'il faut s'en prendre de cette bévue, car c'en est une. C'est lui qui a inspiré à Pigale de faire une statue antique, comme le Sénèque se coupant les veines. En vain plusieurs d'entre nous se récrièrent lorsque Pigale apporta le modèle. Je me souviens bien d'avoir combattu et Diderot et Pigale; mais nous ne pûmes détourner de cette mauvaise route ni le philosophe, ni l'artiste échauffé par le philosophe. »
Morellet avait bien raison, et Voltaire lui-même était de cet avis, lui qui avait fait tant de plaisanteries, et quelquefois du bout des lèvres, sur cette indiscrète représentation de sa chétive personne. Quant à P/a/on-Diderot, tout Platon qu'il était, il paraîtrait qu'il avait parfois le goût mauvais dans les arts, aussi bien que dans les lettres.
On vient de voir comment d'Alembert loue son ami; il est chaud, il est vif, et surtout il est court: on ne saurait après cela se mêler de louer. Gaillard ne pensait pas ainsi, et voici comment il osait parler de Voltaire à Voltaire :
« Dans quelque carrière qu'on veuille entrer, monsieur, c'est toujours vous qu'on trouve au bout de cette carrière, et on ne peut que s'y traîner sur vos pas. L'histoire ne vous doit pas moins que tous les autres genres. Votre pinceau divin l'a embellie, votre philosophie l'a éclairée ; vous avez assuré l'immortalité à Louis XIV, à Charles XII, à Pierre Ier. Dans déplus grands ouvrages encore, vous avez jugé les rois, les peuples et les siècles. Vous connaissez tous ces siècles et vous avez formé
le vôtre. Il tient de vous le goût et les lumières dont il s'enorgueillit. Tous les talents qui brillent aujourd'hui ne font que reproduire plus ou moins vivement votre éclat réfléchi.
» Vous avez peint à grands traits, monsieur, ce franc chevalier, ce franc étourdi de François Ior ; mais je viens de le détailler. J'ai fait de son histoire quatre gros volumes à faire peur ; je ne vous prierai pas de les lire : In publica commoda peccem. Tanti non est ingenium meum, momentum ut horce pereat ofjlcii tui. Si pourtant , comme l'ouvrage re commendaiur non auctoris nomine, il pouvait attirer un instant vos regards, je prendrai la liberté de vous demander si le morceau de la Concurrence à l'Empire (t. I, p. 360 et suiv.), si celui de la Défection du connétable de Bourbon (t. II, p. 181 et suiv.), de la Mort du Dauphin (t. III, p. 414), le chapitre de la Mort de François Ier (t. IV, p. 361 et suiv.), ont quelque droit à l'indulgence des lecteurs ; je vous demanderai aussi grâce pour mes quatre batailles de Marignan, de la Bicoque, de Pavie et de Cérisoles ; car vous avez beau dire, et on a beaucoup répété, il faut quelquefois décrire des batailles, et heureux qui pourra les décrire comme vous avez décrit la bataille de Pultava et le combat du faubourg Saint-Antoine.
» Enfin, monsieur, je ne sais si je fais bien ou mal de publier cet ouvrage, mais j'ai un grand plaisir à vous en faire hommage , à saisir cette occasion de vous rappeler encore une fois mon souvenir et peut-être de vous entendre dire que vous l'avez toujours conservé.
» Pour être plus favorable à mon gros ouvrage , regardez-le comme une suite de l'histoire de Ferdinand et d'Isabelle, de M. l'abbé Mignot; regardez-le, au reste, comme vous voudrez, comme vous pourrez, mais daignez aimer un peu l'auteur qui vous respecte, vous admire et vous aime de tout son cœur.
» J'ai l'honneur d'assurer madame Denys de mon respect et de mon tendre attachement.
» Si mon heureux et aimable ami, de Chambanon, qui est parti si lestement sans me dire seulement qu'il dût partir, a le bonheur d'être avec vous, permettez que je l'en félicite et que je l'assure du plaisir infini que j'aurai à le revoir. Il m'en sera plus cher, parce que vous l'aurez aimé, et qu'il aura plus de choses à me dire de vous. Mais il a beau s'enfuir à Lyon et à Genève de peur de me lire, il ne m'échappera pas, je lui garde malgré lui un exemplaire de mon gros livre.
» Je vous garde à vous, monsieur, malgré les pédants et les dévots, une admiration sans bornes, sans restriction, sans mais, sans si, une admiration franche et vraie, que je nourris tous les jours de la lecture de vos ouvrages, qui me donne bonne opinion de mon goût.
» Je suis, avec le respect le plus sincère et le plus tendre attachement, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. » GAILLARD. »
« J'allais oublier, monsieur, de vous dire que je fais parlâmes quatre volumes pour Lyon, à l'adresse de M. Camp, qui m'a été indiquée comme une voie sûre pour vous les faire parvenir. » A Paris, le il février 1766. »
Cette lettre, d'un style si précieux et si lourd, n'est cependant pas dépourvue d'art [ni d'adresse. L'exorde en est dans le ton oratoire et appartient au genre judiciaire. L'avocat (je me sens entraîné à lui donner ce nom), par des flatteries qui se déroulent avec une affectation marquée, et qui s'enflent à mesure qu'elles se succèdent, par la répugnance qu'il simule à détourner, â son profit, les moments d'un juge que réclame l'intérêt du public, cherche d'abord à rendre attentif l'esprit de ce juge et à se le concilier. Il expose ensuite les faits. Ils sont graves et se recommandent assez d'eux-mêmes, sans qu'ils aient le besoin de la recommandation d'aulrui. De quoi s'agit-il, en
effel î De la concurrence à l'empire, de la trahison de Bourbon, des batailles de Marignan, 'de Pavie, etc. Il faudrait être bien dégoûté pour ne pas prendre intérêt à ces matières, quel que soit l'ouvrier qui les a mises en œuvre. En tout cas, la faiblesse qu'on peut avoir montrée, dans la façon dont on les a traitées, est encore un hommage rendu à l'incontestable supériorité de celui qui en a traité luimême d'analogues, et qu'on ne peut que suivre sans l'atteindre jamais. Mais ce ne sont là que les loti communes d'une plaidoirie. Louer son juge par les titres personnels qu'il a plus ou moins à la louange, ce n'est pas là le fin du métier; mais le louer dans la personne de ses proches, c'est un raffinement de précaution oratoire, et je ne sache pas qu'aucun avocat l'ait jamais employé. Comment Voltaire aurait-il eu le courage de condamner un livre qui n'était que la suite de l'abbé Mignot, son digne neveu et disciple? N'eût-il pas semblé se condamner lui-même? Que si l'excellente madame Denis n'a point ici sa part d'éloges, le tendre attachement dont elle est l'objet compense suffisamment cette lacune, et ne pouvait qu'aller droit au cœur de l'oncle. Et comme il serait possible que les louanges données à Voltaire, au commencement de cette lettre, fussent sorties de sa mémoire, on les reproduit à la fin sous une forme si vive, avec tant d'abondance et d'enthousiasme, que l'expression et l'haleine manqueraient pour aller au delà, et qu'il faudrait être de bronze pour n'en être pas ému. Aussi la réponse de Voltaire, qui s'est perdue malheureusement, ne se fit-elle pas attendre. Plus malheureusement encore, elle se trompa d'adresse, et, au lieu d'arriver à l'avocat de François Ier, elle arriva à un certain Jabineau de la Voûte, avocat des comédiens. Ce Ja-
66 MÉMOIRES ET G ORRESPON DANGES
bineau de la Voûte avait écrit un mémoire en faveur des comédiens et contre l'excommunication qui pesait sur eux, et il l'avait envoyé à Voltaire. La lettre de Gaillard arriva en cadence. Voltaire, répondant à tous deux en même temps, mit sa lettre à Jabineau dans l'enveloppe de celle destinée à Gaillard, et réciproquement. Il s'aperçut bientôt de sa méprise, et, dès le 2 mars (1766), il chargeait d'Argental de la réponse. « M. Gaillard sera bien étonné, lui dit-il, qu'au lieu de le remercier de son Histoire, je lui cite le Code et le Digeste. Me permettrez-vous, mes généreux anges, de vous adresser ma lettre pour M. Gaillard, qui demeure rue Saint- André-des-Arcs. Je tâche, dans cette lettre, de réparer la méprise, et je le prie de renvoyer à M. Jabineau de la Voûte celle qui appartient a ce patron de l'Académie dramatique. »
Je rencontre sous ma main ce billet de Marmontel à Pankoucke, qui faisait alors une nouvelle édition de YEncyclopédie.
« M. Marmontel a l'honneur de saluer M. Pankoucke, et de lui envoyer les articles suivants :
» Familier, Galant, Génie, Gloire, Grand, Grandeur, Grave, Harangue, Harmonie, Hiatus et Hymne.
» Tous les autres articles littéraires dès les lettres G et H, comme Grâce, Goût, Genre, Histoire, Hyperbole, etc., sont faits les uns de maître, les autres assez bien pour n'y rien désirer. M. Marmontel a l'honneur de prévenir M. Pankoucke qu'il aura besoin, nécessairement, qu'on lui renvoie la partie de son travail qu'il a successivement remise ; il lui seroit impossible sans cela de se raccorder.
^ Ce 5 janvier 1782. »
HISTOHIQUES ET LITTERAIRES. 67
Pankoucke fît une nouvelle édition de l'Encyclopédie en 1782, destinée à remplacer la première, qu'on appelait le monstre, et qui l'était bien au moins par sa forme. Celle-là était moins une nouvelle édition qu'une encyclopédie nouvelle, bâtie sur les fondements de l'ancienne ; non plus par ordre alphabétique, mais par ordre de matières. Pankoucke en publiaun prospectus fastueux, contenant l'éloge de tous les ouvriers de l'édifice, qu'il n'eût fallu louer, observe judicieusement La Harpe, qu'après qu'ils l'eussent construit. Suard, son beau-frère, fut chargé, dit-on, de choisir les collaborateurs de la nouvelle entreprise. J'avoue que j'ai quelque peine à le croire, bien que le fait ne soit pas sans vraisemblance, à cause de la parenté. Comment accorder que Suard, cet homme si prudent, si modéré, ait été choisir, pour la Philosophie, Naigeon, cette caricature de Diderot, écrivain érudit sans doute, mais sec, lourd, emphatique, et très-porté, comme dit La Harpe, pour la doctrine de l'athéisme ? En tous cas, cette collaboration sinistre n'empêcha pas que le nombre des souscripteurs à la nouvelle Encyclopédie ne s'élevât, dans les premiers mois, à plus de trois mille, et que, à la tête des souscripteurs espagnols, ne figurât don Beltran, évêque de Salamanque et inquisiteur général.
Pour Marmontel, il paraîtrait, d'après son billet, qu'il n'était pas seulement collaborateur de la nouvelle Encyclopédie, mais qu'il exerçait une sorte de révision ou de censure sur les articles d'autrui.
Saint-Lambert écrivit, comme chacun sait, un Catéchisme universel ou Principes des Mœurs chez toutes les Nations, divisé en trois parties, avec un commen-
taire. C'est la pure doctrine du matérialisme. Nulle part, il n'y est question de Dieu ni des devoirs de l'homme envers lui, et la morale n'en est propre qu'à former des égoïstes. Une si rare impertinence ne pouvait être trop multipliée par l'impression, d'autant qu'elle était à l'usage de la jeunesse, et même de l'adolescence. Or, le moment que choisit Saint-Lambert, pour la réimprimer, était précisément celui où les autels se relevaient, où la religion était pratiquée et ses ministres honorés. Il voyait, à côté de cela, s'élever une génération qui prendrait au sérieux toutes ces choses, s'il n'y mettait bon ordre, et qui irait môme à la messe, s'il ne lui prouvait que l'homme ne doit avoir d'autre temple que son cœur, d'autre Dieu que luimême. Ce spectacle navrait sa vieillesse, et, pour apporter autant que possible un remède aux calamités qu'il prévoyait, il pressait Agasse, son éditeur, d'imprimer son Catéchisme unkersel à part, c'est-à-dire sans le commentaire, qui ne s'adressait qu'à l'âge mûr. Agasse, qui s'y était déjà refusé, quand il pouvait y avoir quelque péril à le faire, s'y refusait encore aujourd'hui que le péril était passé, mais à cause de ses opinions politiques. De là, le mécontentement de Saint-Lambert et cette lettre à madame Suard, où, tout en la remerciant d'avoir tenté de fléchir Agasse, il lui indique les propositions qu'il la prie de faire de sa part à cet éditeur scrupuleux et récalcitrant.
« Vous êtes bien bonne et bien aimable, madame, d'avoir bien voulu risquer encore une conversation avec Agasse. Ces conversations ne sont pas satisfaisantes ; je sais beaucoup de gré à madame d'IIoudetot de vous y avoir déterminée. Je n'aurois jamais eu ce dessein-là; c'est une nouvelle marque d'amitié que madame d'Houdetot m'a donnée, et toutes les preuves d'à-
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mi lié qu'on reçoit à mon âge sont délicieuses, quel qu'en soit I effet.
» Je ne répondrai pas aux objections d'Agasse; c'est de la plus pure déraison ; je serois fâché de lui voir de la mauvaise volonté pour moi, mais j'attribue ses refus à l'excès d'affaires dont il est chargé, et un peu à ses opinions politiques. Je suis aussi occupé de ses intérêts que des miens; j'ai souscrit aux conseils de la prudence, lorsqu'il pouvoit courir quelque danger; je le presse de publier, lorsqu'il n'a rien à craindre, et lorsqu'il ne devroit avoir que le projet de recouvrer ses fonds.
» Ce n'est pas, madame, l'amour de la gloire qui me conduit dans ce moment : je sçais bien que mon livre a eu et a encore du succès ; mais je voudrois lui voir d'autres effets que des louanges ; je le voudrois voir plus répandu dans les écoles normales et y disposer la jeunesse à la vertu.
» Laissons Agasse tranquille pendant quelque temps. Si cependant par vous-même ou par madame Agasse, que je crains d'importuner, vous pouviés lui donner les conseils suivants, j'en serois fort aise, et peut-être sçauroit-il en profiter.
» Premier conseil. Faire imprimer à part pour le débiter séparément un petit volume composé de Y Introduction au Catéchisme, du Catéchisme des préceptes, de l'Examen de soimême : ce sera la partie de l'ouvrage la plus faite pour la jeunesse; le reste est pour les instituteurs.
» Deuxième conseil. Je voudrois qu'il vendît, si cela se peut, ce petit volume au même libraire auquel il en a vendu un de ce genre, et qui s'est débité très-promptement.
» Troisième conseil. Je voudrois qu'il vendît l'édition de [mot illisible) en tout ou en partie, au libraire dont je viens de parler, ou à un nommé Dubuisson que M. Suard m'a dit s'entendre parfaitement à débiter ces livres.
» Je vous demande pardon, madame, de vous excéder de mes affaires ; je ne suis bon à rien, et je n'aurai pas le bonheur de
vous rendre des services de quelque importance à vous et à M. Suard que je remercie de tout mon cœur de la lettre qu'il a bien voulu écrire et qu'on n'a pas voulu lire. Je conserverai jusqu'à mon dernier moment le souvenir de vos bontés, ainsi que mon respect et mon attachement pour vous. » Sannois, 2-2 mai (1799). »
Saint-Lambert, en somme, était un triste personnage. A la fois triste poëte et triste philosophe, il ne lui échappa jamais, dans sa tristesse, rien de vrai, rien de naturel, et surtout rien de gai. Poëte déclamatoire et guindé, il ne vit la nature que comme on la voit à l'Opéra, et il la chanta dans des vers mieux faits, je l'accorde, mais aussi dépourvus d'idées que ceux qu'on y chante. Il eut de plus le mauvais goût de se fâcher de la critique que Clément avait faite de ces vers, et le malheureux crédit de faire mettre l'aristarque au For-1'Evêque, pour venger son amourpropre outragé. Ce procédé à la turque ne rendit pas ses vers meilleurs, et dégoûta jusqu'à ceux qui auraient eu l'envie d'en dire du bien.
Philosophe orgueilleux et maussade, il eût réussi peutêtre à former quelques orgueilleux comme lui-même et quelques pédants, s'il eût prêché avec plus de grâce; mais le peu qu'il avait de cette qualité, il le garda tout, et il eut raison, pour ses maîtresses, lesquelles furent une mathématicienne et une amazone. Il est un de ceux qui ont le plus compromis le beau nom de philosophie, et le plus contribué à le faire prendre pour le synonyme de l'intolérance et de l'irréligion. A quatre-vingts ans qu'il avait lorsqu'il écrivit cette lettre, il était encore tellement infatué de sa philosophie, qu'il ne voyait pas le mouvement
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qui s'opérait autour de lui dans un sens lout opposé, et il est douteux qu'il se soit aperçu que plusieurs de ses doctrines avaient eu pour organe et pour appui les membres de la Convention les plus exécrés. Cette persistance dans ses chimères était sans doute un des effets de la sénilité, comme l'entêtement en est un de l'enfance.
Ceux qui voudraient savoir sur quel pied un homme de lettres accrédité comme l'était Suard, traitait de la composition et du prix d'un ouvrage avec son libraire, trouveront dans la pièce qui suit les moyens de satisfaire leur curiosité.