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TRAITÉ ENTRE SUARD ET PANKOUCKE

« Les soussignés MM. Suard. ancien auteur de la Gazette de Fiance, d'une part, et Charles Pankoucke, libraire, d'autre part, sont convenus de ce qui suit :

» M. Suard, traducteur d'un ouvrage nouveau, intitulé : Voyages entrepris par ordre de Sa Majesté Britannique Georges III, pour faire des découvertes dans l'hémisphère austral, etc., rédigés par Jean Kawkerworth, docteur en droit, 3 vol. in-4° avec des planches en taille-douce, et un grand nombre de cartes, lesquels n'ont point encore paru en Angleterre, cède à perpétuité au sieur Pankoucke et à ses ayants cause, tout le droit de propriété qu'il peut avoir sur la traduction qu'il a entreprise de cet ouvrage; il s'oblige d'en remettre la copie à mesure au sieur Pankoucke, et de la livrer en entier avant le mois d'octobre de cette année 1773; la ditte copie devant aussi former 3 volumes in-quarto de même caractère que l'original ; et se charge de la lecture de ses épreuves, et promet n'apporter aucuns retards à

l'impression qui doit s'en faire avec célérité ; il se charge aussi de diriger les gravures.

» La présente vente et cession est faite, moyennant la somme de douze mille livres que M. Pankoucke s'oblige de lui payer, sçavoir, cinq cents livres à la fin du mois où il commencera à remettre la copie, et le restant en vingt-trois payements de cinq cents livres dans tous les mois suivants, jusqu'à parfait payement de la ditte somme de- douze mille livres.

» M. Pankoucke s'oblige à lui remettre en outre trente exemplaires brochés, et, dans le cas où l'ouvrage aura du succès, et lorsque toutes les avances auront été retirées, il lui payera outre la somme cy-dessus de douze mille livres, celle de trois mille livres, à douze, dix-huit et vingt-quatre mois. M. Suard promet à ce sujet s'en rapporter à la déclaration de M. Pankoucke, sans qu'il soit en droit d'exiger de lui aucuns comptes, ni de recette, ni de dépense.

» Pour aider M. Pankoucke dans la vente de cet ouvrage, il en sera fait une souscription, et M. Suard promet placer le plus grand nombre de souscriptions qu'il pourra, comme si l'ouvrage se faisoit pour son propre compte. M. Suard promet aussi au sieur Pankoucke d'annoncer le dit ouvrage à ses correspondants comme lui appartenant, afin que le sieur Pankoucke ne soit pas obligé de le donner en compte courant.

» M. Suard gardera tout l'argent qu'il recevra des souscripteurs, qui sera en déduction des payements que le sieur Pankoucke doit lui faire, ainsi qu'il est dit cy-dessus ; ce dernier s'oblige en outre de lui passer chaque exemplaire au prix des libraires de province. S'oblige le sieur Suard, un an ou six mois après que l'ouvrage aura été publié, d'en faire un abrégé en un seul volume in-4°, dans lequel il fera entrer l'extrait du Voyage autour du Monde, de M. de Bougainville, et cet abrégé servira de tome vingtième à l'Histoire générale des Voyages de M. l'abbé Prévost.

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M. Pankoucke lui payera eel abrégé la somme de trois mille

livres, à douze, dix-huit et vingt-quatre mois à compte, au jour qu'il aura remis la copie entière. Slard. — Pankoucke.

» Fait double à Paris, le 12 juin 1775. »

Ce n'est pas Suard assurément qui a rédigé ce traité. D'abord il l'eût mieux écrit; ensuite il y eût peut-être balancé davantage ses intérêts et ceux du libraire. Mais outre que Suard avait pour ses intérêts cette fière insouciance qui, dans un homme de lettres de sa sorte, est un excès d'honnêteté, il s'en rapportait volontiers à Pankoucke, d'autant qu'il était son beau-frère, et que la réputation de générosité de ce libraire était établie d'une manière solide. Si l'on en croit Garât, Pankoucke est le premier de sa profession qui ait rendu meilleure l'existence des gens de lettres, tenus si longtemps dans la pauvreté par les gages avilissants qu'ils recevaient de ses confrères. Ce qu'il pouvait gagner de trop sur eux, il le croyait perdu pour sa fortune personnelle. Il les enrichissait, pour s'enrichir lui-même, et voulait qu'ils fussent indépendants de lui. Il commença un jour l'exécution d'un traité avec un écrivain qu'il connaissait à peine, par avancer à cet écrivain cent mille francs qui n'entraient pas dans les conditions du traité. « C'étaient bien là, s'écrie Garât, les calculs d'un libraire transcendant. » [Mémoires sur Suard, t. i, p. 274.) Il est dommage que Garât ne nous ait pas laissé le nom de cet écrivain. On peut observer seulement que, pour obtenir une pareille avance, même d'un libraire généreux, d'un libraire que Garât compare presque aux Médicis pour la richesse et la magnificence, il fallait au moins qu'il lût connu par des succès anté-

rieurs si considérables, que le libraire dût s'en promettre de nouveaux plus considérables encore, et avoir la certitude non-seulement de rentrer dans ses avances, mais de faire en outre un gros bénéfice. Si donc Pankoucke, comme dit Garât, connaissait à peine cet écrivain, il ne pouvait le connaître que de figure, et la bonne mine, quelque bonne qu'elle soit, n'est pas un placement sûr.

Il n'est pas un collectionneur d'autographes qui n'en ait au moins un de Voltaire; mais en a-t-il un de madame Denis, cette nièce remuante, parlante et, si l'on en croit la chronique scandaleuse des philosophes, très-galante du patriarche de Ferney? Il est permis d'en douter. J'ai donc le plaisir de lui en offrir un, sans date, bien entendu, et avec les charmants caprices d'orthographe qui le caractérisent.

MADAME DENIS A DARGENTAL.

« J'ai l'honneur de vous renvoier, monsieur, la pièce. Je l'aime bien mieux que les scittes. J'en ai fait mes compliments à l'auteur ; mais je me suis bien guardé de lui faire la plus petite critique. Nous convienderons ensemble de ce que nous lui menderons. J'ai fait copier l'ouvrage par un imbescille ; ce qui a dernendé plus de temps. Je vous renvoie vos deux lettres, et j aurais eu l'honneur de vous voir, si je nétais dans les embaras de lemménagement. Je comte coucher lundi dans la rue Bergère, et je ferai de mon mieuz pour avoir l'honneur de vous voir avant ce temps-là. Vous connaissez mes sentimens pour vous et madame dArgental que je respecte et que jaime pour la vie. » Denis. »

La tragédie des Scythes fut imprimée à la fin de 1766, avant d'être jouée, et jouée le 26 mars 1767. Madame De-

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nis arriva à Taris un ;in après, c'est-à-dire en mars 1768, et c'est de Paris qu'elle écrit cette lettre à Argental, 'environ trois mois après son arrivée ; car ce n'est que dans le commencement de juin qu'elle s'établit rue Bergère. Il existe d'autre part une lettre en date du 6 du même mois, de Voltaire à d' Argental, où Voltaire se plaint que son ami ne lui parle pas « de l'autre tripot (l'Opéra) sur lequel on doit jouer Pandore, » pièce qu'il avait écrite et donnée à ce théâtre, parce qu'on l'avait cru incapable de faire un opéra. Le rapport qu'il y a entre la réclamation de Voltaire, l'établissement de madame Denis rue Bergère, et la communication qu'elle reçut en ce moment-là de d' Argental, me fait croire que Pandore est la pièce dont elle parle ici et qu'elle préfère aux Scittes.

Madame Denis était, dit-on, consultée quelquefois par Voltaire ; on voit ici qu'elle l'était également par le juge en titre d'office des œuvres dramatiques de son oncle; on la croyait donc capable de donner son avis. « J'ai eu hier la visite de madame Denis, écrit madame du Deffand à "Walpole (t. iv, p. 48; ; c'est une bonne grosse femme, sans esprit, mais qui a un gros bon sens, et l'habitude de bien parler, qu'elle a sans doute prise avec feu son oncle. » Telle était au vrai madame Denis.

Parmi les lettres de femmes, tantôt graves et tantôt légères, qui ont été trouvées dans le portefeuille deSuard, il en est une de mademoiselle de Lespinasse, écrite toutefois de manière à faire croire qu'elle l'a été plutôt en son nom que de sa main; elle est à la troisième personne. Mais outre qu'on y reconnaît l'écriture de cette virtuose, le tour qu'elle a pris n'a été que pour mieux donner le

change à Suard sur l'origine d'un écrit qui y est cité avec élogv, écrit dont mademoiselle de Lcspinasse elle-même était l'auteur , et qu'elle voulait faire passer pour une œuvre de Sterne. On voit qu'il s'agit d'un chapitre du Voyage sentimental; c'est le xvie, celui qui a pour titre : Que ce fut une bonne journée que celle des pots cassés; il faisait suite à un chapitre xv intitulé : Qui ne vous surprendra pas, et tous deux étaient de mademoiselle de Lespinasse. L'imitation de Sterne y est portée à un tel degré de perfection que le public s'y méprit. On soutint que ces deux chapitres ne pouvaient être que de l'auteur anglais; on avouait seulement que la traduction en était meilleure que celle des autres chapitres. C'était là l'unique concession qu'on voulût faire aux incrédules. Mademoiselle de Lespinasse ne jouit un peu à cet égard que de l'erreur de ses amis; quanta celle du public, elle avait trop de modestie pour s'en soucier seulement.

Comme il y est question de la maladie de M. de Mora, arrivée et suivie de sa mort en 1772 (27 mai), c'est à cette année que se rapporte la lettre.

« Comme on ne peut vous parler, monsieur, je prends le parti de vous écrire que :

» 1° Mademoiselle de Lespinasse ne tousse presque plus ; elle a dormi cette nuit, mais elle a encore mal à la poitrine. D'ailleurs, elle a eu plus de facilité à se livrer à des choses indifférentes que je ne lui avois vu depuis longtemps.

» 2° Elle ne sera pas chez elle demain matin, parce que le dimanche, elle va, aussitôt la messe, chez madame d'Auhercour où elle reste jusqu'à deux heures. Si M. Suard peut l'aller voir l'après-diner, il lui fera bien plaisir, à condition cependant que cela ne le privera de rien. Mademoiselle de

Lespinasse n'aime pas à faire son bien aux dépens de ses amis.

» 3° L'ambassadeur d'Espagne a écrit à M. de Magalhon que depuis trois jours M. le marquis de Mora reprenait sensiblement des forces. D'autres lettres de Madrid disent la même cbose. Voilà un calmant qui vaut bien mieux que l'opium et qui agit plus immédiatement sur l'âme.

4° On a découvert encore un nouveau chapitre du Voyage sentimental. Le titre est : Que ce fat une bonne journée que celle des pots casse's. Si M. Suard veut aller voir mademoiselle de Lespinasse lundi matin, elle lui communiquera le chapitre, qui est charmant et meilleur que beaucoup de ceux que M. de la Fresnaye a traduits. On observe à M. Suard que mademoiselle Lespinasse n'abusera point de sa patience, qu'elle se bornera à deux chapitres de Sterne, comme madame du Bocage s'est bornée à faire deux poèmes épiques. »

Dans la notice qu'il a mise en tête des Lettres neufchdteloises, roman de madame de Charrière, M. Sainte-Beuve raconte que celte dame composait pour elle et pour ses amis, au jour le jour, à bâtons rompus, que la moindre circonstance de société, une lecture, une conversation du soir faisait naître un opuscule de quelques matinées, que malgré les soins qu'il a pris sur les lieux, il ne se flatte point d'avoir tout recueilli, et qu'on pourrait bien encore découvrir un jour quelque roman inconnu échappé à cette plume élégante. Celui dont il est fait mention dans la lettre qui suit, adressée à Suard, ne serait-il pas cet inconnu?

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