‹ Mémoires et correspondancesChapitre 20 sur 97 · LE COMTE DE GEMMINGEN A SUARD · texte numérisé non relu

LE COMTE DE GEMMINGEN A SUARD

« Monsieur,

» J'ai trouvé la lettre dont vous m'avés honoré au retour d'un petit voyage que j'avois fait sur mes terres. Les feuilles que vous avés, en attendant, envoyées à monseigneur le margrave, lui sont parvenues très-régulièrement. Son Altesse continue à les lire avec beaucoup de plaisir et m'a ordonné de vous en marquer son contentement. La belle littérature, et tout ce qu'y peut (sic) avoir rapport sont des objets qui intéressent particulièrement la curiosité de ce prince ; il reçoit le Mercure et n'a pas d'autres journaux. Je crois que vous l'obligeriés, monsieur, en indiquant lesquelles feuilles périodiques sont celles que vous préférés; votre correspondance sera facilitée parce moyen-là, quoique j'ose assurer que tout ce qui part de votre plume est également intéressant au margrave. Les mauvais ouvrages, ou ceux qui ne passent pas le médiocre, ne méritent pas de censures ; il suffit qu'on sache qu'ils ont paru et qu'ils ne méritent pas d'être lu : au lieu que vous obligerés le margrave en indiquant les bons livres qui paraissent, en fait d'histoire, de politique, de belle littérature et de philosophie, et qui méritent d'entrer dans la collection que monseigneur s'est proposé de faire. Vous avez vu, monsieur, par le catalogue que mademoiselle Clairon vous a communiqué, qu'elle n'est rien moins que complette, et qu'il y manque beaucoup pour en faire une bibliothèque bien choisie. Vos connoissances y suppléeront, et monseigneur sera charmé de former sa collection sur vos avis. Nous avons maintenant le bonheur de posséder, mademoiselle Clairon à notre cour. Tous ceux qui ont le plaisir de faire sa connoissance en sont enchantés. Elle mérite de toute façon les éloges d'une nation aussi éclairée que la vôtre

et l'estime qu'on ne sauroit refuser à son cœur et à ses talens. J'espère, au reste, que vous voudrés bien continuer à m'honorer de votre correspondance et de votre amitié, que je tâcherai de mériter par l'estime la plus parfaite, avec laquelle je serai sans cesse , monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

» DE GEMMINGEN. »

» A Anspach, le 22 mai 1773. »

On n'a jamais su qu'à peu près et en gros comment la Correspondance de Giïmm et de Diderot a été faite, et quels écrivains y ont participé ; mais on ne sait pas encore quelle part revient exactement à chacun dans la fabrication , qu'on me passe le mot, de cette chronique clandestine. On le saura désormais, du moins pour les cinq volumes qui en sont comme la fleur, publiés par Joseph Bancet, en 1812, et qui, formant, dans l'ordre de date, la seconde partie de cette correspondance, en sont la première dans l'ordre de publication.

Des deux pièces qui s'y rapportent et qu'on va lire, la première est une déclaration de Meister, principal collaborateur de Grimm, touchant les procédés et les instruments appliqués à la composition des cinq volumes publiés en 1812; l'autre est une lettre du libraire Buisson, qui nous fait savoir comment la partie, éditée par Suard en 1 81 3, a été frustrée de ces anecdotes piquantes et scandaleuses qu'on remarque dans la précédente.

A peine ces cinq volumes furent-ils publiés, qu'ils donnèrent lieu à des réclamations de la part de gens qui s'y trouvaient nommés et d'autres qui ne l'étaient pas comme ils l'auraient voulu. Ceux qui ne réclamèrent pas étaient morts, mais ils n'en protestèrent pas moins par l'organe de leurs ayants cause, Suard s'y vit assez mal traité, ainsi

que son bon ami Morellet. Il s'en pleignit à Meisler, retiré alors à Zurich, qu'il savait être l'auteur de la plus grande partie de ces cinq volumes. Meister lui répondit ce qui suit :

«27 juillet 1812.

» Mon respectable et généreux ami, que vous êtes bon d'avoir daigné répondre et si promptement, et d'une manière si douce et si consolante à mes tristes lamentations! Si madame M...1 avait seulement trente ans de moins , elle vous aurait embrassé de tout son cœur pour vous remercier de l'instant de calme et de courage que m'a rendu votre aimable lettre. Mais, hélas ! mon chagrin vient d'être cruellement renouvelé en parcourant l'ouvrage que je n'ai reçu qu'avant-hier. Il n'y a peut-être pas, dans ces cinq malheureux volumes, deux cents pages qui soient de M. de Grimm. Le premier et les quatre cinquièmes du second, comme il est trop facile de s'en apercevoir, ont été principalement rédigés par Diderot, durant un premier voyage que fit son ami en Saxe et en Prusse. Hélas ! je suis en conscience plus ou moins coupable de tout le reste. Que de doux et de pénibles souvenirs ne m'ont point rappelé (sic) la compilation de ces feuilles, qui ne furent jamais adressées à personne que sous la promesse du secret ! Le printemps de soixante et treize, M. de Grimm accompagna le prince de Hesse-Darmstadt en Allemagne et de là en Russie. En 75, il fit le voyage d'Italie avec le comte de Romanzoff et le ramena de Naples à Pétersbourg. Ce fut l'époque de sa plus longue absence. De retour à Paris, il me remit toute la boutique avec ses charges et ses bénéfices. Mais le portefeuille de M. Diderot, jusqu'à sa mort, ne cessa point d'être à ma disposition. Je ne manquai pas non plus de mettre à contribution l'esprit et la mémoire de toutes les autres personnes que je voyais alors, moins pour soulager ma paresse que pour répandre

i jyjme Meister, sa femme.

plus de variété sur cette fatale besogne. Madame d'Epinay s'est cru (.sic) longtemps engagée à me fournir un assez grand nombre d'articles, mais qu'elle me permettait d'arranger à ma manière. C'est une légère consolation pour mon cœur de pouvoir vous assurer que celui qui vous a particulièrement blessé n'est pas de moi ; je ne puis en dire autant de ceux de M. Morellet, et j'en suis désespéré, car ses derniers écrits , durant le plus terrible des orages politiques, m'ont inspiré pour lui la plus juste et la plus tendre vénération.

» Vous voyez, mon respectable ami, qu'au fond j'ai beaucoup plus à me plaindre de M. Bancet que feu mon excellent ami. Il ne lui a mis que du blanc et du rouge, tandis qu'il m'a barbouillé de noir et m'a écorché de toutes les manières. S'il y a dans les morceaux que je ne puis désavouer beaucoup de bêtises, de négligences et d'incorrections qui doivent être mises sur mon compte, il n'en est guère moins qui sont évidemment des fautes de copiste, qu'il n'auroit tenu qu'à lui de corriger. Pendant longtemps, j'avais quinze ou seize copies à revoir, et vous comprenez combien de méprises l'ennui d'une pareille révision ne pouvait manquer de laisser échapper. Je ne puis accuser jusqu'à présent M. Bancet de beaucoup d'additions faites malicieusement à mon travail. J'aurais plutôt à me plaindre de quelques suppressions, entre autres d'un ou deux articles trop flatteurs pour moi de Diderot sur l'Origine des principes religieux, et sur les persécutions que m'attira cette imprudence philosophique ; d'une analyse faite avec assez de soin de l'Eloge de Colbert, que je me suis rappelée, parce que je lui dois le témoignage le plus sensible d'une bienveillance et d'une amitié, qui, depuis, ne se sont jamais démenties, etc. Mais je remercie M. B... et son censeur du retranchement de plusieurs morceaux dont la tendance irréligieuse aurait fort affligé mes rapports et mes sentiments actuels.

» Que faire à tout cela? Le conseil que vous me donnez, mon

excellent ami, c'est bien celui que je nie donne aussi le plus volontiers. Il n'en est point Je plus analogue à mon caractère, à toute ma manière d'être. Jouir du repos dans mon intérieur et surtout ne troubler jamais celui de personne, est depuis longtemps le plus cher, le plus constant de mes vœux, plus que jamais à l'âge où je suis. Mais il n'en est pas moins dur de se voir à la fripperie de son vivant, et de n'oser pas même crier au voleur , crainte de se voir encore plus déchiré qu'on ne l'est déjà. Dans le pays dont la politique nous fait payer si cher notre sucre et notre café, pour un délit de ce genre, on eût obtenu de belles et bonnes indemnités. Dieu me garde d'y songer ! Cependant, s'il était un moyen sûr et sans éclat d'empêcher du moins que l'on ne continue de me dépouiller, et de m'exposer ainsi tôt ou tard à toute sorte de regrets et de chagrins, combien j'en rendrais grâce au bon ange qui voudrait me l'indiquer !

» Comme il existait dans les différentes cours de l'Europe, depuis les bords de l'Arno jusqu'à ceux de la Neva, quinze à seize copies du malheureux manuscrit, il n'est pas facile de découvrir où il a pu être volé. Ce que je crois savoir d'une façon assez positive, c'est qu'on a imprimé Jacques le Fataliste, la Religieuse et les Observations sur la peinture, d'après la copie de la correspondance trouvée lors du pillage des effets de M. de Grimm, en 92.

» Voilà, mon digne et généreux ami, tous les renseignements que je suis en état de vous donner sur l'affaire, dont malgré ma pauvre philosophie et vos sages avis, je me désolerai longtemps encore.

» Je vous conjure de n'en rien faire et de n'en rien dire qui puisse me trahir davantage, fût-ce même de la manière qui pourrait le plus consoler mon amour-propre. Ce que je redoute encore beaucoup, ce sont les inquisitions et les indiscrétions de MM. les journalistes allemands. Il en est qui sont fort à même

de savoir tout ce que je viens de confier à votre douce et prudente amitié.

» Veuillez faire agréer, je vous prie, tous mes respects à madame Suard, et recevez vous-même l'éternel hommage de la plus vive reconnaissance et de l'attachement le plus tendre et le plus respectueux de votre pauvre Suisse. » y. f. e. »

« Je me trouve bien plus vieux que vous, et des chagrins comme celui que j'éprouve en ce moment me vieillissent encore plus que la fin passablement prochaine de mon quatorzième lustre.

» Je n'ai pas pu me procurer encore la satisfaction de lire les articles dont vous avez enrichi la seconde livraison de la Biographie universelle. J'ai surtout la plus extrême impatience de voir celui de Bacon, dont je me suis fort occupé ce printemps.

» L'illustre voyageuse1 est allée, dit-on, de Vienne à Salonique, apparemment pour se rapprocher du théâtre d'un poëme en prose qu'elle avait le projet d'entreprendre, il y a quelques mois, Richard Cœur de Lion.

* A Z. (Zurich, selon le timbre de la poste), ce 2" juillet. »

Ainsi Meister se défend, avec un grand air de sincérité, d'être pour rien dans les morceaux qui ont affligé Suard ; mais il avoue qu'il n'en peut pas dire autant de ceux qui regardent Morellet. En même temps, il entre dans les détails les plus circonstanciés sur la manière dont ces cinq volumes ont été exécutés, soit par les auteurs, soit par l'éditeur. Ainsi, selon lui, il n'y a pas, dans ces cinq volumes, deux cents pages qui soient de Grimm; Diderot a fait le premier et les quatre cinquièmes du second; tout le reste est de Meister seul. De plus, il déclare que,

1 Madame de Staël.

pour se renseigner, il mettait à contribution, outre le portefeuille de Diderot, toutes les personnes à qui leur esprit ou leur mémoire pouvait fournir quelque chose d'intéressant; il nomme madame d'Epinay; elle s'était crue, dit-il, engagée, et s'il ne donne pas le motif de cet engagement, c'est que Suard à qui il s'adresse le savait aussi bien que lui, aussi bien que nous le savons nous-mêmes. Les droits que Grimm avait sur la personne de madame d'Epinay s'étendaient jusque sur sa plume. On voit encore que le manuscrit qui avait servi à la publication des cinq premiers volumes, avait été volé on ne sait où, et que Jacques le Fataliste, la Religieuse et les Observations sur la peinture, furent imprimés à part, d'après un autre manuscrit trouvé chez Grimm, lors du pillage de ses effets en 1792. Ces déclarations ont leur prix, et je n'ai garde d'y insister.

Maintenant, si on veut bien lire dans la Correspondance de Grimm, le morceau dont Suard avait été blessé, on conviendra qu'il ne valait pas la peine que son indifférence philosophique en fût si fort troublée. C'est que sa considération s'étant singulièrement "accrue depuis trente-six ans, époque où remontait l'événement qui avait donné lieu à cet article; il craignait qu'elle n'en souffrît quelque atteinte, sinon quelque diminution. La lettre de Meister ne nous dit pas quel était ce fameux article; mais, sur quatre ou cinq qui concernent Suard, il est facile de voir que la plainte de l'académicien portait sur l'analyse de son discours de réception à l'Académie (t. m, p. 149). Suard, avec son esprit ferme, mais modéré et conciliant, s'était attaché dans ce discours à démontrer longuement et avec beaucoup d'efforts que la philosophie, loin de nuire aux

arls, aux bonnes mœurs, à la religion, leur avait été infiniment favorable. Véritablement, la religion est ici de trop. D'où la remarque du critique, « qu'il s'était contenté longuement de prouver combien il était bon chrétien, ce qui n'était pas du tout la chose qu'il importait de prouver à l'Académie. » Le critique continue sur ce ton railleur, et, en combattant la thèse de Suard, il soutient avec beaucoup de verve la thèse contraire.

Morellet était plus fondé à réclamer, sa traduction des Dclits et des Peints, de Beccaria, étant traitée dans le deuxième volume (p. 432) avec une sévérité qui va jusqu'à l'insolence. Le critique l'appelle une défiguration de l'original; car, ajoute-t-il, « par une présomption bien ridicule et bien impertinente, il crut qu'il lui était réservé de mieux ordonner ce traité : en conséquence, il le dépeça par morceaux, et le recousut [sic] comme un habit d'arlequin, bien résolu d'avoir rendu un service important à son auteur original. Celui-ci, très-offensé, eut cependant la faiblesse de remercier son dépeceur. »

Une autre critique très-spirituelle et très-satirique atteignait le même personnage au sujet de son Portrait de madame Geoffrin (t. iv, p. 40.5). Morellet y avait traité à fond de la libéralité, et développé dans le plus grand détail ce qu'il appelait l'humeur donnante de madame Geoffrin. « L'humeur donnante! s'écrie Meister : ce mot a pour son oreille un charme suprême. Il a l'art de le ramener presque à chaque page et de lui donner toujours une grâce nouvelle. » Et ne croyez pas que la reconnaissance de Morellet envers madame Geoffrin, de laquelle il avait hérité 1,200 livres de rente, l'ait porté à louer une vertu si modeste avec tant d'éclat, peut-être avec tant d'in-

discrétion : « Non, la reconnaissance la plus vive est aussi simple, aussi délicate, aussi réservée que le sentiment qui la fait naître... Il est à présumer qu'il a eu un projet plus essentiel, plus digne d'un philosophe que celui de satisfaire simplement le besoin de son cœur, et son secret est dans son épigraphe : Utile nobls proposuit exemplar, elle a laissé un exemple utile à suivre. 0 vous, mesdames, qui prétendez à la môme considération, à la même célébrité que madame Geoffrin, voyez ce qu'il faut faire et surtout pour les gens de lettres; car, comme l'observe finement l'auteur dans une note : « II faut autre chose que des dîners pour occuper dans le monde la place que cette femme estimable s'y était faite. » En d'autres termes (car cette tirade est aussi longue qu'embarrassée et obscure) , Morellet proposait aux dames de donner aux gens de lettres, non pas seulement des dîners, mais des pensions, avant ou après leur mort, si elles voulaient être dans le monde sur le même pied que madame Geoffrin, et avoir comme elle de belles oraisons funèbres. Cette insinuation de Meister passait un peu la raillerie, et il a raison d'en faire son meâ culpâ.

L'intérêt, le scandale même qu'avait excité la seconde partie de cette correspondance, nonobstant les coups de ciseaux de la censure, faisait désirer vivement au public alïriandé l'impression des deux autres; elles parurent toutes deux en effet la même année, 1813, et presque en même temps. Suard, à qui avait été confié le manuscrit de la première, en retrancha les personnalités injurieuses à l'égard des morts et surtout des vivants, les traits contre les mœurs, ceux, contrôla religion et ses ministres, et généralement tout ce qui pouvait tomber sous le coup delà ré-

probation des honnêtes gens. Mais cela ne faisait pas le compte du libraire Buisson, lequel avait édité la seconde partie, et y avait beaucoup gagné. Il n'entendait pas se mettre en frais de nouveau pour des choses qui n'intéressaient que la littérature; il voulait des traits malins et satiriques contre les auteurs vivants, les prêtres, les personnes de l'ancienne cour, et les personnes en crédit; il voulait enfin du scandale; sans quoi il y mangerait son avoir et mourrait à l'hôpital. Suard eut toutes les peines du monde à réduire au bon sens cet impudent spéculateur, lequel avait bien osé lui écrire ce qui suit :

Monsieur,

» Voilà les deux ouvrages que vous me demandez à compte de nos arrangemens sur les supplémens à la correspondance de Grimm.

» Dans votre lettre d'hier, vous me dites que le propriétaire de ce manuscrit, s'occupe cl y faire quelques corrections d'après des idées de convenances particulières. Nous verrons quel genre de corrections cette personne y fait, car si elle faisait disparaître, comme j'ai eu l'honneur de vous l'observer à notre première entrevue, les traits malins et satiriques contre les auteurs vivants, et surtout contre les prêtres, ou contre les personnes de l'ancienne cour et autres individus plus ou moins en crédit , vous comprenez , monsieur, que le surplus de cette correspondance restant purement littéraire, n'aurait pas, bien que spirituelle et anecdotique, la vogue des cinq volumes que j'ai déjà publiés, et ne mériterait plus, par le temps affreux qui court, où le commerce est anéanti, les honneurs de l'impression. Vous êtes vous-même, monsieur, bien convenu de tout cela avec moi , et que de pareilles suppressions ne pouvaient avoir lieu sans rendre nulle l'édition future. Nous verrons donc.

dis-je, les corrections du propriétaire, et je vous prie, monsieur, de vouloir bien m'avertir dès que vous aurez reçu le manuscrit qui doit former le premier volume. Je vous prie d'agréer, monsieur, l'assurance de ma haute considération.

» buisson. »

» 10 octobre 1812. »

Les honneurs de l'impression ! Il faut avouer que voilà des honneurs bien placés. La diffamation et les gravelures, tels sont les moyens par lesquels Buisson pensait relever le commerce de la librairie et entretenir sort ménage! Je me rappelle, à ce propos, la réponse que fit Érasme (lettre m du livre xxi] à un de ses amis qui excusait un éditeur de libelles, par la raison que cet homme ne savait comment faire pour nourrir sa femme et ses enfants : « Qu'il mendie! s'écrie Erasme, ou qu'il prostitue sa femme; car ce crime serait moindre que celui de ruiner la réputation de son prochain ! » La réponse est brutale, mais s'explique par la situation d'Erasme, qui était alors déchiré dans d'affreux libelles. On voit assez d'ailleurs que sa malédiction n'est qu'une figure de rhétorique ; il était trop bon homme pour en souhaiter l'accomplissement.

Voici une très-belle lettre de Brunck à Suard, à qui il avait demandé d'intervenir auprès de Necker pour obtenir que son Sophocle fût imprimé avec l'aide du gouvernement français. Tout ce qu'il y aurait à dire des services rendus aux lettres grecques par cet illustre philologue ne pouvant être dit avec autant d'exactitude, de clarté et en aussi bon style qu'il le fait ici lui-même, je m'abstiens de toute réflexion et je lui cède le parole :

« Strasbourg, le 1er janvier nso,

» J'ai appris, monsieur, par mon ami M. du Saulx, avec quelle chaleur vous aviez bien voulu vous intéresser au succès d'une demande que j'ai faite à M. Necker. Je serois flatté d'être autorisé à penser que vos sentiments pour moi eussent excité votre zèle ; mais je me borne à croire qu'il n'a eu d'autre motif que votre amour pour les lettres. Ma reconnoissance en est d'autant plus vive ; elle est indépendante de la décision, et si j'ai différé jusqu'à ce moment à vous en assurer, c'est que je n'ai pas voulu avoir l'honneur de vous écrire sans vous mettre en état déjuger par vous-même de l'objet de mon travail. Agréez, monsieur, le volume ci-joint. Je sais que vous avez le goût que les plus grands hommes de tous les siècles n'ont point regardé comme une foiblesse , et sur lequel je suis plus intéressé que personne à ce qu'on ne jette point de ridicule . celui des beaux livres. J'ai tâché, par tous les moyens qui ont dépendu de moi, de rendre celui-ci cligne d'occuper un petit coin de votre bibliothèque. En le feuilletant, vous remarquerez que ces tragédies sont imprimées de la même manière que le sont les vôtres, que les noms des personnages sont mis entre lignes en lettres capitales, et que les vers de différentes mesures sont distingués ; ce qui n'avoit encore jamais été fait; que le texte n'est plus entrecoupé de titres ridicules dont les seuls qui dussent être conservés sont mis à la marge. Si vous lisez ces tragédies, vous trouverez dans la leçon un grand nombre de différences considérables autorisées par de bons manuscrits, ou par des conjectures dont la vraisemblance approche de la certitude. Mais surtout vous remarquerez dans les chants des chœurs une chose très-importante, qui est la restitution du mètre. La plupart des éditeurs des pièces dramatiques grecques n'entendoient rien au méchanisme et à la fabrique du vers, de sorte qu'il y a peu de pièces où l'on ne trouve un grand nombre de lignes qui ne sont pas plus des vers que ce que j'ai l'honneur de vous écrire. Cela

esl pourtant très-essentiel ; car il est certain que, dans les chants des chœurs, surtout ceux, qui sont divisés en strophes et en antistrophes, dont une partie se chantoit sur la même mélodie que l'autre, s'il y avoit eu disparité de mesure dans les vers correspondants , le peuple d'Athènes, qui avoit l'oreille fine, comme on en peut juger par le mot connu d'une marchande d'herbe à Théophraste, auroit sifflé le poète et le chanteur, comme notre parterre siffleroit un balourd qui feroit rimer corbeille avec tarte à la crème. En général, on peut dire que tout est à faire pour mettre les gens de lettres en état de lire avec plaisir et avec fruit ce qui nous reste du théâtre des Grecs, qui, malgré des éditions multipliées, copiées la plupart les unes sur les autres, est demeuré dans un état pitoyable. J'en donnerai dans peu la preuve convaincante, en publiant dans un petit volume, qui est actuellement sous presse, la tragédie des Bacchantes. Il est impossible d'y rien comprendre dans aucune édition, parce que les noms des personnages y ont été jetés au hasard, et s'y trouvent placés tout au rebours de la raison. C'est cependant la pièce la plus intéressante d'Euripide. Ce poète qu'on a appelé le philosophe de la scène n'étoit pas comme feu M. Jean-Jacques ; il n'avoit pas du tout l'envie d'être martyr de la philosophie. Les tracasseries qu'il avoit vu susciter à son maître Anaxagore avoient commencé à l'en éloigner un peu : ensuite l'exil d'Alcibiade et peut-être la mort de Socrate lui firent peur. Pour échapper à l'inquisition , il composa sur ses vieux jours les Bacchantes, où, dans la vue de persuader au peuple qu'il étoit plein de respect pour les opinions reçues, il consacra l'excès le plus affreux du fanatisme, la mort de Penthée déchiré par sa mère et par ses tantes. M. du Saulx a dû vous montrer, monsieur, deux feuilles de l'édition de Sophocle telle que je me propose de la donner. Le docteur Musgrave vient de publier en Angleterre un Ewripide à peu près semblable, quant au format et au caractère, mais très- différent pour le

goût, pour la grâce et pour l'exactitude. Il fourmille de fautes de toute espèce. J'en ai fait assez connoître les défauts en rendant d'ailleurs justice à l'érudition, à la sagacité et au jugement de l'éditeur. Voyez seulement, dans le petit livre ci-joint, l'avant-dernière note de la page 393. Le docteur convient de tout avec moi ; il sent qu'il n'a pas répondu à l'attente du public, que son ouvrage est manqué, et il se prépare à en donner une seconde édition, dès que la première sera débitée II a beau jeu pour cela, car il ne lui en coûte rien. C'est l'université d'Oxford qui a fait les frais d'impression de la première édition. Voilà ce qui, en plus grande partie, m'a fait naître l'idée de demander au roi des secours pour l'impression du Sophocle. Se pourroit-il que le roi de France ne fût pas en état de faire ce qu'a fait une société de théologiens? J'ai présenté à M. Necker des motifs qui lui sont personnels. J'ai envoyé hier à mon beau-frère un petit mémoire qui justitie les foibles prétentions que je puis me permettre d'avoir. D'après cela, on fera ce qu'on voudra. Je suis embarqué pour cette édition de Sophocle ; il n'y a plus moyen de reculer : je la donnerai aussi parfaite qu'il dépendra de moi, au risque d'y perdre beaucoup Mais je m'en tiendrai là, et je laisserai aux étrangers le soin de donner la suite des poètes dramatiques. Si quelque littérateur anglais entreprend de donner Eschyle, et que j'en sois averti à temps, je lui proposerai d'adopter ma manière, et de ne pas suivre le pont aux ânes, comme a fait le docteur Musgrave, à qui j'ai mandé que si M. Baskerville s'avisoit d'imprimeries tragédies de Racine, comme il a fait imprimer celles d Euripide, cet habile artiste auroit beau en faire un chef-d'œuvre de typographie et le donner pour un schelling , personne n'en voudroit.

» J'ai l'honneur d'être avec le plus sincère et le plus respectueux attachement, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. » brunck. »

Parmi les autographes ayant, appartenu à Suard, j'en ai trouvé un assez grand nombre de la main de personnages anglais, entre autres, de Hume, de Garrick, de Robertson et de Wilkes. Les lettres de ce dernier, toutes inédites, en sont la partie la plus considérable comme aussi la plus piquante, et abondent en faits curieux, politiques et littéraires, relatifs aux deux pays. Almon a publié cinq volumes de lettres de Wilkes, mais aucune ne met plus à découvert que celles dont je suis possesseur, les pensées intimes de l'homme, son orgueil, son ambition, ses folles espérances, et malheureusement aussi ses mauvaises mœurs et le cynisme de ses discours. Elles ont été écrites à Suard pendant la lutte du fameux démagogue contre le gouvernement anglais, et durant sa détention à la prison du Banc du roi. J'avais eu le dessein de les donner ici avec les autres ; mais comme elles sont très-nombreuses et qu'elles ont un intérêt à part, j'ai pensé qu'elles devaient être l'objet d'un travail particulier, et je les ai réservées à cet effet.

Les lettres de ces quatre personnages, à l'exception d'une seule, qui est de Hume, sont écrites en anglais, et c'est en français naturellement que je les donne ici. Elles appartiennent à notre histoire littéraire dont elles éclaircissent quelques points, et elles ont en outre assez de mérite par elles-mêmes pour que le public me sache gré de les lui avoir communiquées.

C'est en 1768 que Suard traduisit V Histoire de Charles- Quiitt, par Robertson. Hume l'avait proposé pour traducteur à l'historien anglais, qui l'agréa en ces termes :

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