ROBERTSON A HUME
« Mon cher monsieur,
» Ce n'est point par négligence que j'ai tardé à vous répondre, ni qu'il me soit indifférent d'avoir M. Suard pour traducteur. Je regarde au contraire ce choix non-seulement comme une bonne fortune, mais comme un honneur. Je vous prie de l'en assurer et de lui faire mes compliments les plus respectueux. J'ai tout concerté avec Strahan (l'éditeur anglais) de manière à l'arranger. Je le lui écrirai par le courrier prochain , et je lui expliquerai tout ce qui concerne cette affaire. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage, la poste étant prête à partir. Je vous écrirai jeudi. En attendant, je suis très-sincèrement votre
» WILLIAM ROBERTSON
» Collège, août 2 (1768). »
Selon sa promesse, Robertson écrivit le surlendemain à Suard la lettre suivante :
« Monsieur,
» J'apprends par M. Hume que vous êtes venu à Londres peu de temps après que j'en étais parti. Je regrette vivement que ma mauvaise étoile m'ait privé du plaisir de m'y rencontrer avec vous. J'aurais été heureux de m'entretenir avec un homme à qui je suis si fort obligé, et j'aurais eu en même temps l'occasion de vous exprimer le parfait contentement que je me promets de votre traduction de l'Histoire de Charles-Quint. Si ce livre a réellement les qualités que mes amis veulent bien y reconnaître, il attirera nécessairement plus d'attention sur le continent qu'en Angleterre. Je craignais de tomber entre les mains de quelque traducteur à gages de Paris ou de La Haye, qui aurait ajouté ses propres bévues à mes défauts ; me voilà
maintenant débarrassé do toute inquiétude de ce genre. Je sais que mon livre gagnera à être tourné dans une autre langue, et qu'il paraîtra avec des beautés qui ne seront pas les miennes.
» M. Strahan, propriétaire et imprimeur de ce livre, est ici (à Edimbourg) à présent, et j'ai obtenu de lui qu'il vous enverrait les feuilles au fur et à mesure qu'elles seront imprimées; de sorte que vous aurez au moins quatre mois d'avance sur toute personne qui penserait à le traduire. 11 exige cependant que le volume actuellement sous presse soit achevé à moitié avant de vous en envoyer une partie, et il vous prie d'avoir bien soin que la copie anglaise qu'il vous expédiera ne passe pas en d'autres mains que les vôtres. M. Strahan sera à Londres d'ici à trois ou quatre semaines , et alors il s'entendra avec M. Hume sur la manière de vous transmettre les feuilles et comment il pourra le faire le mieux à votre convenance.
» L'ouvrage se composera de trois volumes in-4°, chaque volume d'environ quatre cent cinquante pages. Le premier volume contient un tableau des progrès de la société en Europe, gouvernements, lois et mœurs, à partir de l'état de barbarie qui fut la suite de la corruption des peuples du Nord, jusqu à la renaissance de l'ordre et de la civilisation; il se termine par le récit de la constitution politique des grandes nations européennes, au commencement du xvie siècle. C'a été la partie de mon entreprise la plus pénible; elle m'a obligé cà faire des recherches très-minutieuses sur les mœurs et les lois du moyen «âge. Mais, s'il m'est permis de porter un jugement sur mon propre travail , j'ai l'espoir qu'on trouvera cette partie la plus utile et la plus estimable de l'ouvrage. Comme je désire lui donner tout le soin, le poli et l'élégance dont je suis capable, je ne ferai pas imprimer ce volume avant que les deux autres ne soient achevés. Le second vous arrivera le premier. J'y donne, presque au commencement, un long exposé de l'origine et des progrès de la Réformation. Je crains que l'histoire de cet
événement, écrite par un ministre protestant, ne vous semble trop partiale pour être publiée en France. Vous jugerez peutêtre à propos de faire ce qu'a fait M. La Chapelle, traducteur de Y Histoire d'Ecosse, à l'égard de quelques passages traités à ce point de vue dans cette histoire. Il a franchement traduit ce que j'avais écrit, se contentant de rejeter dans des notes en petit nombre quelques observations critiques propres à empêcher que le lecteur soit choqué. Si vous approuvez cette méthode et la jugez nécessaire, j'en serai plus charmé que d'altérations faites à mon texte. J'espère que, à l'exception de ce qui a trait à la religion, nul autre sentiment ne vous paraîtra assez injuste ou assez mal fondé , pour que vous en demandiez le changement.
» Pardonnez à l'importunité d'une lettre aussi longue. L'obligation que je vous ai me permet à peine de voir en vous un étranger, et je vous ai écrit ou, pour mieux dire, j'ai causé avec vous avec la familiarité et la loquacité d'une vieille connaissance.
» Je vous prie de me croire avec un profond respect, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
» WILLIAM ROBERTSON
» Collège d'Edimbourg, i uoùt 1768.
Cette traduction fut le plus considérable des titres littéraires de Suard aux suffrages de l'Académie française, en 1772. Mais alors son élection, pour des motifs dont il sera parlé ailleurs, ne fut point ratifiée par Louis XV. Les ennemis de Suard lui contestèrent cette traduction et ils faisaient assez entendre qu'il l'avait pillée de Le Tourneur. Il dut se justifier de cette imputation par une lettre adressée au Mercure (16 mai 1772), et expliquer les faits qui avaient pu y donner lieu. Ce qu'il y a de remarquable dans
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celte lettre, c'est le peu de cas qu'il fait des traductions en général et l'espèce de dédain avec lequel il s'explique à ce sujet. Il y a là une affectation qui dépasse de beaucoup les limites de la modestie, et comme Suard était naturellement modeste, on ne comprendrait pas son procédé, si l'on voulait y voir autre chose qu'une protestation contre un titre académique qu'il récusait et un trait lancé contre Le Tourneur, traducteur fécond et déjà fameux avant lui.
« Je n'attache certainement, dit-il, aucune importance à cette traduction, je n'y ai pas mis mon nom, et il n'a pas tenu à moi que je n'en fusse point connu pour l'auteur. La gloire qu'on peut retirer d'une traduction médiocre ne vaut la peine ni d'être partagée, ni d'être disputée; et je ne me serais jamais avisé de revendiquer la propriété de cet ouvrage si l'on ne m'avait accusé d'avoir voulu me faire honneur du travail d'autrui. »
Dans un fragment d'une lettre qu'il écrivit alors au prince de Beauveau, lettre inédite, et qui sera reproduite en son lieu, il explique ce qui a pu faire croire et dire qu'il s'était approprié le travail de Le Tourneur : « Pressé par un libraire, et craignant d'être prévenu par quelque traducteur hollandais, j'avais voulu associer M. Le Tourneur à une traduction de Charles V. Il avait traduit en conséquence environ un volume in- 12 du milieu de l'ouvrage ; mais sa traduction était si inexacte par le sens et si plate par le style, que j'ai été obligé de la refaire entièrement. J'ai pour preuve son manuscrit et ses lettres. D'ailleurs, il m'a donné par écrit un désaveu du bruit qui s'est répandu. »
Cette déclaration a d'autant plus de poids, que le style de Le Tourneur n'est à comparer, sous aucun rapport, à
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celui de Suard, et la fidélité et L'élégance, qualités principales de la traduction de Y Histoire de Charles-Quint, sont précisément celles qu'on trouve le moins dans les traductions de son rival.
Robertson eut donc tout lieu de s'applaudir du choix qu'il avait fait. Vingt-trois ans plus tard, il eût bien voulu, sans doute, que ses Recherches historiques sur l'Inde, publiées en 1792, fussent traduites par le même écrivain ; mais, craignant que Suard n'en fût détourné par d'autres occupations, il le pria seulement de lui indiquer une personne qui comprît assez bien l'anglais pour traduire convenablement cet autre livre. Il lui écrivit en conséquence :
« Cher monsieur,
» Quoique j'aie été depuis longtemps privé du plaisir d'une correspondance directe avec vous, j'ai eu souvent néanmoins celui de recevoir des nouvelles du bien-être dont vous jouissez par M. Arbuthnot, sir John Hunter Blaw, M. Stewart et quelques autres de mes amis. Agréez mes très-vifs remerciements pour les attentions obligeantes que vous avez bien voulu leur témoigner à ma recommandation. Ils gardent tous un profond souvenir du plaisir et de l'avantage qu'ils ont retirés de leur admission dans votre société, et j'ai été comblé par eux de remerciements qui vous sont bien plutôt dus qu'à moi.
» Maintenant, je prendrai la liberté de vous importuner d'une affaire qui ne regarde que moi. J'ai été engagé par hasard, il y a quelque temps, dans des recherches littéraires qui ont abouti à un volume in-4°, auquel je donne pour titre : Recherches historiques sur la connaissance que les anciens avaient de l'Inde, et sur les progrès du commerce avec ce pays avant la découverte du passage du Cap de Ronne-Espérance. J'y ai ajouté un appendice, contenant une dissertation sur les
mœurs, le gouvernement, les lois, les arts, les sciences et la religion des Indiens.
» On n'est pas juge impartial de ses propres ouvrages, et je crois qu'il en est des auteurs comme des parents, lesquels ont une tendresse particulière pour l'enfant de leur vieillesse. Cependant, M. Stewart et d'autres de mes amis me disent que ce dernier ouvrage ne déshonorera pas ses aînés. Je sais. fort bien à quelle heureuse circonstance l'Histoire de Charles- Quint doit l'accueil favorable qu'elle a reçu sur le continent. Je n'ose guère espérer d'y présenter son frère cadet sous les mêmes dehors élégants; je crains que vos autres occupations ne vous empêchent de vous engager dans une entreprise aussi laborieuse. Quoi qu'il en soit, plein du désir de conserver la bonne réputation que j'ai acquise dans votre pays, je vous aurais la plus grande obligation si vous me recommandiez une personne qui comprît assez bien l'anglais pour me traduire convenablement. Le livre paraîtra à Londres dans les premiers jours d'avril. Les deux, tiers en sont déjà imprimés. Le volume ne dépassera pas 350 pages. Les éditeurs feront passer à Paris les fouilles imprimées de manière à donner à la personne que vous recommanderez l'avantage de devancer tout autre traducteur. Si vous écrivez à ML Strahan, imprimeur de Sa Majesté, à Londres, il enverra les feuilles conformément à vos instructions.
» Permettez-moi, en même temps, de vous demander la faveur d'une lettre de votre part, il me tarde de recevoir de vousmême des nouvelles de votre bien-être.
» En mettant la main à la plume, je m'étais proposé de vous exprimer mon étonnement et mon admiration, au sujet du spectacle extraordinaire que votre pays offre au genre humain. Votre Révolution est sans contredit le triomphe le plus éclatant de la raison et de la philosophie, car ce sont elles assurément qui l'ont faite. Quelques fausses mesures sans doute ont été prises, qui semblent inutiles et dangereuses au spectateur éloi-
IIU MEMOIRES ET CORRESPONDAiN CES
gué et imparfaitement renseigné; mais vous êtes les meilleurs juges de ce qui est convenable ou de ce qui ne l'est pas dans vos affaires.
» Rendez-moi la justice et faites-moi l'honneur de croire que je suis avec autant de sincérité que de respect, monsieur,
» Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
» WILLIAM ROBERTSON
» Collège d'Édimbaurg, février 28, 1791. »
Je m'imagine voir sourire Suard au dernier paragraphe de cette lettre, comme aussi à ces allusions au bien-être dont il jouissait. S'il avait, à l'exemple de tant d'autres, jugé comme Roberston des bons effets de la raison et de la philosophie sur la Révolution française, il en était déjà bien revenu, et sa haine contre ce grand événement avait crû à mesure que s'écroulaient les espérances qu'il en avait conçues. Il s'est exprimé à cet égard, soit dans les journaux, soit dans sa correspondance, avec une force, une éloquence, un courage et un esprit infinis. Dès le début de la Révolution, il en avait, pour ainsi dire, vu le terme. Il traitait l'Assemblée constituante d'usurpatrice du pouvoir suprême, l'accusant d'avoir déposé l'ancien roi de France, pour en créer un nouveau, à qui elle accordait le droit de sanctionner et de promulguer les lois, sans lui donner la puissance de les faire exécuter. « Cléopâtre, disait-il à cette occasion, indignée de ce que Pothin se fût emparé de l'autorité, s'en plaignit à César, et lui dit : Regem regnare jubé. On aurait pu, ajoutait-il, dire à l'Assemblée constituante : Décrétons que le roi puisse régner. » — « Vous avez, écrivait-il à des constituants, une haute opinion de la sagesse des Anglais ; respectez donc
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comme eux les anciennes institutions; déliez-vous, comme eux, de ce charlatanisme politique qui sacrifie toute une génération à une expérience. » La liberté pour lui n'était pas dans l'indépendance, mais dans la règle. En 1791, peut-être même dans le temps où Robertson lui faisait ces naïves confidences, Suard s'écriait : * Nous avons tout détruit avec une précipitation barbare, et quand nous avons voulu reconstruire, nous avons mis au jour une ignorance ridicule de tous les moyens de réédification. Nous n'avons su mettre en œu\re ni les hommes, ni les choses ; nous avons voulu commencer un nouvel édifice par le faîte, sans songer à établir des fondations. Il a fallu des échafaudages immenses pour faire des ouvrages qui s'écroulent au moment où l'on croit le travail achevé. » L'année d'avant, il écrivait et imprimait : « Nous entendons répéter à chaque instant que nous avons conquis la liberté; nous n'avons encore conquis que la Bastille. » Et il ajoutait : « Lorsqu'on entend ce cri de liberté sortir de toutes les bouches, on pourrait se croire un moment transporté à Athènes ; mais en lisant tous ces dégoûtants pamphlets où le saint nom de liberté est souillé par tant d'horreurs et d'absurdités, on ne peut se croire que dans les cavernes de la Béotie. » Enfin, et longtemps après, il n'était point encore réconcilié avec cette Révolution qu'admirait ingénument le vénérable principal du collège d'Edimbourg. « La Révolution, disait-il, a gâté le présent, le passé et l'avenir. Elle a dénaturé les institutions qu'elle n'a pas détruites. Toutes les idées qui sont venues depuis sont des idées de barbarie; tout ce qui est révolutionnaire est barbare. »
S'il m'était permis déjuger ici des opinions de Suard,
je dirais qu'elles trahissent les remords d'un homme qui, après avoir appelé de tous ses vœux un événement, où il ne voit se réaliser aucun des magnifiques effets qu'il s'en était promis, s'indigne comme un savant qu'on aurait convaincu d'une bévue, et règle sa colère non pas sur le dommage que la société a souffert de cet événement, mais sur les blessures qu'en a reçues son amour-propre.