QUERELLES LITTERAIRES
Tout le monde sait de quelle nature sont les liens qui unirent pendant vingt ans Voltaire et madame du Chàtelet. La part que l'une prit alors à tous les accidents de la vie de l'autre est attestée principalement par la correspondance qu'elle eut avec d'Argental, et qui a été recueillie et publiée par M. Hochet (Paris, 1806, in-12). La passion la plus vive et la moins voilée se manifeste dans la plupart de ces lettres. Toutefois la décence n'en souffre jamais, non plus que la haute raison de madame du Chàtelet et le jugement qu'elle porte sur les frasques de son bouillant ami. Tant qu'elle vécut, elle ne fut occupée qu'à le contenir, à le régler, et elle y réussit souvent. Toutes ses lettres témoignent de ses efforts à cet égard. « Il faut à tout moment le sauver de lui-même, dit-elle quelque part, et j'emploie plus de politique pour le contenir que tout le Vatican n'en emploie pour retenir la chrétienté dans ses fers. » Ce dernier mot est du temps. Elle dit ailleurs : « Je passerai toute ma vie à combattre pour lui-même contre lui-même. » — Et en parlant du Mémoire sur la Satire : « Je lui fais refondre son Mémoire;}'] trouve encore trop d'injures; il m'a promis de
les ôter toutes. » On a remarqué en effet qu'il règne dans ce Mémoire un ton de noblesse et de modération qu'on ne retrouve guère dans les autres écrits polémiques de Voltaire. Et pourtant ce Mémoire était dirigé particulièrement contre Desfontaines, qui attaquait journellement Voltaire, non-seulement dans ses ouvrages, mais dans son honneur et dans ses mœurs, contre Desfontaines, dis-je, qui avait été tiré, par les soins du poète, d'une prison infâme et sauvé peut-être de pis. On ne saurait donc assez admirer l'empire que madame du Châtelet eut alors et toujours sur le ressentiment de Voltaire; et il n'est pas déraisonnable de dire que si Voltaire, comme il l'espérait et le désirait, eût passé sa vie entière sous la conduite de madame du Châtelet, il ne fût point tombé, à une époque plus reculée, dans ces écarts affligeants qui ont causé tant de préjudice à sa mémoire, et qui l'ont fait descendre lui-même au-dessous de ses ennemis.
Vers la fin de 1736, Voltaire fut inquiété pour le Mon'' dam, dont quelques copies avaient circulé. Il parut d'abord prendre assez gaiement les susceptibilités du ministère à cet égard : « Je trouve, écrit-il à Thiriot (24 novembre 1736), qu'on a grande raison de s'emporter contre l'auteur dangereux de cet abominable ouvrage, dans lequel on ose dire qu'Adam ne se faisait point la barbe, que ses ongles étaient un peu trop longs, et que son teint était hâlé; cela mènerait tout droit à penser qu'il n'y avait ni ciseaux, ni rasoirs, ni savonnettes dans le paradis terrestre, ce qui serait une hérésie aussi criante qu'il y en ait. » Mais bientôt il dut rabattre de cette gaieté peu décente et médiocrement spirituelle, et pourvoir tout de bon à sa sûreté.
H i s r o K I Q l k s i ; r l i T t É El AI H B s . Il :>
Ce qu'il y avait de singulier dans cette affaire, c'est que le Mondain avait été trouvé chez un évoque, celui de Luron , Michel-Celse-Roger de Rabutin , comte de Bussy. D'autre part, le président Dupuy en avait fait faire et distribuer trois cents copies, très-déiigurées, au témoignage de Voltaire qui se plaignait souvent d'atteintes de ce genre portées à ses ouvrages, et qui s'en plaignait justement. Mais on ne prête qu'aux riches, dit-on, et malheureusement pour Voltaire, il avait un crédit énorme auprès de tous les écrivains sans mœurs, lesquels, soit pour lui nuire, soit pour accréditer leurs turpitudes, étaient les premiers à les attribuer à Voltaire, puis à les dénoncer.
Tout en soutenant que le Mondain était innocent, Voltaire protestait contre toute intention d'avoir voulu le publier jamais. Il assurait n'avoir jamais fait imprimer aucun de ces petits ouvrages de société, qui ne sont, disait-il, supportables qu'à huis-clos. Ainsi, il avait depuis dix ans constamment refusé de laisser prendre copie d'une seule page de la Pucelle, poème, à l'entendre, plus mesuré que celui de l'Arioste, quoique peut-être aussi gai. Ce parallèle lui plait; il y revient souvent. Enfin, malgré le soin qu'il avait toujours pris de renfermer ces enfants mal élevés dans sa maison, ils s'étaient mis quelquefois à courir les rues, et le Mondain avait été plus libertin qu'un autre.
Ses ennemis ne manquèrent pas de le rencontrer sur leur chemin. Ils étaient aux aguets des moindres imprudences de Voltaire; ils profitèrent incontinent de celle-ci, d'autant qu'ils y trouvaient l'occasion d'empoisonner le succès que la tragédie d'Alzirc avait tout récemment obtenu.
L'abbé Desfontaines ne fut pas un des moins alertes à le poursuivre. « Il alla, dit Voltaire, dans les notes du
Mondain, dénoncer celte petite plaisanterie à un prêtre nommé Couturier1, qui avait du crédit sur l'esprit du cardinal Fleury. Desfontaines falsifia l'ouvrage, y mit des vers de sa façon, comme il avait fait à la ffenriade. L'ouvrage fut traité de scandaleux, et l'auteur de la Henriadc, de Mérope et de Zaïre, fut obligé de s'enfuir de sa patrie. » Voltaire articulait ici contre Desfontaines deux imputations graves : celle de dénonciateur et celle de falsificateur. La seconde serait assez vraisemblable, Desfontaines étant sujet à caution ; je n'oserais me porter garant de la première. Quoi qu'il en soit, dans les choses de cette nature, il est toujours permis, il est même d'obligation stricte de douter des allégations de Voltaire; alors même qu'il y mêle les noms propres, comme autant de témoins à l'appui de sa parole, et qu'il semble par là fournir un moyen de la contrôler. Or, parmi les gens de lettres de ce tempslà, ceux qui, dans leurs querelles, croyaient devoir garder publiquement quelque mesure, n'avaient pas honte, quand ils n'espéraient pas avoir raison les uns des autres par la seule puissance du talent, de se dénoncer réciproquement à la police comme de vils coquins; ils s'entr'accusaient ensuite de ce vilain procédé, sans qu'aucun d'eux se souciât plus d'en être convaincu que d'en convaincre les autres. La grande prodigalité dont on usait dans l'échange de cette sorte de compliments en émoussaitla pointe, et la
1 L'abbé Couturier était supérieur général de Saint-Sulpice. L'évèque de Mirepoix lui avait remis en mourant son portefeuille des bénéfices pour le remettre au roi, comptant peut-être que le roi le lui laisserait : c'est ce qui a fait parler de cet abbé (pour succéder à l'évèque de Mirepoix). Mais c'est trop cafard pour être un ministre en cour, car c'est une place considérable. {Journal de Barbier, août 1755.)
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protection dont chacun avait besoin auprès du pouvoir, pour la libre publication de sa pensée, s'achetait volontiers à tout prix.
Cependant Voltaire avait quitté Paris. Il y était venu de Cirey passer quelque temps. Trois mois après, le scandale causé par l'ébruitement du Mondain le força d'en partir en toute hâte et de retourner à Cirey. Peut-être avait-il fini par comprendre que le cardinal de Fleury, ecclésiastique et premier ministre d'un État catholique, ne pouvait pas décemment laisser impuni l'outrage fait à la Bible par le Mondain; peut-être aussi pensait-il avoir offensé le cardinal par un éloge de Colbert, qu'il n'avait pas sans dessein introduit dans ce poëme; ce qui pouvait passer pour une satire de la politique de Son Éminence. Quoi qu'il en soit, il jugea prudent de s'éclipser et vint demander à Cirey des consolations et des conseils. Alors, s'entama entre madame du Châtelet et d'Argental, une correspondance ayant pour objet d'apaiser le cardinal, et surtout de le faire renoncer au projet de contraindre Voltaire à quitter momentanément la France, seul moyen, disait-on, de suspendre les poursuites. Un moment, d'Argental crut y avoir réussi, et c'est sur la foi de ses assurances à cet égard, lesquelles contrebalançaient les rapports alarmants de Berger, que madame du Châtelet lui écrivit la lettre qu'on va lire. Cette lettre n'est datée que du 28 tout court ; mais c'est évidemment du 28 octobre au plus tôt, ou du 28 novembre 1736 au plus lard, qu'il s'agit ici. Et à ce propos, je remarquerai que presque toutes les lettres, les premières surtout, de madame du Châtelet, publiées par M. Hochet, sont fort mal datées. Je ne citerai que la première, où il est question du Mondain, que l'éditeur a datée de décembre 1734. Or,
le Mondain ne parut en manuscrit et ne circula sous cette forme qu'en 1736. Madame du Châtelet datait presque toujours d'une manière incomplète; l'éditeur a voulu.y suppléer, et il s'est trompé à peu près autant de fois qu'il a trouvé de lacunes à combler.