‹ Mémoires et correspondancesChapitre 23 sur 97 · MADAME DU CHATELET A DARGENTAL · texte numérisé non relu

MADAME DU CHATELET A DARGENTAL

« Cirey.

» Enfin, votre lettre vient de me rendre la vie; vs ne pouvés pas imaginer, ou plutost vs imaginés bien la désolation et le désespoir que celle de cet imprudent Berger ns a causé ; ns avons été prêts à prendre les partis les plus extrêmes. Si quelque chose ns rassuroit, c'étoit votre silence; mais Berger ns parloit de vs, et tout ce qu'il ns mandoit ns paroissoit si positif que ns avons été prêts de ns quitter pr toujours. Je voudrois bien que M. de V. ne reçût de lettres que de vs, et je vs jure que je ne trembleray plus que vs ne m'ayez mandé de trembler. Il n'y a que vs dont l'amitié soit également sage et vive. Les lettres de Berger étoient hors de mesure sur tous les points. Je vs diray entre ns qu'il est bien mal à M. H. (Hérault) de se porter à ces extrémités, et qu'il est bien dur qu'il puisse s'y porter. Je m'en plains à vous, mais je tiens un langage bien contraire quand je parle à votre amy. Si vs saviés les combats que j'essuye , vs me plaindriés bien véritablement. Croyés que si votre amy suivoit nos conseils, il s'épargneroit bien des chagrins. Il ne tient qu'à luy d'être heureux, et il ne le veut pas être. L'abbé des Fontaines et Bousseau me paroissent des ennemis bien méprisables ; il me semble qu'il ne devroit point leur répondre, par la raison qu'on ne se bat point contre son laquais. Les mœurs doivent encore mettre plus de distance entre les hommes que la naissance. Il me paroît, de plus, qu'il s'est assez vengé et qu'il peut laisser faire le reste à la haine et au mépris public ; ce sont de furieux

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lieutenans de police. Il est bien simple qu'il eût été sensible a l'horreur de voir dans des Fontaines à qui il a sauvé l'honneur et la vie, son plus cruel ennemy ; mais la plus grande vengeance que l'on puisse prendre des gens qui nous haïssent, c'est d'être heureux. Je ne cesse de le lui dire, et je suis honteuse du peu que je gagne. Une chose qui me désole encore, c'est le prodigieux commerce des lettres qu'il entretient avec des gens qui ne désirent ses lettres que pr les aller lire dans les caffés. Je sais que. quand on a reçu une lettre de lui, on n'a rien de plus pressé que de la lire à tous ceux qui veulent l'entendre, et il est bien difficile d'escrire toujours des choses faites pour le public. Je vs demande en grâce de lui mander en général qu'il escrit trop et que ses lettres lui font tort; il y a toujours à perdre à se prodiguer, et de toutes les façons de se prodiguer, celle des lettres est la plus dangereuse. Verba volant, scripta manent. Il y gagnera de toutes façons , car cela lui prend la moitié de sa vie. Son tems est si prétieux et il l'employé si bien que cette seule raison devroit l'en dégoûter. Je ne sais si ns pouvons ns flatter que cet orage-cy est entièrement passé ; ns ns en rapporterons à vos lettres ; mais si corne Berger et Mlle Quinault le mandent, on le rend responsable de l'impression du Mondiin, et qu'en cas qu'il soit imprimé, le ministre veuille le traiter avec rigueur, je ne vois nulle sûreté prlui de rester en France, cardes Fontaines, du Moulin, ou le premier venu, pr gagner deux louis, ou pries perdre, le feront imprimer. C'est surtout de cette condition nécessaire à notre tranquillité que je vs prie de vs informer ; vs en sentes bien les conséquences. Vous aurés reçu une lettre de moy où la douleur seule parloit ; elle étoit trop forte alors pour que la raison pût se faire entendre ; j'espère que vs m'aurés traité corne un malade, aux discours duquel on ne fait nulle attention quand il a le transport. Ainsi, il comte que les 500 fr. de M. Hérault sont payés, et votre ami en est consentant. J'attens une lettre de vs pr qu'il lui escrive ; je ne suis pas sure d'y réussir.

car il est bien outré ; mais du moins je me flatte d y faire tout ce que je pouray : après avoir pris (sur les instances de Berger) la résolution de se dérober à la tempête, il avoit cru convenable de faire courir le bruit qu'il alloit voir le prince royal de Prusse , il l'a fait mettre dans la Gazette de Hollande, et il l'a escrit à Tiriot, à un M. de Mouhi, à Mlle Quinault et à mil autres. Cette démarche étoit assez sensée quand il comtoit quitter la France, car cela empêchoit que son départ eut l'air du mécontentement; mais enfin, puisque ns somes assez heureux pr qu'il ne s'en aille point, j'ay peur que cela ne soit pris en mauvaise part dans les circonstances présentes. 11 faut, dans ce bienheureux pays-cy, mettre de la politique dans les choses les plus simples. Carquoy de plus simple que d'aller voir un prince qui l'en prie si instament et qui le traite avec tant de distinction? Il y seroit même allé sans moy ; il m'a promis que pr empêcher l'effet que cela pouvoit faire , il escriroit à M. le cardinal et à M. le garde des sceaux qu'il ne comptoit rien faire sans leur per mission ; mais je ne sais si je pouray le lui faire exécuter. De plus , on réimprime ses ouvrages en Hollande, et cela, il ne le peut empêcher. J'ay peur que l'on ni mette des choses qu'on trouvera mauvaises. A vs dire le vray , je pousse la prudence jusqu'au scrupule, et, cependant, malgré mes scrupules , je ne me suis jamais opposée à ce qu'il envoyât le Mondain. Je n'ay, je vs l'assure, jamais pu m'imaginer que cela put être pris au tragique. Enfin, cela m'apprendra à vivre. On] dit que ce sont les dévotes de la cour qui ont aigri M. le cardinal ; je connois pourtant maintes de ces dévotes à qui il ne sied pas de parler contre luy. Pour ce que Berger me mande, qu'on trouve dans les vers sur Newton l'apostrophe aux Chérubins, impie, à cela je n'ay rien à répondre. A l'égard de la pomme, on n'a fait autre métier que la mettre en chansons. Mais altri tempi altre curœ (sic). Je ne sais si le ministère approuve son commerce avec le prince royal ; j'avois écrit au bailly de Froulay pr qu'il prévint sur

cela, M. le garde des sceaux ; mais ce bailly est au Maine. M. de V. a envoyé à ce prince une épitre en vers qui lui est adressée, une lettre sur Lock, et une ode contre la superstition que vs avés peut-être vue, et qui feroit cononiser un autre ; mais de lui ou ne trouvera jamais rien de sage. Je crains que le prince de Prusse ne donne tout cela. Tiriot dit qu'il est son agent : vous devriés bien lui dire de suplier très respectueusement le . . . . »

(Le reste manque.)

L'espoir que d'Argental avait, rendu aux hôtes de Cirey ne dura pas longtemps. Moins d'un mois après, Voltaire partit avec madame du Châtelet qui l'accompagna jusqu'à Vassy, où elle dut le quitter. « Quand je vois, écrivait alors Voltaire à d'Argental (décembre 1736), arriver le moment où il faut se séparer pour jamais de quelqu'un qui a fait tant pour moi, qui a quitté pour moi Paris, tous ses amis, et tous les agréments de la vie, quelqu'un que j'adore et que je dois adorer, vous sentez bien ce que j'éprouve; l'état est horrible. » Voltaire, que je sache, n'a jamais parlé de madame du Châtelet en termes plus passionnés.

Ainsi, toute démarche conciliatrice avait échoué, et madame du Châtelet n'eut plus qu'à gémir sur une séparalion dont elle ne voyait pas le terme. Mais sa correspondance avec d'Argental n'en fut pas moins active. Ce qu'elle n'avait pu obtenir d'emblée, elle se flatta de l'obtenir du temps. En effet, au bout de quelques mois, Voltaire revint à Cirey. Il y garda seulement avec soin l'incognito, faisant même courir le bruit qu'il était passé en Angleterre, et datant toutes ses lettres de Cambridge. Pendant ce temps-là, les nuages que le Mondain avait rassemblés sur sa tête se dissipèrent, et la sécurité et le calme rentrèrent dans Cirey.

Pour en revenir à la lettre de madame du Châtelet, que

Voltaire y est admirablement peint ! que les faiblesses qui causaient ou qui aggravaient ses malheurs y sont notées avec exactitude! Comme ses intempérances de plume, si j'ose parler ainsi, dont on retrouve encore chaque jour des monuments plus ou moins curieux, y sont relevées et condamnées par des motifs tirés de la plus droite raison ! Comme madame du Châtelet insiste à cet égard, sans opiniâtreté mais fermement, et avec un petit trait de pédanterie, qui, dans une femme d'un si rare et si haut esprit, ne messied pas! Ce qu'elle écrivait ainsi à d'Argental, elle n'était pas sans l'avoir dit et redit à Voltaire qui ne l'écoutait pas toujours et qui regimbait. C'est même alors qu'éclatait la prodigieuse irritabilité de son caractère et la violence de ses emportements. De là des querelles où les mots amers et les reparties sanglantes n'étaient point épargnées. « Le château de Cirey, dit M. Hochet, retentissait de leurs éclats, et celui qui se trouvait, pour la première fois, témoin de ces tempêtes, demeurait persuadé que ces deux amis ne se reverraient plus, et que leur affection était éteinte pour toujours. Mais bientôt on les revoyait, non sans étonnement, revenir l'un à l'autre, convenir franchement de leurs torts mutuels, et reprendre le ton et le langage de la plus vive amitié. »

Les 500 francs dont il s'agit dans la lettre devaient être donnés par M. Hérault à Jore, de la part de Voltaire, en dédommagement de la restitution d'une lettre que ce libraire, éditeur des Lettres anglaises, avait reçue de Voltaire, et que ce dernier avait exigé qu'on lui rendît.

L'apostrophe aux Chérubins est dans l'épîtreà madame du Châtelet sur la physique de Newton. Elle est ainsi conçue :

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Confidents du Très-Haut, substances éternelles, Qui brûlez de ses feux, qui couviez de vos ailes Le trône où votre maître est assis parmi vous, Parlez; du grand Newton n'étiez-vous point jaloux .'

Et madame du Châtelet n'a rien à répondre à cela! Serait-ce qu'elle trouve l'apostrophe et le parallèle qui la termine un peu impies? Ce scrupule serait bizarre et ne s'accorderait guère, ni avec la façon dont elle excuse la plaisanterie sur la pomme d'Adam, ni avec l'indifférence qu'elle professait en matière de religion. Mais véritablement, il n'y a dans cette apostrophe qu'une licence poétique qui serait par elle-même assez vulgaire, si l'homme qui est censé donner de la jalousie aux anges n'eût été le seul en effet relativement digne de cette téméraire supposition. Du reste, quand madame du Châtelet ajoute, au sujet de cette pomme, qu'on n'a fait d'autre métier que la mettre en chansons, elle ne dit rien qui ne soit vrai et ne se fasse encore tous les jours.

Par suite de la dénonciation du Mondain, la guerre, une guerre active, implacable, était déclarée entre Voltaire et Desfontaines. Celui-ci, trouvant, j'imagine, que Voltaire n'était pas assez puni, puisqu'au lieu d'un châtiment efficace et juridiquement infligé, il n'en avait eu que la peur, résolut de lui faire boire un nouveau calice, dont ni les consolations de l'amitié, ni les douceurs de l'amour, ni même les vengeances de la justice, au cas où elles retomberaient sur lui, Desfonlaines, ne sauraient tempérer l'amertume et la violence. A cet effet, il écrivit et publia la Yoltairornanie. Voltaire en eut à peine lu quelques pages qu'il fut frappé de stupeur. Ceci dépassait en effet, et de

beaucoup, les libertés de la polémique même injurieuse et telle qu'elle était reçue alors parmi les gens de lettres. Revenu à lui, et, par une réaction presque subite, en proie à la plus violente colère, il prit la résolution d'intenter à Desfontaines un procès criminel.

Le mouvement qu'il se donna pour l'entamer est prodigieux. On peut en voir la preuve dans sa correspondance à cette époque, avec Moussinot, Berger, et surtout Thiriot, duquel Desfontaines invoquait le témoignage à l'appui de ses calomnies, sans en être démenti.

Ce procès eût nécessairement causé un scandale immense. Desfontaines eût-il été condamné, comme il était infaillible, et Voltaire pleinement justifié, les enquêtes, les dépositions des témoins, les plaidoiries, tout ce qui est enfin l'accompagnement et la suite d'un procès de cette nature, eussent laissé dans l'esprit du public contre Voltaire, des préventions que toute sa gloire ne fût peut-être jamais parvenue à étouffer. C'est ce que les amis de Voltaire, d'Argental surtout, lui firent comprendre à la fin.

Renonçant donc à demander justice par un moyen si délicat, il accepta le conseil que lui donnaient ses amis, de forcer Desfontaines à un désaveu, c'est-à-dire à se déshonorer par un mensonge, et, à cet effet, il sollicita et obtint de M. Hérault, lieutenant de police, que ce magistrat évoquerait l'affaire à son tribunal.

Il combattit longtemps avant de prendre ce parti, et, comme on va le voir ci-dessous par sa lettre à M. Hérault, il n'était pas très-rassuré sur le genre de satisfaction qu'il obtiendrait. Il semble en effet régler lui-même la marche que doit suivre le magistrat, et encore qu'il y mette toute la réserve et la politesse imaginables, il ne laisse pas de

montrer sa défiance et de suggérer même d'autres expédients.

La lettre de Voltaire à M. Hérault est une copie faite par son secrétaire, copie qu'il avait voulu garder par devers soi. Elle porte ces mots en tête: Lettre de Voltaire à M. Hérault, en réponse à celle de ce dernier du 21 février 1739. Elle n'est pas datée ; mais elle a dû être immédiate, et, comme on le verra par la réponse de d'Argenson, elle fut écrite de Beringhem.

« Je suis assurément bien plus touché, bien plus consolé de vos bontés que je ne suis sensible aux impostures abominables d'un homme dont les iniquités de toute espèce sont si bien connues de vous.

» Je vous parle, monsieur, et comme au juge qui peut le punir selon les lois, et comme au protecteur des lettres, au pacificateur des citoyens, au père de la ville de Paris. Comme à mon juge, je ne balancerai pas à vous présenter requête, et c'est à votre tribunal seul que j'ai souhaité de recourir, parce que j'en connois la prompte justice, que vous êtes instruit du procès, et que vous avez déjà condamné cet homme en pareil cas.

allais, monsieur, daignez considérer, comme juge, que si l'abbé Desfontaines défend ses calomnies par de nouvelles impostures, il faut que je vienne à Paris pour me défendre. Il y a plus de trois mois que je suis hors d'état d'être transporté. Vous connoissez ma santé languissante ; si je pouvois me flatter que vous puissiez nommer un juge du voisinage pour recevoir et pour renvoyer juridiquement mes défenses, et pour se transportera cet effet au château de Cirey, je suis prêt à former la plainte en mon nom. Cependant, c'est une grâce que je n'ose pas demander, car je sens très-bien, malgré toute l'indulgence qu'on peut avoir pour ma mauvaise santé, quel respect on doit aux lois et aux formes.

» On m'a mandé que la plupart de ceux qui sont outragés dans ce libelle ont rendu plainte, et je ne sais si cela est suffisant.

» Pour moi, monsieur, qui ne demande ni la punition de personne, ni dommages, ni intérêts, et qui n'ai pour but que la réparation de mon honneur, ce que j'ose vous demander ici avec plus d'instance, c'est que vous daigniez interposer votre autorité de magistrat de la police et de père des citoyens , sans forme judiciaire à mon égard, et sans employer- contre l'abbé Desfontaines l'usage de la puissance du roi. Je vous conjure donc. monsieur, d'envoyer chercher l'abbé Desfontaines (si vous trouvez la chose convenable), et de lui faire signer un désaveu des calomnies horribles dont son libelle est plein.

» Ne peut-il pas déclarer qu'il se repent de s'être porté à cet excès, et que lui-même, après avoir revu sa propre lettre écrite au sortir du théâtre (que j'ai fait présenter à M. le chancelier et dont vous, monsieur, avez copie), après avoir vu le témoignage de tant d'honnêtes gens qui déposent contre ses calomnies, ne peut-il pas reconnoître qu'il m'a injustement outragé, et promettre qu'il ne tombera plus à l'avenir dans de semblables • crimes?

» Voilà, monsieur, tout mon but. Ce que je demande est-il juste, est-il raisonnable? Je m'en rapporte à vous. Un procès criminel peut achever de ruiner ma santé, et troubler tout le cours de mes études, qui sont mon unique consolation.

» Je sens, monsieur, toute la hardiesse de mes prières, et combien il est singulier de prendre mon juge pour mon conseil. Mais enfin je ne peux en avoir d'autre ; je me mets entre vos bras ; je vous regarde comme mon protecteur ; je ne ferai que ce que vous me prescrirez. Je ne veux pas abuser de vos moments ; mais si vous voulez me faire savoir vos ordres par M. Déon, dont je connois la probité, je m'y conformerai. Je lui renverrai sa lettre. Je serai toute ma vie, monsieur, votre, etc., etc. »

Je disais tout à l'heure que, dans cette lettre, Voltaire se montrait réservé, poli ; il est plus que cela, il est humble, il est tendre, il est insinuant. Il assimile M. le lieutenant de police à un Mécène, à Louis XII, que sais je ? il le flatte, il le caresse, il se jette dans ses bras. Mémo pour un lieutenant de police, la scène avait du charme, elle avait surtout du nouveau. Notre homme s'y laissa prendre, et cru! vraisemblablement tout ce que Voltaire lui dit qu'il était. La possession du pouvoir dans une personne susceptible et \ indicative, comme il paraît que l'était M. Hérault, prédispose à ce genre de crédulité. Mais combien Voltaire devait haïr Desfontaines, qui l'obligeait, avant d'être contraint à signer un simple désaveu, à de si grands sacrifices d'amour-propre ? Car Voltaire méprisait sincèrement le lieutenant de police, « un fripon, disait-il, qui n'avait d'esprit que ce qu'il en faut pour nouer des intrigues subalternes et pour obtenir des lettres de cachet, ignorant et. haïssant les lois, patelin et fourbe, et ne réussissant que parce qu'il entrait par la chatière. » Aussi , cette étrange, lettre, échappée jusqu'ici à la publicité, valut-elle à Voltaire des compliments de la part du marquis d'Argenson, compliments ironiques sans doute, mais que Voltaire prit au sérieux, d'autant qu'ils étaient relevés par la proposition « d'aller amuser le futur roi de Prusse. »

Environ un mois après, Voltaire eut enfin le désaveu de Desfontaines. « Je suis mal vengé, écrit-il à Moussinot ; mais je le suis. » (25 avril 1739.) Il avait été expressément convenu que le désaveu demeurerait secret entre les parties et les personnes qui avaient travaillé à l'obtenir. Cependant la Gazette de Hollande en parla. Voltaire, qui n'était pas étranger à cette indiscrétion, feignit d'en redou-

ter l'effet sur M. Hérault, et écrivit en conséquence à d'Argenson : « Si vous pouviez, monsieur, faire entendre à M. Hérault que je n'ai aucune part à la publication du désaveu, que je m'en suis toujours tenu à ses bontés, que j'ai supprimé même tout ce que j'avais fait en ma défense, et que j'espère encore plus que jamais qu'il forcera l'abbé Desfontaines à publier son désaveu dans ses Observations, vous achèveriez bien dignement cette négociation. » Mais ce qui prouve au moins que Voltaire n'était pas fâché que le désaveu eût été rendu public, ce sont ces paroles qu'il ajoute : « Il est vrai que Rousseau ayant fait, le 10 mai, un voyage à Amsterdam, exprès pour y faire imprimerie libelle de Desfontaines (la Voltabromanie), le gazetier de Hollande m'a rendu un très-grand service en donnant ce contre-poison. » (4 juin 1739.)

Le marquis d'Argenson qui avait conduit toute celte affaire avec un zèle très-vif, et qui, pour parler comme Voltaire, ne démordait pas, s'acquitta fidèlement auprès de M. Hérault de la nouvelle mission dont il était chargé, et il en rendit compte à Voltaire en ces termes :

* A Paris, ce 20 juin 1759.

» J'ay reçu, monsieur, votre lettre du -i de ce mois, dattée de Beringhem qui doit être un joli dézert. Il doit y avoir de bonnes poulardes de Campine, de jolis chevaux de Cainpine; car il me semble que cela est proche du pays appelé ainsy; j'y ai passé; je prends au pied de la lettre qu'Emilie en est souveraine ; il me semble qu'elle y a de certains droits régaliens qui y ressemblent. Vous ny mettrez pas tout le tems a polir ces peuples barbares. Je vous croys de retour à Bruxelles, et que vous avez reçu mon livre, dont l'arrivée en surté me feroit plaisir a apprendre ; la lecture avec attention ne m'en feroit pas

moins. Cela eut mieux été dans une campagne que dans une capitale comme Bruxelles, cour triste et complimenteuse à la vérité, mais dans les occupations d'un grand procez et dans la ferveur des nouvelles connaissances.

» Ce n'est pas seulement dans les pays barbares ou on ne connoit pas la Gazette de Hollande, jay a vous annoncer quelle est ignorée bien ailleurs, et de quoy je suis bien content par rapport a une commission que vous me donnez par votre lettre.

» Jay attendu pour cela un diner fin que je savois devoir faire avec MM. Héraut, Deon, l'abbé de Grécourt et le prévôst des marchands. Cela s'est fait aujourd'huy; jay parlé de vous à plusieurs reprises à M. Héraut, et il m'a répondu obligeamment pour moy, c'est à dire de vous en bien : je ne me suis ensuite adressé qu'à Deon sur la Gazette de Hollande; je luy ay demandé si on n'avoit point relevé un certain article d'il y a quinze jours, ou quelque étourdi, informé des choses à moitié, avoit fait glisser quelque chose du repentir de L. Desfontaines. En vérité jallois à tout cela comme sur des charbons qui brûlent. Deon m'a paru ne savoir rien de ce que je luy disois. M. Héraut sest mêlé de la conversation et a dit que cette affaire étoit heureusement terminée, qu'il en étoit bien aise, quil avoit fait tout ce que'nous avions voulu, mon frère et moy, que peut être sa conscience en étoit chargée devant Dieu, et Deon m'a assuré de bonne foy quil n'avoit entendu parler de rien, ny de la part des protecteurs de Desfontaines, quil n'avoit point lu la Gazette, quon ne la lisoit point chez M. Héraut, que ce magistrat la recevoit bien, mais ne la lisoit pas.

» Jay regardé cela a vous mander comme la plus grande nouvelle que jay encore eu à vous faire savoir, depuis que je suis chargé icy de vos affaires près de la police littéraire, et quil me semble que je ne fais pas sans succez. Ce seroit le cas do vous envoyer un courrier pour vous l'annoncer; cest dau-

jourdhuy que vous avez obtenu pleine justice et que tout est en surté.

» Ce seroit trop demander, et on ne demande ainsy par excez que pour obtenir suffisamment. Si javois été encore insister pour obtenir de M. Héraut quil contraignit L. Desfont, a insérer son désaveu dans son journal, alors on repaiieroit de ce contre-désaveu, on y insisteroit, et selon moy, la moindre signature de votre part gâsteroit plus notre victoire que laugmentation de publicité ne l'embelliroit. Alors L. Desfont, et ses partisans releveroient la Gazette de Hollande si bien négligée, et dont vous avez tiré tout le fruit possible dans le monde et dans l'Europe ; car il n'y a assurément aucun ouvrage périodique qui se répande tant que la Gazette d'Amsterdam. Ainsy, monsieur, tenez-vous en là, tenez- vous en là, et tout est très-bien. Je gage que madame du Chastelet pense comme moy.

» Vivez bien tranquille, mon cher ami, laissez tous ces damnés dans leurs ténèbres et leurs grincements de dents, et le Rousseau, et le Desf. et pareils vilains ; ne songez qua vos amis, a votre Parnasse, a toutes les neuf muses a la fois, et surtout a la dixième, qui a si bien écrit sur le feu, et au bonheur de votre patrie qui, comme on dit au prôsne, est dans une extrême nécessité et se recommande a vos bonnes prières plus que jamais.

» Mon voyage est au croc, je ne scais pour combien de tems ; jessuye ici les chaleurs sans impatience de partir ; jentends dire a tous ceux qui parlent de ce voyage: Voilà un enfant bien difficile a batiser ; et cela est vray, tantœ molis erat Lusitanam.... Achevez la parodie par un verbe qui ne me vient pas et qui veuille dire rattraper les bonnes grâces et l'argent de ces gens là.

» Jay les trois odes dont vous me parlez. L'homme au Recueil que je vous ay dit a jusquau moindre chiffon que yous

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ayez jamais écrit. Je ne scais pas comment il a fait. Mandezmoi s'il est flatteur d'être ainsy suivi par des inconnus. Jay donc bien grossi mon portefeiiil et relu avec délices ces anciennetés de vous, que javois commencé a mettre en portefeiiil a part les le Loup moraliste, la Tabatière saisie, les Étrennes a Monseigneur. Nous étions bien petits alors. En vérité, je ny songe quavec le seul regret du tems que je nauray plus, mais non de ma situation d'alors comparée avec celle daujourdhuy. et je suis bien plus contant de mon bonheur présent. Je prie quainsy soit de vous et je le croys.

» Sans y penser, vous faites la meilleur dissertation et la plus complète sur l'ode, la tragédie et les amours. Qui peut contredire tout cela? Ce n'est pas moy ; mais sans être M. Colbert, j'aime autant que luy ce qui fait honneur a ma patrie ; et comme les choses les plus dignes et les plus majestueuses en font davantage que la peinture des jolies petites faiblesses de l'humanité, je reviendray toujours a dire que j'aimerois mieux voir traitter sur nos théâtres une grande conjuration, un événement décisif pour un grand empire, un beau trait de morale ou de clémence royale, comme dans Cinna, quune jalousie ou une quitterie. Vous dittes que les sujets sont devenus rares ; cela me donne encore raison. Il est vray que toutes les postures du

cœur ont été usées... »

{Le reste manque.)

Cette lettre est vraiment charmante; elle est spirituelle, gaie avec un mélange de douce gravité, familière jusqu'à lanégligence, parfois légèrement épigrammatique, avec une forte dose de bon sens. C'est le ton des Mémoires restitués par M. Sainte-Beuve; elle en a la bonhomie, la désinvolture ; elle en reproduit la philosophie, les goûts littéraires, les sentiments patriotiques, et même un peu les contradictions; car qu'est-ce autre chose que ces deux jugements

si singulièrement opposés sur la Gazette de Hollande, l'un, que ce journal est inconnu à Paris et ailleurs, l'autre, qu'il est le plus répandu de tous les journaux dans le monde et même dans l'Europe? Elle témoigne d'ailleurs que si le chargé d'affaires de Cirey près de la police des lettres a rempli sa charge avec succès, il n'est pas moins heureux à en rendre compte. On peut mesurer la difficulté de sa tâche au cri que le résultat en arrachait à M. Hérault : « Que sa conscience en était chargée devant Dieu. » Après cet aveu, serait-il téméraire de dire que le juge a fait un peu pencher la balance du côté du plus fort et du plus protégé?

Il y a d'autres remarques à faire sur cette lettre : « Je crois, y dit d'Argenson... que vous avez reçu mon livre. » Il s'agit des Considérations sur le Gouvernement ancien et nouveau de la France, ouvrage très-avancé pour le temps, où le vent qui souffle, au travers de ses pages, est chargé d'émanations révolutionnaires, et où, parmi des vues générales un peu chimériques, il en est de particulières, inspirées par une étude approfondie de la raison humaine et des concessions qu'elle réclame immédiatement. Voltaire ne l'avait pas encore reçu à la date du 4 juin ; mais le 21 , il l'avait entre les mains; il en fait un éloge considérable, auquel il prélude d'une manière aussi juste que délicate : « Je ne crains, écrit-il à d'Argenson, que d'être trop prévenu en faveur d'un ouvrage où je retrouve la plupart de mes idées. Vous m'avez défendu de vous donner des louanges, mais vous ne m'avez pas défendu de m'en donner. Je vais donc me donner à moi des grands coups d'encensoir; je vais me féliciter d'avoir toujours pensé que le gouvernement féodal était un gou-

verncment de barbares et de sauvages un peu à leur aise; encore les sauvages aiment-ils l'égalité. »

Ce voyage au croc, cet enfant si difficile à batiser, duquel il est parlé plus loin dans cette lettre, est le voyage en Portugal où d'Argenson avait été nommé ambassadeur dès 1737, et où il n'alla pas. Ce fut M. de Chavigny qu'on lui substitua en 1740.

Les trois odes de Voltaire, dont il accuse réception, sont celles sur la Superstition ou le Fanatisme, sur Y Ingratitude et sur le Voyage des Académiciens. Le dernier paragraphe de la lettre est une réponse à la recommandation suivante que Voltaire lui avait faite en lui envoyant ces odes : « Je vous prie, n'allez pas préférer une déclamation vague d'une centaine de vers, à une tragédie dans laquelle il faut écrire, conduire, intriguer et dénouer une action intéressante ; ouvrage d'autant plus difficile que les sujets sont rares, et qu'il demande une plus grande connaissance du cœur humain. Il est vrai que, puisque ce spectacle est représenté et vu par des hommes et par des femmes, il faut absolument de l'amour. On peut s'en sauver tristement une ou deux fois, mais

Naturam expellas furcâ, tamen ipsa redibit.

« Que diront de jeunes actrices? Qu'entendront de jeunes femmes, sll n'est pas question d'amour? On joue souvent Zaïre, parce qu'elle est tendre; on ne joue point Brut us, parce que cette pièce n'est que forte. » (D'Argenson , 4 juin 1739.)

L'homme au Recueil, estPrault, le libraire, éditeur du Recueil des principales pièces fugitives eu prose et en

cers, par M. de Voltaire. Ce Prault était un drôle comme il y en avait beaucoup alors dans sa profession. Toujours à l'affût des pièces manuscrites qui couraient de main en main sans oser affronter l'impression, il les rassemblait, en formait des volumes et les débitait sous le manteau. Il eut vingt fois maille à partir avec la police et fît même connaissance avec la Bastille. Il se compromettait sans cesse et compromettait les écrivains, mais il arrivait à son but, la publicité, et par elle à la fortune. Ce fut néanmoins avec l'assentiment de Voltaire qu'il imprima ce dernier recueil. Voltaire en avait retouché les pièces. 11 fit encore choix de Prault pour vendre le poëme sur la Bataille de Fonlenoi, et il continua à s'en servir comme plus propre qu'un autre à écouler ceux de ses écrits qui n'eussent point obtenu le laissez-passer de la police, et qu'il était toujours prompt à désavouer.

Je trouve aussi mentionnés trois écrits qui paraissent être un fruit de l'extrême jeunessede Voltaire. Ce sont: LeLoup moraliste, la Tabatière saisie et les Etrennes à Monseigneur. Personne, que je sache, n'en avait oui parler jusqu'ici. Ils se retrouveront peut-être un jour. Mais quoique faits par un enfant, ces écrits n'étaient probablement pas destinés à former le cœur et l'esprit des enfants. Tout porte à croire au contraire, qu'ils étaient de ceux dont la lecture leur eût été sévèrement interdite.

C'est le 20 juin 1739 que d'Argenson écrivait cette lettre à Voltaire. Elle n'était pas encore arrivée à sa destination que, le 21 du même mois, Voltaire en écrivait une autre à d'Argenson, où il lui mandait ce qui suit : « On m'écrit que l'abbé Desfontaines a eu permission de désavouer son désaveu, même qu'il a assuré, dans une de ses feuilles

Observations sur les Écrits modernes), que ce prétendu désaveu était une pièce supposée Comment Desfontaines aurait-il eu l'insolence de nier un désaveu minuté de votre main, écrit et signé de la sienne, et déposé au greffe de la police?.... Si vous êtes encore à Paris, monsieur, je vous supplie d'en dire un mot. »

Avec le zèle vraiment admirable qu'il déploya dans toute cette affaire pour les intérêts de son ami, d'Argenson se mit de nouveau en campagne, et transmit à Voltaire les renseignements qu'il avait recueillis.

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