THEATRES ET CENSURE DES THEATRES
On connaît une très-belle lettre d'Adrienne Lecouvreur à madame de Ferriol, mère de d'Argental. On se rappelle qu'elle y prend l'engagement, si on l'exige, de ne plus écrire à rVArgentâl, et de ne plus le voir, à condition que ce jeun -j homme, qui l'aimait éperdûmcnt, n'irait point à Saint-Domingue; car madame de Ferriol, persuadée que l'absence et de grandes occupations éteindraient la passion de son fils, avait sollicité et obtenu pour lui une place importante dans cette colonie; on sait encore que madame de Ferriol, pensant que cette lettre n'était pas de nature à opérer sur son fils l'effet qu'elle désirait, se garda bien de la lui donner, et que ce ne fut que soixante ans après, et par un effet du hasard, que d'Argental en eut connaissance. Chef-d'œuvre de délicatesse et de sentiment, cette lettre donne une haute idée de l'âme de cette grande actrice, et confirme ce qu'on a dit de l'honnêteté de son caractère. On la trouvera dans les Lettres de madame du Chdlelct à d'Argental, publiées en 1806 par M. Hochet.
Je ne sais s'il existe nulle part aucune autre lettre de la même personne ; mais la fortune a voulu que j'en découvrisse deux dans les papiers de Suard. J'ai cru longtemps qu'elles étaient inédites, lorsque, en feuilletant la Correspondance de Faiart, je lus au tome Ier, page 172, ces mots foudroyants : On a donné au public un recueil de ces lettres (de mademoiselle Lecouvreur) qui a été fort recherché. L'assertion est sans équivoque. Cependant elle est mal fondée, et il en est de cette anecdote comme d'une foule d'autres, où Favart ne se piquait pas d'être trèsexact. Ce qui l'a trompé, c'est sans doute la publicité qu'avaient déjà reçue la lettre à madame de Ferriol et un fragment d'une autre lettre publiée par l'abbé de La Porte, dans les Pièces intéressantes, etc., t. n, p. 210. Les deux lettres que je publie et à l'une desquelles appartient le fragment en question, me semblent supérieures à la lettre à madame de Ferriol, non pour le sentiment qui y occupe peu de place, mais à cause de l'importance des faits qu'on y rapporte, de la qualité des personnes qui y sont nommées, et des confidences délicates dont le comte de Saxe et le roi de Pologne, son père, y sont particulièrement l'objet.
Ni l'une ni l'autre ne font connaître le nom du destinataire, et il n'est pas aisé de le deviner. C'est un attrait qui leur manque et que j'ai mis un grand amour-propre à leur restituer. J'en ai été pour ma courte bonté, et me suis contenté de conclure que des amis auxquels mademoiselle Lecouvreur écrivait avec cette effusion, avaient occupé probablement une place plus considérable dans son cœur, et n'étaient de si bons amis que parce qu'ils avaient cessé d'être amants. On voit seulement que la
personne à qui est adressée la première de ces deux lettres était un militaire, lequel devait aller rejoindre le comte de Saxe en Courlande, pour aider à la fortune de cet illustre bâtard, et faire la sienne en même temps.