MADEMOISELLE LECOUVREUR A M
« De Paris, le 51 décembre I72(i.
» C'est une chose horrible que la dissipation forcée et triste où je suis; les voyages forcés de Versailles, les nouveautés qui tombent après avoir donné de la peine, la tristesse où nos amis m'ont jettée depuis quelque temps , jointe à cette insupportable fatigue; ne m'ont pas permis de vous écrire autant que je l'aurois voulu.
» J'ai été très-longtemps sans recevoir des nouvelles, et puis j'ai reçu neuf paquets en deux jours. Le charme est cessé, et depuis j'en reçois deux fois la semaine régulièrement. 11 est impossible, quand on voit tous les détails de cette affaire, de n'être pas dans la dernière des impatiences contre le père ; la conduite de l'un est aussi blâmable et inconcevable que celle de l'autre est intéressante et digne, et habile au milieu de tous les revers. Mais que faire contre la force et la faiblesse honteuse d'un roy qui se laisse gouverner par le plus cruel ennemy de sa gloire, et par l'homme du monde le plus déchaîné contre ce fils dont il n'est pas digne. Assurément ils ont authorisé tout ce qui luy étoit contraire par haine, par envie, ou par intérêt, et découragé ceux qui vouloient contribuer à une si belle entreprise. Les anciens rivaux qu'un seul mot pouvoit confondre, recommencent de plus belle, depuis la proscription prononcée par la diette et signée par le roy. Concevés-vous que l'on aie pu signer un acte qui mette cette tête à prix? Un père, pour un projet si noble, qu'il a approuvé d'abord et qui luy seroit très-utile à l'avenir! L'ascendant du FI... est insurmontable,
ou plutôt il n'y a plus ny humanité, ni raison dans cette came. Tout cela est avec des circonstances qu'il m'est impossible de vous écrire, mais qui vous feraient redoubler d'estime et d'attachement pour le proscrit, de même que d'impatience, pour ne rien dire de plus, contre celuy qui a tant de faiblesse; car il ne tenoit qu'à luy, de l'avœu même de ses plus grands ennemis. Les sujets menacés tiennent encore bon ; mais que feront-ilscontre deux puissants royaumes et un aussi grand empire ? Car les Prussiens sont unis aux Russes; tous deux dissimulent encore; mais il ne faut pas se flatter; je crois cette affaire trèsmanquée. L'Angleterre avoit promis un secours qu'elle ne veut plus donner, et prend pour prétexte que l'on ne veut pas manquer au roy père qui s'est déclaré si autentiquement oposé à la confirmation de cette élection. On se barricade dans la capitale, et on ne veut pas abandonner des gens qui veulent périr pour défendre leurs droits et leur choix. Mais ils se feront tous écharper, s'ils persistent ; ils seront attaqués de tous côtés, dès que les premiers auront commencé. Voilà la perspective où je suis dans un temps où l'on me témoigne plus d'affection et de confiance que jamais. Toute cette affaire ressemble parfaitement à un roman, et je meurs de crainte d'approcher de la catastrophe. En vérité cela seroit affreux, et je ne puis vous dire à quel point j'en suis tourmentée. Toutes ces circonstances ne doivent pas vous déterminer à partir. Si le succès étoit plus aparent, s'il y avoit moins loin, et si ce n'éioit pas une aussi considérable démarche, il y a longtemps que je vous aurois exhorté de partir. Mais tout est trop en l'air pour pouvoir risquer une entreprise d'où dépend toute votre fortune; et celle de celuy pour qui vous la vouliés faire est trop déplorable par elle-même, pour s'engager à de telles reconnoissances. Il n'y en a déjà que trop qui l'ont suivi, pour lesquels je suis assuré qu'il est plus embarrassé que pour luy-même. Ses pensions sont saisies, et sa tète à prix : il a pensé même être arrêté aux environs de cette diette où il se rendoit les nuits incognito.
» Adieu, car je ne finirois pas. Je vous souhaite une heureuse année; aimés-moi toujours; faites des reproches à Saint- Papoul de ma part, et comptés sur mon amitié. D'Argental est sauvé, mais il est toujours à Montpellier.
» Mon voisin vous embrasse très-tendrement et vous souhaite tout ce que vous mérités. »
Maurice de Saxe, fils naturel d'Auguste II, électeur de Saxe et roi de Pologne et de la belle comtesse Aurore de Kœnigsmark, avait pris du service en France, et semblait même avoir renoncé pour toujours à son pays natal. Mais un jour il partit pour Dresde, sous prétexte de faire valoir ses prétentions aux biens de sa mère, en réalité pouF tâcher de se faire nommer duc de Courlande. Il vit à Mitau la duchesse douairière Anne Ivanovna, fille de Pierre Ier, feignit d'être épris d'elle et s'en fit aimer. Elle lui promit de l'épouser, s'il parvenait à se faire nommer duc. Maurice avait des concurrents ; il l'emporta sur eux, et fut élu tout d'une voix le 28 juin 1726. La Russie refusa de reconnaître cette élection, et l'impératrice Catherine Ire ordonna au prince Menchikoff d'attaquer l'élu dans Mitau. Maurice repoussa les Russes. C'est alors que mademoiselle Lecouvreur vendit ses bijoux et ses pierreries, pour lui en envoyer le prix, qui s'élevait à quarante mille francs.
Cependant, la Diète de Pologne, en vertu de ses droits de suzeraineté, l'avait sommé de comparaître. Il refusa fièrement; la Diète le proscrivit. Loin de s'en émouvoir, il ordonna à ses nouveaux sujets de le secourir de leurs personnes et de leurs biens. Le peuple se barricada dans les rues de Mitau, déterminé, comme le dit la lettre, à se faire écharper. Tremblant pour lui-même, le roi de Pologne