MEMOIRES ET C 0 H II ES P Oi\ D A N C E S
de fidélité portait ces propres mots : « J'abhorre, je déteste, je rejette comme un sentiment impie cette damnable doctrine, que des princes excommuniés par le pape, peuvent être déposés et assassinés par leurs sujets ou quelque autre que ce soit, etc. »
Mais, observe Voltaire,
« Il ne s'agissait ni d'excommunication, ni du pape dans cette affaire, et quand à l'assassinat, on ne pouvait guère en craindre d'autres que celui qui avait été solennellement proposé au prix de trente mille livres sterling'. On ordonna, selon l'usage pratiqué dans les temps de troubles depuis Guillaume III, à tous les prêtres catholiques de sortir de Londres et de son territoire. Mais ce n'étaient pas les prêtres catholiques qui étaient dangereux... c'était la valeur du prince Edouard qui était réellement à redouter. » (Siècle de Louis XV, chap. 2-1.)
Faiblement rassuré par toutes ces précautions, George fit revenir six mille hommes de troupes de Flandre, où elles guerroyaient contre nous, et en demanda six mille autres aux Hollandais, conformément aux traités passés avec cette république. Les États-Généraux lui envoyèrent précisément les mêmes troupes qui, par la capitulation de Tournai (19 juin 1745) et de Dendermonde (août l7io), entre autres obligations, avaient pris celles de ne pas servir de dix-huit mois, pas même dans les places les plus éloignées des frontières. C'était là la clause forte et qui disait tout, au jugement de d'Argenson, les autres étant plus ou moins susceptibles de distinctions frivoles. Aussi, l'abbé de La Ville, chargé de rappeler les États-Généraux aux termes
1 L'assassinat du Prétendant.
de la capitulation, ne manqua-t-il pas de faire valoir cette clause, en la fortifiant de cet argument considérable, que le roi de France étant en guerre avec l'Angleterre il pouvait attaquer les Anglais dans leur île, où il trouverait en face de soi les six mille Hollandais capitules.
Les États-Généraux répondirent qu'en effet les troupes avaient promis de ne faire aucun service, pas même dans les places les plus éloignées des frontières ; qu'elles devraient mettre bas les armes devant les troupes françaises, niais que ce n'était pas contre les Français qu'elles allaient combattre ; qu'enfin elles ne devaient passer à aucun service étranger, mais qu'elles n'étaient pas dans un service étranger, puisqu'elles étaient aux ordres et à la solde des États-Généraux. Combien cette façon judaïque d'interpréter les textes les plus simples, n'a-t-elle pas jeté de discrédit sur les diplomates et la diplomatie !
Les instructions de d'Argenson sont le projet de la réplique à faire aux États. Le ministre recommande à Voltaire d'y employer un style serré, nerveux, digne de la majesté d'un conquérant.
Mais plus on relit la rédaction de Voltaire (V. Représentations aux États-Généraux de Hollande, t. 38, p. 539 de l'édition Beuchot) , moins on la trouve conforme à la recommandation du ministre. C'est que le serré, le nerveux, ne sont pas les principales qualités du style de Voltaire, et que d'Argenson lui demandait ce qu'il eût plus naturellement obtenu de soi, s'il eût eu moins de complaisance pour les prétentions diplomatiques de son ami. Telle est bien en effet la marque particulière du style de d'Argenson, la force, la concision et une mâle éloquence, qualités que déparent les défauts qui y confinent, l'incor-
rection, la rudesse et l'obscurité. La manière de Voltaire est toute différente ; et c'est en quoi elle était préférable pour traiter une affaire de la nature de celle qui lui élait proposée. Le style de ses Représentations est d'une convenance et d'une clarté admirables. C'est bien là, quand nous parlons à des étrangers, la forme qui sied le mieux à notre langue, et qui leur permet de l'entendre aussi bien que nous-mêmes. Quant au ton général de la pièce, ton qu'il eût été plus difficile de garder en suivant à la lettre les prescriptions du ministre, il est encore le seul qu'il faille employer, si l'on veut ménager la susceptibilité du vaincu, sans lui laisser des doutes sur la fermeté des résolutions du vainqueur : en quoi Voltaire remplissait les vues de Louis XV mieux peut-être que ce monarque ne l'eût attendu de lui. Louis XV, consentant à remettre toutes ses conquêtes, ne voulait pas être généreux à demi. Les États-Généraux ayant demandé la paix, il ne voulait pas qu'on eût l'air de considérer comme le résullat d'une préméditation coupable de leur part un fait où leur bonne foi semblait au moins douteuse , ni qu'on leur parlât trop haut, en les sommant d'exécuter loyalement les traités. Voltaire s'en acquitta avec assez d'adresse pour que sa rédaction fût maintenue, et qu'elle ait l'honneur de figurer encore parmi les nombreux protocoles auxquels donna lieu le traité d'Aix-la-Chapelle. Peut-être trouverait-on la minute de cette pièce au ministère des affaires étrangères. Mais, si curieuse qu'elle soit, elle ne l'est pas autant que le canevas dont elle est l'élégante broderie. Dans ce style négligé, abrupt, mais sobre et grave, où la pensée du ministre s'expose et se suit avec méthode, et où la conclusion arrive à sa place; dans cette courte réflexion sur la bar-
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ba lie où les hommes retournent, qui est un trait de Sê8 sentiments philanthropiques ; dans son étonnement que l'exemple en soit donné par une république qui se piquait de sagesse, et que lui-même eût vraisemblablement trouvée plus propre à réaliser sa chimère d'un gouvernement parfait que la monarchie pure; dans cette préférence donnée aux raisons fortes sur les ingénieuses ou les subtiles, par où l'honnête homme se montre peut-être au détriment du ministre ; dans ce rappel d'un t'ait tiré de l'histoire ancienne, de laquelle il était rempli, et où il aimait à puiser des exemples plus imposants en général qu'applicables ou concluants ; enfin jusque dans son orthographe, où perce le grand seigneur attardé, mais sans l'affectation qu'y met le duc de Richelieu, d'Argenson s'est peint, si j'ose le dire, en miniature, en concentrant dans un cadre étroit les traits les plus remarquables du philosophe, de l'homme politique et de l'écrivain.
L'éloquence de Voltaire ne hâta pas la conclusion de la paix; mais elle fut appréciée de d'Argenson, qui s'en servit encore quelquefois. C'est ce qu'atteste la lettre suivante, où il le remercie avec effusion d'un nouveau travail, vraisemblablement relatif aux mêmes négociations.