GARR1CK A SUARD
« 2 décembre 17" i.
» Mon cher ami,
» Permettez-moi d'abord de nous féliciter vous et moi de l'honneur que vient de se conférer l'Académie française par le choix qu'elle a fait de vous. Si elle ne l'a pas fait plutôt, c'a été à sa honte et non à la votre. Votre discours me plaît infiniment, et si vous voulez tenir secret votre procédé, je défie le critique le plus subtil (sans excepter votre Fréron, car nous avons aussi le nôtre) de relever une maille tombée dans la composition. Il est tissé et ouvré d'une manière si serrée, et toute la pièce (si vous voulez bien me passer ce jeu de mots) est si bien fabriquée que ni mite, ni punaise, ni tout autre vermine littéraire ne pourront y mordre, soyez-en sûr, ni la souiller.
» Faites bien savoir à tous mes chers amis que je n'oublierai jamais leur tendresse et leurs bontés pour moi. Ils vivront (j'espère ne pas offenser un académicien français, en me servant d'une expression de ce barbare Shakespeare), ils Devront dans le livre et le volume de mon cerveau, sans y être confondus avec la matière impure.
» Puisque je vous parle de mes amis et de Shakespeare (et je ne, parle de rien aussi souvent), vous pouvez dire à mon ami Chastellux que je suis désolé à son sujet. Il doit croire que, pour avoir oublié ses commissions, il faut que je sois un Anglais aussi étrangement froid que phlegmatique. Il m'avait envoyé plusieurs questions sur Shakespeare, avec prière d'y répondre pour une dame de sa connaissance. Quoique je fusse très-malade, au reçu de sa lettre, sachant combien un chevalier si aimable et si galant devait être pressé de remplir les vœux de la dame qui l'implorait, j'envoyai ma réponse par un gentleman qui me promit de la remettre sûrement entre les
mains de mon ami. Mais voilà que notre homme est allé à Bruxelles, a parcouru la Flandre et qu'il revient avec le livre, sans avoir vu Paris. 11 m'annonce son retour à Londres pour la semaine prochaine, avec mes notes sur les passages difficiles.
» Que dirai-je de cet accident? J'en suis trop péniblement affecté pour ne pas désirer votre médiation entre ma douleur et sa colère. Faites, de grâce, qu'il m'écrive une ligne, afin que je sache si je puis donner mes réponses à M. Garnier, ou ce que je dois faire dans cet embarras. Veuillez en même temps lui offrir mes amitiés ainsi qu'à tous ceux que vous savez m'être chers : vous permettrez bien, ^espère, que je comprenne madame Suard dans ce nombre.
» Ma femme vous envoie sans cérémonie ses amitiés et ses compliments affectueux, à vous et aux vôtres.
» Votre bien sincèrement dévoué jusqu'au dernier moment de ma vie, garrick.
» Je me rends en ce moment au théâtre pour jouer Ilamlet. avec mes variantes. Si je savais écrire en français aussi bien que vous, quand vous êtes malade, j'adresserais un discours académique de reconnaissance et de remerciement à madame Helvetius, pour l'honneur et le plaisir qu'elle m'a fait, en m'envoyant le portrait gravé de M. Helvetius. Tâchez, je vous prie, que mon ami Morellet me serve d'interprète en cette conjoncture. »
Morellet était alors et il fut pendant plus de quinze ans, l'hôte de madame Helvetius, à Auteuil.