GARRICK A SUARD
« Mon cher Suard, je ne chercherai point à m'excuser auprès de vous de la liberté que je prends de vous présenter mon ami, le docteur Burney, et de le recommander à votre amitié, car
c'est un homme fort aimable, très-honnête et très-habile. Il est docteur en musique, et bien que le titre de docteur n'implique pas toujours de grands talents, l'honneur et le génie de sa profession n'en sont pas moins heureusement réunis dans la personne de ce gentleman, mon digne ami. Vous n'avez besoin que de le connaître pour l'estimer et l'aimer.
» Il a entrepris d'écrire l'histoire de la musique, et sa conscience lui reprocherait quelque chose, s'il ne cherchait à rendre son œuvre aussi complète que possible.
» Son voyage , en France et en Italie, n'a pas d'autre but. Grande est l'attente de ses amis, et il croit qu'il est de*son devoir de faire un livre digne de leur estime et de sa propre réputation. Il n'a rien de plus à désirer.
» Permettez que je vous prie de vouloir bien, s'il est possible, démentir en mon nom un fait qui me regarde, et qui est rapporté dans un livre récemment publié en France, sous- le titre de Londres, par un abbé Deslandes. Il a plu à cet auteur de dire, t. i, p. 89, que j'ayais voulu mettre ici le théâtre sur le pied de ceux de Paris, que j'ai échoué dans cette tentative, que j'ai été obligé d'en demander pardon à genoux à la majesté du peuple anglais . et que j'ai pris la résolution de ne plus reparaître sur la scène. Il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela. Je n'ai pas fait d'innovations pendant que j'étais directeur; je n'ai demandé pardon ni à genoux, ni autrement, et je joue encore. Le compliment qu'il veut bien faire à l'acteur compense mal l'injure qu'il a faite à l'homme , et je mériterais bien peu l'amitié de quelques personnes en France et en Angleterre, si je m'étais avili au point de me mettre à genoux.
» Je voudrais que cela fût tourné proprement. Je frémis d'y penser. Je suis affligé de voir que des Français emportent avec eux ce livre comme un vade mecum. Je n'ai jamais lu un tel ramassis de bévues, d'erreurs, de marques d'ignorances et d'absurdités. C'est pis que le livre de l'abbé Le Blanc.
» Quoi que vous fassiez, clans cette conjoncture, je vous en aurai la plus grande reconnaissance.
» Votre très-affectionné. » d. garrick. »
Le fait principal de cette lettre est la réclamation de Garrick contre une calomnie dont il était l'objet dans le livre intitulé Londres, t. i, p. 89. L'accessoire est, pour parler comme les Anglais, Y introduction auprès de Suard du docteur Burney, compositeur de musique anglais et auteur d'une Histoire générale de cet art.
En 1770 parut, sous le titre de Londres (3 vcl. in-l 2 , un ouvrage où l'on décrivait les mœurs, les lois, les usages, les préjugés, le caractère et le génie de la nation anglaise, avec un tableau civil, moral, politique, philosophique, commercial et religieux de la capitale de l'Angleterre. L'auteur était sans doute quelque homme d'Étal français, éloigné du pouvoir par une disgrâce de cour, et qui s'en consolait en écrivant la monographie du peuple chez lequel il s'était retiré ; ou bien c'était quelque voyageur de profession, sachant particulièrement la langue des peuples qu'il visitait, et ne confiant ses observations au papier qu'après les avoir réitérées et contrôlées. Ce n'était ni l'un ni l'autre; ce n'était pas davantage l'abbé Deslandes, comme apparemment on le disait à Londres et comme le croyait Garrick; c'était le facétieux auteur des Mémoires de l'acadimie de Troyes, te docte et spirituel Grosley. Il avait vu, dans un séjour de six semaines à Londres, et appris, sans savoir un mot d'anglais, tout ce qu'il raconte dans son ouvrage avec un aplomb admirable, et avec sa gaieté et son esprit ordinaires.
Mais quand on a de l'esprit, il ne faut pas faire de l'es-
prit. Grosley, dans son livre, eut ce malheur; il suffisait qu'un bruit courût pour qu'il s'en emparât, et, sans s'inquiéter de savoir si ce bruit était vrai ou non, il brodait dessus, en faisait ressortir le plaisant s'il y avait lieu, sinon y mettait du sien et ne l'y épargnait pas. Les réclamations l'assaillirent, et les plus graves furent celles de La Condamine et de Garrick. Celle de La Condamine n'étant pas de mon sujet, je m'abstiendrai d'en indiquer le motif. Elle est dans le Mercure à la date de juillet 1770. Garrick envoya la sienne à Suard, qui en fil l'objet d'une lettre assez curieuse, adressée au Journal encyclopédique (septembre 1770), et qui n'est pas signée. « Je peux affirmer, dit Suard, que celte anecdote est absolument fausse. On n'exigea point que M. Garrick se mît à genoux et demandât pardon ; et quand on l'aurait exigé, il a l'âme trop élevée et trop fière pour s'abaisser à une semblable humiliation. Un comédien anglais est un citoyen, un homme libre, qui ne connaît aucune espèce de despotisme, pas môme celui de la populace. 11 est d'ailleurs bien étonnant que l'auteur de londres ajoute que M. Garrick n'a jamais re\ para sur la scène. Il faul que cet écrivain ait rompu tout commerce avec l'Angleterre pour ignorer que M. Garrick, depuis son retour de ses voyages, c'est-à-dire depuis environ quatre ans, n'a pas cessé déjouer sur son théâtre. » Voici maintenant le fait qui avait donné lieu à l'anecdote rapportée par Grosley. Garrick étant directeur du théâtre de Drury-Lane, avait voulu, dit Grosley, mettre ce théâtre sur le pied de ceux de Paris. On était dans l'usage, aux deux théâtres de Londres, de laisser entrer pour la moitié du prix ordinaire ceux qui se présentaient dans le troisième acte de la première pièce, laquelle en avdl tou-
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jours cinq. Garriek voulut supprimer cet usage. L'innovation qu'il introduisait souleva une grande partie du public. Le jour où le nouveau règlement dut être exécuté, il y eut un tumulte épouvantable à Dury-Lane; on ne permit pas aux acteurs de jouer, et l'on finit par démolir les loges et détruire tous les ornements de la salle. Un coquin même se disposait à mettre le feu aux décorations, lorsqu'un acteur, nommé Moody, l'empêcha d'exécuter son dessein. Le peuple, le croirait-on, lui sut mauvais gré de cet acte d'humanité, et le força à en demander pardon : « Messieurs, dit Moody saluant jusqu'à terre, si, en empêchant la salle d'être brûlée et en sauvant la vie à plusieurs d'entre vous, j'ai donné lieu à votre mécontentement, je vous en demande pardon. » A cette excuse ironique, les cris de à genoux! à genoux! se firent entendre. « Messieurs, reprit l'acteur indigné, si j'étais capable de me dégrader à ce point, je ne serais pas digne de paraître devant vous. » A ces mots, il quitta la scène, et entra dans la coulisse, où Garriek le reçut dans ses bras. Obligé lui-même de paraître devant le public, Garriek fut sommé de renvoyer Moody. Il répondit que, quoique cet acteur fût très-utile au spectacle, il ne lui permettrait de reparaître que lorsque le public lui aurait rendu ses bonnes grâces. Cependant, il lui continua son traitement, et Moody put reprendre son service quelques mois après.
Ce fait, mal raconté à Grosley, avait causé sa méprise. Grosley s'en excusa dans une très-jolie lettre écrite au Journal encyclopédique (octobre 1770), où il témoigne le plus sincère repentir de sa légèreté, et où il tient à peu de chose qu'il ne demande lui-même pardon à genoux du chagrin qu'il a fait à Garriek. Cependant, ayant fait une
seconde édition de son livre en 1774, il n'en usa pas tout à fait dans ceite circonstance aussi galamment envers Garrick qu'envers La Condamine. Ce qui regardait le Français dans la première édition, est entièrement supprimé dans la seconde, tandis que, sauf la suppression des mots à genoux, un autre tour donné à l'expression de majesté du peuple anglais, et un léger changement de rédaction, la part de l'Anglais reste à peu près la même. La demande de pardon entre autres est maintenue, et il parait certain que Garrick s'y soumit.
Quoi qu'il en soit, et nonobstant la sévérité du jugement de Garrick sur ce malheureux livre, il n'en eut pas moins trois éditions en France. Je ne sais s'il fut traduit en anglais; mais je n'en serais pas surpris. Il est très-spirituel et très-amusant, et à cet égard infiniment supérieur aux Lettres de l'abbé Le Blanc, sur l'Angleterre. Il faut pardonner à Garrick d'en penser autrement; mais il est impossible à toute personne désintéressée de s'y tromper. L'abbé ne reproduit guère dans ses Letlresque des lieux communs cent fois ressassés sur la civilisation, les finances, la politique et la littérature de l'Angleterre, et son st\le est aussi plat que ses idées vulgaires. Il est curieux , par exemple, de comparer les jugements de l'abbé Le Blanc sur Shakespeare avec ceux de Voltaire sur le même poète. C'est du Voltaire refait, et refait par l'abbé Le Blanc! Le livre \ous tombe des mains.