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MARIN, LE CENSEUR, A VOLTAIRE

« Paris, 27 mai lT"-2.

» Pourquoi faut-il, monsieur, que je vous gronde toujours? Vous avez de ces cachoteries qui sont insupportables. Vous en-

voyés dans le plus grand secret une tragédie à M. de Thibouville; ce secret passe à M. d'Argental, à M. de Pont de Vêles, à M. Duras, à M. le duc d'Aumont, à Lekain, aux comédiens, et le voilà qui chemine d'un côté, de l'autre. On présente la pièce pour l'impression; le censeur, le libraire, l'éditeur, font la confidence à l'autre moitié de Paris ; on vient à moi à la fin du compte, parce qu'on en a besoin; enfin, je deviens la Môle personne qui sache dans Paris qu'il y a une tragédie intitulée Asturie ou les Loix de Minos; que cette tragédie est de M. de Voltaire ; qu'elle est reçue à la Comédie, qu'on va la jouer, qu'on l'a présentée au secrétariat de la librairie pour la faire imprimer ; que celui-ci a fait nommer un censeur, que ce censeur a déclaré, a dit à tout Paris qu'il n'est pas possible d'en permettre l'impression. Le magistrat est effrayé et me consulte, et m'envoye la pièce avec des remarques, des ratures, et me voilà chargé de réparer les fautes d'autrui.

» Quoi qu'il en soit, monsieur, votre mystère n'en est plus un ; votre tragédie va se jouer, et j'en suis fâché, après la prévention qui s'est élevée contre elle. On dit que c'est une imitation des Druides. On dit : elle peut ne pas réussir, et je ne sais s'il est prudent de se compromettre. 11 valoit mieux l'imprimer; les comédiens l'auroient jouée d'eux-mêmes ; son sort vous étoit indifférent, parce que vous étiés censé ne vous être point meslé delà représentation, parce qu'une pièce imprimée est de droit public. Je prévois d'ailleurs qu'elle sera tronquée, mutilée. On a cru y trouver beaucoup de choses qui n'y sont pas, et on ôtera tout ce qu'on croira approcher des idées qu'on en a eues. En voilà assés. Bonjour. » marin. »

Voltaire envoya cetle lettre à d'Argental après avoir écrit au dos la suivante :

« 3 juin 177-2.

» Voyez, mon cher ange, sur cette lettre qui n'est pas encou-

rageante, ce que doit faire ce jeune avocat dont on prétend que je suis le conseil. Les soldats de Corbulon sont en grand nombre ; il eût été avantageux d'avoir un maréchal de France à la tête de notre petite armée. Mais j'ai peur qu'il n'ait aucune envie de combattre pour nous. Vous êtes un général expérimenté, vous déciderés s'il faut livrer bataille, ou faire une honorable retraite.

» Je vous dirai sans figure de rhétorique qu'il ne sera pas difficile d'ùter tous les traits qui pourraient fournir des allusions et servir de prétexte à la méchanceté de nos adversaires. La pièce est d'ailleurs fort différente de l'exemplaire que le procureur général de Lyon envoie à M. le chancelier. De plus, on peut corriger en quinze jours ce qu'on a fait en huit. La jeunesse est active, et quand elle est docile, elle mérite protection. Vous me ferés grand plaisir de me dire ce que le public pense de la pièce du comte de Morangé {sic), à laquelle je m'intéresse.

» La tragédie de Strouzé ou Struenzé, m'a bien autrement affecté. J'avais obligation à ce petit maître, médecin et premier ministre. Mais la Pologne m'attache encore davantage ; la catastrophe sera belle ; la péripétie des officiers welches pris par les Russes ne sera pas agréable.

» Je me mets toujours cà l'ombre des ailes de mes anges.

» N. B. J'ai été un peu piqué de la lettre de Marin ; je viens de lire les cinq actes à mes convives ; c'est un tour de force. Si la pièce est jouée comme je l'ai lue, je réponds du plus grand succès, malgré la cabale. »

La lettre de Marin n'est pas encourageante, en effet; elle a do plus un bon cavalier qui frise l'impertinence. Il convenait à Voltaire de ne pas relever cette lourde familiarité,

et même de faire semblant de ne pas s'en apercevoir; car il avait des ménagements à garder envers Marin, et, dans cette circonstance, il s'était manifestement délié ou moqué de lui. Les Lois de Minos, que Voltaire donnait pour l'œuvre d'un avocat nommé Duroncel, furent effectivement imprimées avant d'être jouées, mais imprimées à l'insu de Voltaire, et par qui? par ce même Marin, qui s'était procuré une mauvaise copie de la pièce, l'avait tronquée et mutilée, parée de vers à la Pellegrin, et vendue en cet état au libraire Valade. Voltaire ignora longtemps cette « perfidie mercenaire; » il était loin surtout d'en soupçonner Marin , lequel l'avait littéralement embàté , pour parler comme lui, et môme très-effectivement protégé. Ses soupçons tombèrent d'abord sur « un bel esprit » comédien, qu'il ne nomme pas, puis sur Thibouville et même sur d'Àrgental; il avait, disait-il, trouvé dans la pièce beaucoup de vers de leur façon (à Richelieu, 1er février 1773). Il ne fut désabusé qu'un an après, dans le temps que Beaumarchais publia ce mémoire où Marin est vilipendé avec tant d'esprit. Jusque-là, je le répète, il fut constamment sa dupe, et, dans l'espèce, il le fut encore, en se payant de la considération que sa pièce imprimée échappait à la censure. Aussi n'est-ce plus guère de cet obstacle qu'il se préoccupe, mais de la cabale montée pour faire tomber les Lois de Minos, et qu'il désigne ici sous le nom de Soldats de Cor bidon.

Thibouville se piquait de débiter parfaitement les vers; c'est pourquoi Voltaire affectait de l'appeler Baron, du nom de ce grand acteur qui avait obtenu de son siècle le

nom de Roscius. Mais il ne les faisait pas aussi bien qu'il les débitait, témoin sa tragédie de Thélamire. Quoi qu'il en soit, c'est le sobriquet de Tbibouville qui m'a fait connaître que la lettre suivante, dépourvue de toute autre indication, lui était adressée :

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