VOLTAIRE A THIBOUVILLE
* 18 janvier l~~".
» L'illustre Baron sait-il qu'autrefois un vieux perruquier, nommé Hervé, disait : Monsieur, votre perruque est faitte. — Donnez-la-moi donc. — Elle n'est pas finie. — Ensuite : elle est finie, mais elle n'est pas achevée ; — et puis : elle est achevée, mais elle n'est pas parfaitte.
» Voilà comme est votre vieux ouvrier de Ferney. Il y a encor un autre inconvénient touchant la perruque qu'il vous a promise, et cet inconvénient est qu'il n'en peut plus. Il est malade comme un chien. Son état est si misérable qu'à peine il peut vous écrire. Il voit avec douleur que l'élève du grand Lekain n'a pas réussi, car personne ne m'a dit qu'elle ait pris sa revenche à la seconde représentation, et Lekain même ne m'en a pas parlé. Je m'intéresse toujours au tripot malgré mon âge, mes maladies, la perte du peu de talent que j'avais et la mort qui me talonne. Je suis comme les vieux débauchés qui meurent en cajolant les dames. Je vous fais ma confession de foi à vous et à votre ami. Soyez assez justes tous deux pour me pardonner si je suis devenu si malheureux et si imbécille : c'est ma faute ; je ne vous en aime pas moins. » v. »
Cette lettre n'est pas de la main de Voltaire ; mais elle porte encore son cachet de cire rouge. La perruque dont il est parlé est la tragédie d'Irène, ou celle d'Agathocle ;
l'une et l'autre également dignes de ce nom, et, pour continuerla métaphore, assez mal peignées.
L'élève de- Lekain, qui n'avait pas réussi à la première représentation d'une pièce (je ne devine pas laquelle), est mademoiselle Sain val. Il en est beaucoup question dans les lettres de celte époque à d'Argental et à Thibouville. Voltaire croyait tout le bien que ce dernier surtout, intéressé à la faire valoir, disait de cette actrice, et il lui destinait un rôle dans sa tragédie d'Irène.
Voici un billet curieux qui prouve qu'avant d'exercer le métier de terroriste, Billaud-Varennes s'était essayé à la profession d'auteur dramatique.
BILL AID DE YARENNES, 21 , RLE DE SAVOIE. « Le sujet est si beau ! je n'ai pu résister. »
« Monsieur,
» Voici l'opéra d'Alziro, que j'ose vous présenter pour le concours. Je ne sais pourtant si elle n'en est pas exclue comme ayant été reçue aux. Français. Dans le cas contraire, je vous supplie, monsieur, de vouloir bien l'admettre et de recevoir l'hommage de respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, » .Monsieur,
» Votre très-humble et très-obéissant serviteur. « Paris, le -29 janvier 1788. »
Ainsi, Billaud-Varennes avait fait de la tragédie d'Alzire un opéra. Son erithpysiasme pour ce sujet était sans doute aussi grand qu'il est platement exprimé dans son épi-
graphe; mais si tous les vers de la pièce étaient de cette force-là, les concurrents de Billaud durent avoir beau jeu. Du reste, je ne saurais dire s'il s'agit ici d'un concours académique ou d'un concours dramatique. Dans l'un et l'autre cas, il fallait s'adresser à Suard, à la fois secrétaire perpétuel de l'Académie française et auteur dramatique, investi en outre d'une sorte d'autorité dans l'administration intérieure de l'Opéra.
RAPPORT DE SUARD AU LIEUTENANT DE POLICE SUR LA COMÉDIE DE L'HOMME DANGEREUX, DE PALISSOT.
Palissot, auteur de YHomme dangereux, pièce dirigée contre les philosophes, l'avait présentée, en 1770, à l'approbation de la police. Suard fut chargé de l'examiner; et voici le rapport qu'il en fit au lieutenant de police :
« L'Homme dangereux est un libelle et non une comédie.
» Ce n'est ni un vice, ni un ridicule qu'on y attaque ; ce sont des personnes ; ce sont des philosophes, et tout le monde sait à Paris quels sont les philosophes de M. Palissot.
» 11 est vrai que M. Palissot peut répondre que tout ce qu'il y a dans la pièce contre les philosophes, il l'a mis dans la bouche d'un scélérat.
» Oui : mais ce scélérat parle comme a parlé toujours M. Palissot, comme il a fait parler l'honnête homme dans la comédie des Philosophes, et comme parlent chaque jour tous les calomniateurs qui attaquent les {hilosophes au nom de la religion, des mœurs et du gouvernement.
» Ajoutons qu'aucun personnage de la pièce ne confond ce scélérat. Dorante, dont ce serait le rôle, parle presque toujours comme un imbécile. N'est-ce pas fait exprès?
» Enfin, de quelque manière que l'on considère la pièce, on ne peut pas nier qu'elle est dans le genre de ces comédies personnelles que les Grecs proscrivaient sur leurs théâtres, malgré l'extrême liberté de leurs mœurs républicaines?
» Il est vrai que l'on dit aussi qu'elle est contre M. Palissot lui-même, qui s'est peint dans V Homme dangereux; oui, mais elle est aussi contre MM. d'Alembert, Diderot et l'abbé Morellet; et il suffit de savoir que M. Palissot en est l'auteur, pour être sûr qu'elle n'est contre lui qu'afin d'être plus encore contre ces messieurs.
» D'ailleurs, il me semble que, sans examiner si cette pièce est contre eux. ou quand elle serait même en leur faveur, il faudrait en défendre la représentation, uniquement parce qu'elle est personnelle. Ce genre doit être proscrit, parce qu'il met sur le théâtre des hommes qui vivent sous nos yeux et avec nous dans la société, et aussi parce qu'il est impossible qu'une telle pièce soit jouée sans occasionner des applications, sans exciter une foule de passions malhonnêtes , sans faire naître des rumeurs et des scandales qui troubleraient l'ordre de la police des spectacles.
» Les philosophes ne sont pas de ces hommes décriés dont personne n'ose se déclarer le partisan ou l'ami. La philosophie n'est pas un de ces vices ou de ces ridicules qui se cachent quand on les attaque. La représentation d'une pièce, où les philosophes et la philosophie sont livrés à la risée et a l'indignation publiques, peut donc faire naître des disputes et des querelles qui peuvent avoir des suites funestes, et il faut observer ^ue tout cela est indépendant de la façon de penser que le magistrat de la police peut avoir sur les philosophes.
» On les traite comme des ennemis du gouvernement, de la religion et des mœurs, comme des hommes funestes à la société. Mais, en ce cas, il faut les traîner dans les prisons et non sur le théâtre; il faut les faire punir par les magistrats et non par M. Palissot.
» Il dit :
Pour le gouvernement je crains l'abus fatal De raisonner ainsi sur toutes les matières.
N'est-ce pas là dénoncer les philosophes au gouvernement, envers lequel on les accuse d'être coupahles? Aujourd'hui, au contraire, les gouvernements mettent leur gloire à profiter des avis des philosophes. Il n'y a certainement aucun ministre qui ne soit persuadé que Montesquieu, qui raisonnait sur toutes les matières du gouvernement, ne fut un hien meilleur citoyen que M. Palissot. »
Il résulte de ce rapport un fait curieux, et qui n'a pas attendu rétablissement du régime parlementaire en France pour se produire, c'est un fonctionnaire prenant, contre le gouvernement qui l'accrédite et le paie, la défense d'une secte ennemie de ce même gouvernement. Le règne de Louis XV offre mille exemples de cette pareille inconséquence, qui ne semblaient toucher ni le roi ni ses sujets. Perdere qttos mit Jupiter dément at.
Tout-puissant dans les lettres, au théâtre, à l'Académie, craint et ménagé à la cour, au sein de laquelle il avait des complices, le parti philosophique usait de tous ces avantages avec tyrannie, et ne reculait pas même devant l'intimidation. Telle était la règle invariable de sa conduite, principalement quand il avait tort et qu'il le sentait; mais ici il a raison, au moins en principe général, c'est-à-dire au regard de la comédie personnelle et diffamatoire. Aussi les conclusions de Suard furent-elles adoptées, et la représentation de Y Homme dangereuse interdite.
Cependant Palissot avait cru trouver un moyen excellent d'arriver à un résultat contraire, et ce moyen, la va-
nité et la peur le lui avaient suggéré. En n'écoutant que l'une ou l'autre, on ne peut pas manquer de faire une sottise; en les consultant toutes deux, Palissot fut ridicule. Il s'était proposé d'abord de donner sa pièce anonyme, puis il avait répandu le bruit que celte pièce était une satire violente contre lui. Pour mieux accréditer ce bruit, il s'en était plaint à son ami Yoisenon , le priant d'employer son crédit pour empêcher qu'on ne jouât la pièce. Voisenon y réussit; il se donna même à cette occasion assez de mouvement, et il eut à vaincre assez d'obstacles pour se flatter d'avoir remporté une grosse victoire, et que Palissot serait content de lui. Quelle fut donc sa surprise de voir arriver le lendemain Palissot presque en larmes! Il s'informe avec intérêt. « Je suis, dit Palissot, l'auteur de l'Homme dangereux ; je n'avais pas cru que vous me serviriez si bien, et je viens vous conjurer de faire lever la défense. » A cet étrange aveu, suivi d'une prière plus étrange encore, Yoisenon, indigné, répondit par un refus et n'en démordit pas. Tout cynique qu'il était, il s'étonna d'en rencontrer un autre assez sot pour avouer sa sottise, assez impudent pour l'y mettre de moitié, et il abandonna Palissot à la haine et aux sifflets des philosophes. « Il est vrai, dit Grimm, que Palissot a écrit depuis plusieurs longues lettres pour désavouer le ridicule de cette aventure : mais il n'en est pas moins vrai que, quoiqu'il en fût sollicité vivement, l'abbé de Voisenon ne voulut jamais détruire l'imposture prétendue, soit qu'il n'ait pas daigné en prendre la peine, soit qu'il fût piqué en effet d'avoir été la dupe de M. Palissot, soit enfin qu'il se fût fait un scrupule de démentir un conte qui, vrai ou faux, ne pouvait manquer de lui paraître plaisant. »
Palissot fit imprimer sa pièce à Genève, mec un petit commentaire à l'usage de ceux qui les aiment. Dans ce petit commentaire, il rendit compte des obstacles que la police avait mis à la représentation de sa pièce; il en exposa ensuite le but, son projet de se mettre lui-même en scène, et de s'y traduire, selon l'expression de Grimm, comme un franc maraud qui joue un rôle méprisable, afin de donner à ses ennemis les philosophes le change sur l'auteur. Là, il abandonne l'hypothèse qu'il avait admise en premier lieu, celle d'une chute; il suppose au contraire que l'antagoniste de la philosophie, jouant dans la pièce un vilain rôle, les philosophes se fussent piqués de la faire réussir; que lui, Palissot, se fût alors démasqué, et que ses ennemis, honteux d'avoir contribué à son succès, fussent morts de confusion et de désespoir. Une si rare inlatiiiition est inconcevable sans doute; mais qu'elle dut réjouir les philosophes, restés maîtres du champ de bataille et sauvés du pilori!