‹ Mémoires et correspondancesChapitre 36 sur 97 · SUARD A VOLTAIRE · texte numérisé non relu

SUARD A VOLTAIRE

« Paris, le 6 mars.

» Je vous conjure, monsieur, d'être bien tranquille sur l'édition de Bardin ; elle ne se vend point ici ; Pankoucke n'a garde de se charger d'un pareil effet, et personne ne songe à vous attaquer. Le fanatisme, tout féroce qu'il est, craint encore un peu le ridicule, et il faut craindre de l'aviser du mal qu'il pourroit faire; je vous parle d'après de bons avis. J'ai vu quelques-uns de Messieurs; ils ne sont pas de la majorité, mais ils voyent bien et pensent encore mieux.

» Il est vrai que nous sommes dans un moment orageux; sed

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tua )iaris in alto est; c'est aux petites barques ;i se garer de la tempête.

» La barque de ce malbcureux Delisle a essuyé une rude bourrasque , mais l'orage se calme. Le Parlement a converti hier le décrit de prise de corps en un assigné pour être ouï; et c'est l'illustre M. Pasquier qui a signé l'arrêt. On croit qu'on ne donnera pas de suite à cette affaire.

» Il seroit bien temps de faise une loi qui fixât la juridiction à laquelle doit appartenir la censure des livres. Il est bien barbare qu'un citoyen cà qui l'autorité, sous une certaine forme, a permis de publier un livre, puisse être attaqué par la même autorité, sous une autre forme, pour avoir publié ce livre. Le chancelier ou le Parlement nomme les censeurs des livres ; à la bonne beure ; mais que le citoyen, qui s'est soumis à toutes les conditions que lui impose la loi, ne puisse être inquiété ni dans sa personne, ni dans ses biens. C'est une contradiction abominable qui n'existe qu'en France , qui choque toutes les notions de justice et d'humanité, et contre laquelle il faudrait crier bien haut et longtemps, car les cris des honnêtes gens ont encore plus d'influence qu'on ne croit, même sur les fripons. Le public s'éclaire ; il ne lui manque que de connoître sa force pour renverser bien des tyrannies. C'est ce que voyent trèsbien et ce que redoutent les oppresseurs grands et petits qui font la guerre à la raison et à la philosophie.

» Prêchez et protégez toujours l'une et l'autre; elles vous doivent la plus grande partie des progrès qu'elles ont faits en France, et c'est un service immortel rendu à l'humanité. Jamais l'éloquence et la poésie n'ont exercé un plus beau ministère que dans vos ouvrages.

» Recevez l'hommage de mon admiration, de ma reconnaissance, et de mon respectueux attachement. » suard. »

La date manque à cette lettre, mais elle est suffisamment

indiquée par les faits qui appartiennent à l'année 1776. C'est en 1776 que Bardin, libraire de Genève, fit, conjointement avec Gabriel Cramer, une édition des œuvres complètes de Voltaire en quarante volumes, et que Delisle de Sales fut poursuivi pour son livre de la Philosophie de la Nature.

Cette édition avait été faile, non-seulement sans le concours de Voltaire, mais malgré lui. C'est par elle que Cramer, qui avait gagné plus de quatre cent mille francs à imprimer les ouvrages de Voltaire depuis vingt ans, disait adieu à la librairie, laissant à Bardin, son complice, le soin de tirer le meilleur parti possible de leur dernier forfait. Car, aux yeux de Voltaire, cette édition n'était pas autre chose, les trois derniers volumes contenant des ouvrages beaucoup plus dangereux, disait-il, que ceux de Spinosa et de Vanini, des ouvrages que Cramer savait bien n'être pas de lui. Mais Voltaire ne disait pas la vérité ou n'en disait qu'une partie; un seul des ouvrages compris dans ces trois volumes ne lui appartenait pas; c'est le Catéchumène, qui était de Bordes.

De son côté Cramer, pour laisser à Voltaire la faculté de désavouer au besoin telles pièces qu'il voudrait dans ces trois volumes, avait pris la précaution de leur donner pour titre : Pièces détachées attribuées à plusieurs hommes célèbres. A l'ombre de celte supercherie, il fut aisé à Voltaire de protester contre ce qu'il appelait la trahison de Cramer et de Bardin, et il n'y manqua pas, même auprès de d'Argental (6 mars 1776), qui n'en était pas dupe. Il y avait trente ans que Voltaire et lui jouaient cette petite comédie dans des circonstances analogues; comédie en effet où, comme au théâtre, une lettre était le pivot de

l'intrigue, ou la dénouait. Sincères ou non, ces protestations privées de Voltaire avaient pour objet d'ajouter de la force à ses protestations publiques, et personne n'eût osé croire que, dans ces confidences réciproques des deux amis, il y eût collusion.

Panckoucke avait acbeté de Bardin « cette édition trèscriminelle, » mais Voltaire n'avait su « cette manigance » que quand elle était consommée, et qu'il ne pouvait plus y remédier. Il le dit à d'Argental dans sa lettre du 6 mars, après s'en être déjà plaint à Suard qui, ainsi qu'on le voit dès le commencement de sa lettre, donne un démenti formel à ce bruit. En même temps, Suard informe Voltaire des dispositions du parlement au sujet de Delisle de Sales , auteur de la Philosophie de la Nature.

Ce livre avait été publié en 1769, avec permission du lieutenant de police. Personne n'y avait fait grande attention, lorsque en 1 776, un décret de prise de corps fut rendu au Cbàtelet contre Delisle, à la réquisition d'un avocat du roi. Delisle s'enfuit et demeura caché à Franconville, chez le comte de Tressan. C'est de là qu'il fit part de son malheur à Voltaire, comme au défenseur naturel de tous les opprimés, et c'est là que Voltaire lui écrivit, ainsi qu'au comte de Tressan, son hôte, quelques lettres empreintes de la passion la plus outrée contre les magistrats et les prêtres, ces éternels persécuteurs, disait-il, de la philosophie et des lettres. Et ce n'est pas seulement à Delisle et au comte de Tressan qu'il en parlait ainsi, il s'en ouvrait avec le même abandon à tous ses autres correspondants, et la violence de ses termes s'accroissait par la répétition.

Le parlement ayant converti le décret de prise de corps en un assigné pour être ouï, et l'affaire n'ayant pas avancé

tout d'abord avec cette rapidité que semblaient promettre l'éclat et l'imprévu de la dénonciation, on crut un moment qu'elle n'aurait pas de suites. Il n'en fut pas ainsi. Dclisle fut jugé par le Châtelet en mars \ 777, et condamné au bannissement à perpétuité et à la confiscation de ses biens. Les premiers juges avaient opiné pour la condamnalion ad orrmia citrà mortem : cette formule désignait le fouet, la marque et les galères perpétuelles. On ne pouvait pas condamner à mort l'accusé, parce que, dans l'intervalle d'un interrogatoire à l'autre, Messieurs, dit Grimm, avaient diné.

J'ai lu jadis le livre qui valut à l'auteur une condamnalion si rigoureuse; c'est bien le plus lourd, le plus pitoyablement écrit, le plus diffus et le plus ennuyeux de tous les livres; je délie le lecteur le plus prévenu en faveur de cette sorte d'écrits d'aller jusqu'au bout. Il s'en fallait d'ailleurs que, au regard de la morale et de la religion, il fût innocent, et, à ce titre, il appelait naturellement l'attention des magistrats; mais il était de ces livres qu'on ne lirait jamais, ou que, à peine ouverts, on fermerait de dégoût, s'ils n'obtenaient l'honneur d'être cités en justice, et surtout condamnés.

Le soir du jugement, à onze heures, Delisle fut conduit en prison par les archers, la baïonnette au bout du fusil. Le Châtelet observait scrupuleusement les formes ; ici même il les épuisait.

Mais, par une de ces contradictions dont cetie époque bizarre nous offre tant d'exemples, la rigueur de la peine parut s'adoucir, dès que les portes de la prison se furent refermées sur le coupable. Le concierge lui céda son logement, qu'il remeubla avec magnificence, et ce logement

ne désemplit pas de visiteurs. Tous les philosophes et les femmes les plus distinguées du parti vinrent saluer Delisle et le féliciter. On lui apportait de l'argent de toutes parts ; offres qui n'étaient pas à dédaigner, parce que Delisle était pauvre, mais qu'il refusa parce qu'il était fier, et qui tournèrent au profit des autres prisonniers. Les dédommagements effectifs, s'il en recueillit quelques-uns, il les dut à son livre, auquel la persécution donna une vogue qu'il n'eût jamais obtenue sans cela.

Au reste, rien n'est plus sensé que les réflexions suggérées à Suard par ces poursuites rétroactives contre un livre imprimé depuis six ans et publié avec l'approbation de la police. Cette approbation n'était en effet qu'un guet-apens. Le visa du censeur, qui aurait dû être absolu, n'était que conditionnel; les tribunaux gardaient toute leur action contre les livres ainsi censurés. Si cette contradiction choque au premier abord, il faut avouer qu'elle s'explique à certains égards. On peut même dire qu'elle était justifiée soit par la paresse des censeurs qui ne lisaient pas toujours, soit par leur insuffisance, soit enfin par leur complicité avec l'auteur et quelquefois leur prévarication. L'opinion et la moralité de ces messieurs étaient bien connues, et, chose bizarre encore! tout écrivain obtenait aisément le censeur qu'il avait choisi. C'est ainsi quêtant d'ouvrages irréligieux ou immoraux, sortis de la plume des philosophes ou soi-disant tels, étaient publiés avec le permis de la censure. Du moment qu'on pouvait choisir son juge, on avait cause gagnée. En un mot, tels étaient les vices de cette législation que, sans le décousu et la faiblesse du gouvernement de Louis XV, on ne comprendrait pas qu'elle ait duré. Mais puisqu'elle a

vécu, qu'elle a fleuri même, malgré ses principes de destruction, il n'y a pas lieu de s'étonner tantôt qu'elle fût inique, tantôt qu'elle fût impuissante. Ses organes se contredisaient les uns les autres, et ses justiciables payaient les frais de ce désaccord.

Dans le rapport qui suit, Suard se déclare avec non moins de vivacité, aussi contraire aux livres qui fondent leur succès sur des personnalités injurieuses, qu'aux pièces de théâtre où l'on use des mêmes procédés, et qui ont les mêmes fins. Mais ici, il justifie ses principes par des extraits assez nombreux tirés du livre, et conclut qu'on ne doit l'autoriser ni ostensiblement, ni tacitement. Car, outre l'approbation donnée à un écrit en la forme ordinaire, il y avait la permission tacite, espèce de transaction qui s'obtenait au moyen de protecteurs puissants, et qui, bien entendu, garantissait encore moins l'auteur contre les poursuites dont il pourrait être l'objet, que l'approbation régulière.

RAPPORT DE SUARD AU LIEUTENANT DE POLICE SUR LE DISCOURS SUR SHAKESPEARE ET SUR VOLTAIRE, PAR BARETTI .

« Monsieur, j'ai lu le Discours sur Shakespeare et sur M. de Voltaire que vous avés bien voulu soumettre à mon examen, et que j'ai l'honneur de vous renvoyer. Je ne crois pas devoir y donner mon approbation, même pour une permission tacite.

» Je connois l'auteur de cette brochure; c'est un Italien qui, s'étant fait chasser de son pays, il y a environ douze ans, pour des satyres, se réfugia à Londres, où il a manqué d'être pendu, il y a sept ou huit ans, et où il a voulu faire sa cour aux Anglois. en vengeant Shakespeare contre M. de Voltaire.

» Sa brochure est écrite en mauvais françois et en langage des halles. Elle ne manque ni d'esprit, ni de vivacité, ni de bonne critique, mais le ton en est intolérable.

» L'air de supériorité que Baretti prend avec M. de Voltaire ne seroit que risible, si cette impertinence n'étoit accompagnée d'injures grossières et indécentes.

» Par exemple, il reproche à M. de Voltaire son effronterie, p. 19 et 117; son impudence, p. 114; sa bassesse, p. 19; les sottises qu'il vomit, p. 45; il le traite d' histrion et de Gille, p. 100; d' imposteur insolent, p. 133. Selon Baretti, M. de Voltaire n'a pas le sens commun, p. 43 et 163; presque tout ce qu'il dit de Shakespeare n'est qu'insolence , que malignité, que brutalité et que sottise, p. 122. Il y a un reproche plus grave à la p. 117 : il ne fait d'autre métier que de chercher à détruire la religion de ses pères.

» Je ne crois pas que le gouvernement doive autoriser de semblables grossièretés contre un citoyen, quel qu'il soit, encore moins contre un homme qui honore sa nation.

» Si on écrivoit la dixième partie de ces injures contre un homme en place, on ne le souffriroit pas, et avec raison. Je regarde M. de Voltaire comme un homme public aussi, dont la gloire est liée à la gloire de la France, dont le nom sera honoré lorsque ceux de presque tous ses contemporains seront oubliés, et qui mérite une protection et des égards particuliers.

» Si M. de Voltaire a passé lui-même dans plusieurs de ses ouvrages polémiques les bornes de la décence et de la modération, c'a été, selon moi, un tort de l'administration, qui, pendant trente ans, a semblé le livrer, avec intention, aux insultes des polissons de la littérature. Il avoit souffert plusieurs années les injures hebdomadaires de Fréron ; à la fin, il a perdu patience quinze ans de suite, comme il le dit lui-même, et s'est fait justice, parce qu'on n'a pas voulu la lui rendre. Mais en couvrant de ridicule ses sots adversaires, il s'est dégradé par

ces querelles indignes de lui, et a perdu un temps qu'il auroit mieux employé pour sa gloire et pour lïntérêt des lettres.

» La bonté et la confiance que vous m'avés témoignées, monsieur, m'autorisent à vous adresser avec confiance ces réflexions sur un sujet qui intéresse les gens de lettres, et les dispositions que vous m'avés laissé voir, relativement à l'encouragement de la littérature, me font espérer que mes principes ne seront pas contraires aux vôtres.

» Je suis avec respect, monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur, » suard.

» Ce 25 juillet 177".

» P. S. J'oubliois, monsieur, de vous observer qu'il y a aussi dans la brochure de Baretti un trait qu'un censeur ne peut pas passer. Il dit, en parlant des lettres de Ganganelli, que l'italien dont elles sont parsemées est traduit du français par ce gueux qui a pris le nom de Caraccioli, p. 138. »

Parmi les autres ouvrages de. ce Baretti, la France littéraire de M. Q uéra rd et les Biographies ne citent point celui-là; les contemporains n'en parlent pas davantage; je ne l'ai trouvé dans aucune bibliothèque publique à Paris. Est-ce que, l'avis de Suard ayant été adopté, Baretti remit son manuscrit en portefeuille et renonça à le faire imprimer? Cette hypothèse est peu probable. Un écrivain satirique renoncerait plutôt à son baptême qu'à l'impression d'une pièce où il a mis tout son venin, et il paraît bien que Baretti ne l'avait pas économisé dans celle-là. N'ayant pas ses œuvres complètes sous les yeux, je ne puis rien décider à cet égard. Je croirais cependant volontiers que cette dissertation, écrite d'abord en français, puis traduite en anglais par l'auteur même, fait partie d'un

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recueil de dissertations en celte langue, intitulé Pamphlets. Les Biographies qui s'accordent toutes à ne point donner la date de ce recueil, s'accordent à dire qu'il contient une dissertation où Baretti réfute l'opinion que Voltaire a émise dans son Essai sur la poésie épique, sur la poésie et les poètes italiens. Peut-être y trouverait-on aussi la pièce qui fait l'objet du rapport de Suard. Mais, imprimé ou non, le libelle de Baretti ne modifierait en rien les sentiments qu'on en doit avoir, après la lecture de ce rapport. Tout au plus est-il regrettable à cause de l'esprit que le censeur y a remarqué, et de sa bonne critique. Mais qui se soucie de l'esprit et de la bonne critique rendus dans un français barbare, quand on a l'un et l'autre à foison exprimés dans un français excellent1 ?

Suard condamne justement les écarts de Voltaire dans le genre de ceux qu'il reproche à Baretti; mais c'est aller trop loin que de dire que Voltaire y fut provoqué par les injures de Fréron. Non, Fréron ne commença point par injurier Voltaire; c'est un préjugé dont il faut se guérir,.

1 Depuis la première publication de ces lettres rt autres opuscules dans la Revue contemporaine, je me suis procuré les œuvres complètes de ce Baretti, imprimées à Milan (1820-23) en 5 volumes in-8°. L'un de ces volumes comprend le libelle dont il est ici question, et qui a pour titre : Discorso sopra Shakespeare ed il signor de Voltaire, di Giuscppe Baretti. segretario per la corrisponde'nza slranicra dell' Academia reale britannica. Il a été écrit en français et traduit en italien par Girolamo Pozzoli. Remarquons ici que Baretti était secrétaire, pour la correspondance étrangère, de l'Académie royale de Lnndies. Comment donc croire, ain^i que Suard l'affirme, qu'on ait chargj d'une pareille fonction un homme qui avait manqué d'être pendu? Rien n'est plus commun dans Voltaire que des imputations de ce genre adressées à ceux qui l'attaquent ; Suard est ordinairement plus réservé : il faut que Voltaire lui ait soufflé celle-là.

et pour cela il n'est besoin que de parcourir les Lettres sur les écrits de ce temps et même l'Année littéraire, jusqu'au moment où la nouvelle attitude de Voltaire força Fréron à changer de langage. Jusque-là ses injures n'avaient été que de la critique, bonne ou mauvaise, parfois semée de traits un peu vifs, souvent ironique, quoique d'une ironie douce et presque timide. Il n'en fallait pas tant pour faire perdre patience à Voltaire, l'homme qui souffrait le moins la critique et, j'ose dire, qui en méconnut le plus les prérogatives. Ce n'est pas sa faute si tous ceux qui revendiquaient ces prérogatives n'ont pas expié leur audace au For-1'Évêque et même aux galères, et si le nom de gazetier n'est pas devenu dans la postérité synonyme de coupeur de bourses et même d'assassin.

Quant à la connivence du gouvernement, il n'est pas possible de la nier ; elle était patente ; elle dura jusqu'en 1754, époque où parurent les premiers numéros de Y Année littéraire, et même au delà." Voltaire n'avait pas encore à la cour et dans l'administration ces amis nombreux et puissants qui y combattirent depuis avec succès l'influence de ses ennemis; il n'était encore que le premier des hommes de lettres de son temps. Mais il en voulait être le roi, et à ce titre il ne se reconnaissait pas de pair dont il fût justiciable. Il eût donc volontiers traité ses critiques comme un roi des sujets rebelles, et afin d'avoir ce plaisir il n'eut pas de cesse qu'il n'eût obtenu pour luimême de l'administration cette connivence qu'avaient obtenue « les polissons de la littérature. » Une fois qu'il l'eut acquise, il fut amplement dédommagé des attaques de Fréron par les avanies auxquelles ce dernier fut en butte à cause de lui, et par les fréquentes suspensions de ses

feuilles, que l'administration prononçait à la requête, pour ainsi dire, du premier venu.

Il ne faut pas confondre le Caraccioli que Baretti traite si incivilement avec l'autre qui fut ambassadeur de Naples en France, en 1770 et années suivantes, qui fut lié avec d'Alembert, Helvelius, etc., et qui, s'il n'écrivit pas dans l'Encyclopédie, fut au moins un des plus fervents apôtres des principes qu'on y propageait. Le premier, quoique né à Paris, était issu d'une branche cadette de la maison napolitaine, et il est en effet l'auteur ou mieux le fabricateur des Lettres intéressantes de Clément XIV (Ganganelli), qui furent lues avec avidité, et que toute l'Europe crut l'ouvrage de cet excellent, mais faible et malheureux pontife.

RAPPORT DE SUARD AU LIEUTENANT DE POLICE SUR LA RÉDUCTION DE PARIS, DRAME PAR DESFONTAINES •.

« J'ai lu le drame de la Réduction de Paris avec toute l'attention que m'a permise le peu de temps que les circonstances m'ont laissé, n'ayant eu jusqu'à ce moment aucune communication de cet ouvrage.

» Je n'ai que quelques observations à y faire comme censeur.

» Quoique ce soit toujours une entreprise délicate que de mettre sur le théâtre un roi de France, et un événement aussi important que celui qui fait l'objet de la pièce, je pense que le sujet y est traité d'une manière intéressante pour la nation. Henri IV y est présenté avec le caractère noble, humain et aimable qui rendent sa mémoire si chère, et la fidélité de l'histoire y est respectée.

* Guillaume François Fouques Deshayes, connu sous le nom de Desfontaines, auteur dramatique, mort en 1825, à quatre-vingt deux ans.

Il*

» Mais il est de règle de ne mettre sur notre théâtre aucun personnage portant le nom d'une grande maison encore subsistante, de citer même ces noms, sans s'être assuré que les personnes, qui portent ces noms, n'auront pas lieu de s'en plaindre.

» Si j'avois examiné la pièce avant la représentation, je n'aurois cru devoir y mettre mon approbation qu'après avoir fait observer au magistrat que MM. de Brissac peuvent être mécontents de voir sur le théâtre un de leurs ancêtres armé contre son souverain légitime, et ne renoncer à ses devoirs que par une espèce de trahison. J'aurois même observé que MM. de Brancas pourroient se plaindre de voir rappeller, sans aucune nécessité, un homme de leur nom au nombre des ligueurs (Voyés act. i, se. 4).

» Je trouve dans la lre scène que Nevers dit, en parlant de Mayenne : Et le perfide est sur le thrône! Cette expression ne me paroit pas convenable. Je ne crois pas qu'en aucune circonstance, le duc de Mayenne ait été regardé ou traité comme roi. Cette figure me paroit un peu trop forte.

» Le mot de Grillon : Vous mentes, sire, je ne suis que le second, est consacré par l'histoire, et la dureté de l'expression est bien sauvée par le sentiment; mais je n'aurois pas osé approuver, sans y être autorisé, un démenti donné sur le théâtre à un roi de France. Mais le passage ayant été prononcé devant le roi et les princes, il n'y a plus de scrupule à avoir à ce sujet.

» Je finirai par observer que l'effet de cette pièce, et de quelques autres du même genre, peut faire sentir combien il seroit intéressant, non-seulement de tolérer, mais même d'encourager les ouvrages dramatiques, où les grands caractères et les grands événemens de notre nation seroient traités avec la dignité et l'intérêt dont ils sont susceptibles, et avec la sagesse et la circonspection que les circonstances peuvent exiger.

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