‹ Mémoires et correspondancesChapitre 37 sur 97 · SUARD · texte numérisé non relu

SUARD

> A Tans, le 2o novembre 1760. »

Les scrupules de Suard sonl bien délicats, et d'autant plus surprenants que la censure dramatique subissait de jour en jour la pression plus vive de l'opinion, et s'habituait à être indulgente. Mais on n'avait donné la pièce à examiner que le lendemain de la représentation, et Suard ignorait encore si la pièce avait été du goût du roi, et de MM. de Brissac et Brancas. Dans le cas où elle leur eût déplu, il s'était attaché à découvrir quels passages avaient pu causer leur déplaisir, afin de donner une preuve particulière de sa sagacité dans l'exercice de ses fonctions, et faire sentir en même temps à l'autorité le tort qu'elle avait eu de ne pas le consulter à temps.

LE PRINCE d'hÉNIN A SUARD.

« Paris, 21 février 178:2, à dix heures du soir.

» M. Le Noir vient de signifier, monsieur, au semainier de la Comédie-Française qu'on ait à se soumettre aux. retranchements soi-disants indiqués par le ministre des affaires étrangères et par l'envoyé de Prusse dans la pièce d'Henriette. Le manuscrit est maintenant entre vos mains ; je vous prie instamment de le renvoyer demain sur les neuf heures du matin à son auteur, quelque mutilé qu'il puisse être. Il est décidé à courir les risques de la représentation, hien assuré que ses amis, que le puhlic le dédommagera des dégoûts qu'elle (sic) n'a cessé d'éprouver de la part de la police. Vous avez promis dans tous les temps votre approbation aussitôt que le gouvernement auroit donné la sienne. Enfin, monsieur, un manuscrit est une propriété ; mademoiselle Raucouit réclame la sienne, et personne ne peut ni ne doit la lui refuser.

» Je vous prie de ne pas douter de la sincérité des senti-

ments avec lesquels je suis très-parfaitement, monsieur, votre très-humble et obéissant serviteur,

» d'alsace, prince d'hénin. »

On voit ici que la pièce, objet de cette lettre à la fois haute et maussade, et des observations du ministre de Prusse, avait pour auteur mademoiselle Raucourt. Elle avait cela de particulier qu'elle était, selon l'expression de Grimm, monstrueuse, et que l'action en était folle et romanesque. Ne la connaissant pas, je ne saurais apprécier le jugement de Grimm; je remarquerai seulement que, si la pièce était romanesque, l'auteur ne s'y était point inspiré de ses propres aventures, rien n'étant moins romanesque que les passions qu'il a ressenties ou communiquées.

Le sujet d'Henriette avait été tiré du théâtre allemand, ou d'une pantomime que l'auteur avait vu jouer durant ses voyages dans le Nord , à Varsovie. Le ministre de Prusse, informé par M. Lenoir, lieutenant de police, que la pièce renfermait des passages qui pourraient blesser le roi, son maître, avait réclamé à ce sujet auprès de M. de Vergennes, ministre des affaires étrangères, et demandé et obtenu des retranchements. On amnistia pourtant un passage où l'impertinence, à l'égard du roi de Prusse, semblait plutôt intentionnelle qu'effective.

Il est superflu d'ajouter par quels motifs le prince d'Hénin, qu'on désignait alors plus communément sous le nom de nain des princes, s'intéressait à la pièce.

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