‹ Mémoires et correspondancesChapitre 38 sur 97 · ALFIERI A SUARD · texte numérisé non relu

ALFIERI A SUARD

« Le comte Alfieri prie monsieur Suard de vouloir bien avoir la bonté de lui faire sçavoir s'il lui a obtenu les deux permis-

sions de publier le Panégirique imprimé, et île réimprimer sa tragédie, en attendant L'approbation du censeur. La timidité de l'imprimeur et le besoin que l'auteur a de sçavoir la décision de tout ceci au plus tost, le rendent plus importun qu'il ne voudrait ; mais au cas que ces deux permissions ne soient point encore obtenues , le comte Alfieri prie monsieur Suard de lui indiquer les moyens pour se les procurer aussi vite que possible.

» Le mercredi 11 avril (1787). »

On lit dans les Mémoires d'Àlfieri ce curieux passage :

«J'entrepris de lire le Panégyrique de Trajan, qui m'était connu de réputation, mais dont je n'avais jamais lu un seul mot. Au bout de quelques pages, ne retrouvant plus l'homme de lettres, bien moins encore un ami de Tacite, comme il faisait profession de l'être, je me sentis dans le fond du cœur comme un mouvement d'indignation. Aussitôt, jetant là le livre, je me dressai sur mon séant (car j'étais couché pour lire), et, prenant ma plume avec colère, je m'écriai à haute voix, me parlant à moimême : «Mon cher Pline, si tu étais vraiment l'ami, l'émule et l'admirateur de Tacite, voici sur quel ton il te fallait parler à Trajan. » Et, sans plus attendre ni réfléchir, j'écrivis de verve, comme un fou et renonçant à gouverner ma plume, environ quatre grandes pages de ma plus petite écriture, tant que, las enfin, et laissant mon ivresse dans ce flot de paroles que je venais d'épancher, je m'arrêtai d'écrire, sans plus y penser ce jour-là. Le lendemain matin, ayant repris mon Pline, ou, pour mieux dire, ce Pline si fort déchu la veille dans mes bonnes grâces, je voulus achever son panégyrique. Je me

fis violence pour en lire encore quelques pages, mais il ne me fut pas possible de poursuivre. J'essayai alors de relire un peu de ce lambeau de mon panégyrique à moi, que j'avais écrit la matinée précédente dans un accès de fièvre. Il ne me déplut pas à la lecture, et me renflammant de plus belle, d'une plaisanterie je fis ou je crus faire une cbose très-sérieuse. Après avoir divisé et distribué le sujet de mon mieux, j'écrivais chaque matin tout d'une baleine, autant que mes yeux me le permettaient... En cinq jours, du 13 au 17 mars, l'ouvrage était écrit tout entier, très-peu différent d'ailleurs, à part le travail de la lime, de l'ouvrage qu'on a pu lire dans mes œuvres. »

Tel qu'il est pourtant, l'ouvrage sent encore la fièvre, et il y a dans cet étalage bruyant des causes et des effets qui ont concouru à sa naissance, je ne sais quoi qui indispose et contre lui, et contre l'auteur. Véritablement, cette parodie burlesque du panégyrique élégant et mesuré que nous a laissé l'auteur latin , ne valait pas que le secret de sa composition nous fût divulgué avec tant d'éclat. Ce n'est qu'une déclamation de rbétoricien, emphatique et sans profondeur, dont l'objet est de prouver à Trajan que le meilleur parti qu'il ait à prendre pour sa gloire et le bonheur des Romains, c'est d'abdiquer. La leçon n'est-elle pas judicieuse, et l'écolier bien choisi? Qu'un grave et courageux sénateur eût tenu jadis un pareil discours à Néron ou à Domitien, on eût dit tout au plus qu'il était imprudent; et, d'ailleurs, on conviendrait que si ces deux princes se fussent laissés persuader, l'empire ne s'en fût pas porté plus mal ; mais oser faire la même proposition à un des meilleurs princes qui aient gouverné les Romains, et cela

HISTORIQUES ET LITTERAIRES. fO'i

pour lui procurer l'honneur de rétablir la liberté républicaine dans une société qui depuis longtemps ne coinprenail déjà plus ni le nom, ni la chose, c'était une entreprise de badin, ou un jeu d'esprit de pôëte habitué à prendre les plus grosses licences avec le sens commun,

Il n'y a de vrai dans ce panégyrique que le résultat dont il fut suivi. « On dit (c'est l'auteur qui parle) que Trajan et les sénateurs présents à ce discours en furent touchés jusqu'aux larmes, que cela fit beaucoup d'honneur à Pline, mais que Trajan conserva l'empire, et que Rome, le sénat et Pline lui-même restèrent dans l'esclavage. » Encore, les larmes de l'auditoire sont-elles ici de trop, n'y ayant pas lieu de croire que Trajan et ceux qui l'entouraient pussent accueillir une plaisanterie si sérieusement débitée autrement qu'avec un sourire.

Sl'ARD A SEDAINE.

« Je vous prie, mon cher confrère, d'être persuadé que je ne fais point et ne ferai jamais un métier qui contrarie ma eonsciuiice. Elle me prescçit de ne taire aucune vérité sur les ouvrages soumis à mon examen, et dene pas trahir la confiance que m'accorde le magistrat, en lui dissimulant ce qui pourroit le compromettre à l'égard d'une autorité supérieure.

» Comme censeur pour l'impression simple d'un manuscrit, je donne aussi mon approbation à tout ouvrage qui ne renferme rien de répréhenstble suivant mes lumières : comme censeur de la police, j'ai d'autres règles à observer et d'autres devoirs à remplir.

» Ce n'est pas assez qu'une pièce de théâtre renferme une excellente et utile moralité, et qu'elle soit écrite dans les intentions les plus pures; si, dans un moment d'effervescence

publique, elle contient quelques traits propres à échauffer encore les esprits; si des choses, très-innocentes en soi, peuvent prêter à des interprétations ou à des applications analogues, etc., etc., le magistrat ne doit pas en permettre la représentation, et le censeur qu'il a chargé de lire pour lui, doit le prévenir sur l'effet qui peut en résulter.

» Le magistrat de la police est responsable aux puissances supérieures de tout ce qui pourroit leur déplaire dans les représentations théâtrales. Vous ne croyez pas, monsieur et cher confrère, qu'il lui convienne de permettre aux comédiens du roi déjouer sur le théâtre du roi, ce qui, justement ou non, offenseroit le roi.

» Ce qui m'étonne extrêmement c'est que vous paroissiez étonné qu'une comédie qui n'a pas été jouée sur le théâtre de l'Impératrice de Russie , pour qui vous l'aviez faite, puisse éprouver quelque difficulté à être jouée sur le théâtre de Paris.

» Je ne vous dis point au reste qu'elle en éprouve, mais l'expérience me commande de le craindre. Quoi qu'il en soit, j'en rendrai compte à M. de Crosne ; je dirai ce qu'il me convient de dire, et il ne me convient de lui dire que ce que je pourrois vous dire à vous-même. S'il vouloit s'en rapporter, sans autre consultation, à l'avis de deux membres de l'Académie, j'en serois charmé, et je le lui proposerai; mais je suis bien sûr qu'aucun ne porteroit clans son examen de la pièce, des principes plus favorables à la liberté et à l'encouragement des talens. Personne n'y portera non plus des sentimens d'estime et d'attachement plus sincères que ceux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

» 18 mai 1789. »

Il résulte de cette lettre que Suard n'était pas très-disposé à faire un rapport favorable de la pièce qu'il avait mission d'examiner, et que s'en étant ouvert, soit à Se-

daine lui-même, soit à d'autres, Sedaine s'en était plaint avec cette franchise un peu cassante qu'il apportait dans son commerce avec ses amis comme avec tout le monde. C'est du ton d'un homme du monde que Suard se justifie, et c'est avec la complaisance et les égards qu'on doit à un collègue de talent, mais susceptible, que l'académicien explique et défend les devoirs du censeur. Les principes d'ailleurs que Suard expose ici avec tant d'aménité et de convenance sont les véritables principes d'une bonne censure dramatique.

La pièce, objet des réclamations de Sedaine, était Raymond V ou le Troubadour, comédie en cinq actes et en prose, jouée le 22 septembre 1 789, cinq mois après la date de cette lettre. L'idée en était piquante; il s'agissait de faire voir qu'un prince n'est pas le plus souvent le maître chez lui, mais qu'il agit au gré de ceux qui le servent, pensant exécuter sa propre volonté. Les serviteurs de Raymond ne veulent pas qu'on joue devant lui une pièce dont ils redoutent l'effet sur l'esprit de ce prince. Sa maîtresse parie contre lui qu'il ne parviendra pas à la faire représenter. En effet, ceux qui s'y opposent mettent le feu au théâtre au moment de la représentation.

Sedaine écrivit, dit-on, cette pièce, pour se venger des mesures (d'autres disent des cabales) prises par le maréchal de Duras pour empêcher qu'on ne représentât Paris sauvé, autre pièce du même auteur. On croit reconnaître, en effet, les traits du maréchal dans le rôle du premier chambellan du comte de Toulouse. N'espérant pas faire jouer sa pièce à Paris, Sedaine l'avait envoyée à l'impératrice de Russie, qui l'avait acceptée, et payée, selon sa coutume, magnifiquement. Ainsi, le maréchal de

Duras, pour être joué à Saint-Pétersbourg au lieu de l'être à Paris, n'en aurait pas moins été joué. Il n'en fut rien pourtant, et la cause en est plus comique peut-être que la pièce elle-même. Catherine, comme Raymond, voulait qu'on jouât la pièce, et, pas plus que Raymond, elle ne fut obéie. Tl est vrai qu'on n'osa pas, pour éluder ses ordres, brûler son théâtre, mais le directeur des spectacles de Sa Majesté, ayant cru voir dans l'œuvre de Sedaine une satire personnelle contre lui-même, l'impératrice, pour ne pas l'affliger, la fît rayer du rôle.

Cette anecdote, que Grimm rapporte comme un on dit, est confirmée par l'avant-dernier paragraphe de la lettre de Suard. Ce paragraphe semble impliquer que, outre le directeur des spectacles, l'impératrice avait craint qu'on ne vît une allusion à elle-même dans le rôle principal de la pièce. La conclusion de Suard veut dire qu'une pièce, que la souveraine des Russies avait interdite par égard pour sa dignité personnelle, pouvait bien l'être aussi par le roi de France, et pour les mêmes motifs.

Quand le flot révolutionnaire vint à passer sur toutes les anciennes institutions monarchiques, il balaya les censeurs, et Suard perdit sa place. Elle fut rétablie sous l'Empire, mais au profit de personnages nouveaux. Elle était occupée par Ch. Lacretelle, Lemontcy et d'Avrigny en 1 81 4, lorsque la Restauration arriva. Suard avait désiré avec passion cet événement; aussi, la première grâce, qu'avec son consentement on sollicita pour lui de ses anciens maîtres, fut le rétablissement de ce fidèle royaliste dans ses fondions de censeur. Mais les titulaires actuels réclamèrent. M. Beugnot, ancien serviteur de l'Empire, était alors

directeur général de la police du royaume. Ils pensèrent qu'un homme, comme eux ancien fonctionnaire du gouvernement déchu, aurait égard à cette communauté de services, et que les défendant contre les prétentions de Suard, il les maintiendrait dans leur emploi. C'est ce qui eut lieu en effet. Seulement, comme il tenait à ne mécontenter personne, Beugnot donna pour adjoint aux censeurs celui qu'ils avaient craint d'avoir pour remplaçant unique. C'est ce qui ressort des deux lettres suivantes, dont voici la copie prise sur les minutes originales :

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