‹ Mémoires et correspondancesChapitre 40 sur 97 · SUARD AU MÊME · texte numérisé non relu

SUARD AU MÊME

« Monseigneur,

» J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et à laquelle était joint un extrait de l'arrêté que vous avez pris relativement à la censure des ouvrages dramatiques. Je pourrais vous soumettre quelques observations à ce sujet, mais je ne m'en permettrai qu'une, c'est que ce n'est pas moi qui avais demandé d'être agrégé à MM. Lemontey, Lacretelle et

d'Avrigni, pour la censure des pièces de théâtre; ce sont ces messieurs eux-mêmes qui avaient proposé cette association à feu M. iMalouet, mon ami, qui m'avait pressé de demander qu'on me rétablit dans la place de censeur des théâtres que j'avais exercée pendant 13 à 14 ans, et dont je n'avais été dépossédé que par un acle révolutionnaire. Lorsqu'on me fit observer que je ne pouvais reprendre mon ancienne place, sans faire perdre la leur à trois hommes de lettres que j'avais l'honneur de connaître, je me désistai sans effort de ma demande et je consentis à partager avec eux le travail de la censure. Mais en apprenant que le traitement que je recevais diminuait celui qu'ils avaient reçu jusque-là, j'ai témoigné à M. Lemontey et à M. de Lancy la peine que j'en éprouvais. Mes scrupules sont levés par la disposition que vous m'annoncez, monsieur. J'accepte donc avec reconnaissance le titre de censeur honoraire des ouvrages dramatiques, avec le traitement annuel que vous avez jugé convenable d'y attacher, en le regardant comme une espèce de récompense de mes anciens services. Ce qui me touche plus sensiblement que toutes les considérations d'amourpropre, ce sont les expressions de bienveillance et d'estime dont vous avez bien voulu accompagner l'envoi de votre arrêté. » Je prie Votre Excellence d'agréer l'hommage de mon respectueux dévouement. suard. »

J'ai réservé, pour clore ce chapitre, un autographe de Mirabeau. Ce n'est rien moins qu'un fragment d'un ouvrage que cet homme fameux s'était proposé d'écrire sur la poésie, ouvrage qu'il n'eut peut-être pas le temps d'achever, mais qu'il commença certainement.

En présence d'un fragment de cette valeur, mon premier soin, après m'ètre donné le plaisir de le lire, fut de m'assurer qu'il était inédit. J'ai interrogé, à cet effet, les œuvres complètes de Mirabeau, ses Mémoires recueillis

par son fils naturel, la Revue rétrospective, qui a publié quelques morceaux inédits du grand tribun, entre autres celui sur Y Inoculation; j'ai consulté beaucoup d'autres écrits dont Mirabeau est l'objet, et où il est cité fréquemment; et si, après toutes ces recherches, je n'ose encore affirmer que mon fragment est inédit, il me sera permis du moins d'en avoir la conviction intime, et de la conserver jusqu'à ce que j'aie vu de mes yeux et touché de mes mains la preuve qui me convaincra du contraire.

Ce fragment porte à la marge cette indication : L. 2, eh. 2, fe 6e, 5 ; ce qui veut dire manifestement : Livre n, chapitre n, feuille vie. Quant au chiffre 5, j'avoue que je n'en devine pas la signification. Il ne- peut indiquer la page, puisqu'il contredirait ainsi la désignation de vie feuille qui le précède, et que le fragment est écrit en effet sur une feuille double faisant suite aux cinq autres feuilles probablement doubles aussi ; de sorte que le chiffre des feuilles était également le chiffre de la pagination. Mais enfin, il est suffisamment démontré, je pense, par l'indication générale, que ce chapitre n faisait partie d'un ouvrage dont le premier livre était déjà fait, ainsi que les deux premiers chapitres du second.

Quand Mirabeau a-t-il composé cet écrit? Est-ce durant sa détention au château d'If ou au fort de Vincennes, tristes demeures que lui avait successivement ménagées la tendresse paternelle, et où il écrivit beaucoup, moins peut-être pour occuper ses loisirs que pour débarrasser sa tête des pensées qui la surchargeaient? Est-ce en Hollande, où il s'était réfugié avec Sophie, et où il travaillait aux gages des libraires? Toutes questions auxquelles il n'est pas aisé de répondre, et qui ne paraîtront pas indif-

fé rentes, si l'on considère, qu'à l'égard des meilleurs auteurs, on a quelquefois attaché plus d'importance à déterminer la date et le lieu de leurs écrits qu'à ces écrits mêmes.

Admirons cependant la force d'esprit et l'activité intellectuelle de Mirabeau. Dans le cours d'une vie si diversement agitée, il trouve l'occasion et le moyen de traiter un des points de littérature qui demandent le plus de liberté d'esprit, et de plus un goût particulier pour la poésie qu'il ne s'était point connu jusque-là. Et comme d'ailleurs il n'avait guère eu le temps, dans sa première jeunesse, d'apprendre assez à fond la matière pour être en état d'en disserter savamment, il l'apprend à mesure qu'il écrit, et il écrit à mesure qu'il apprend. Cette méthode, du reste, lui était familière, et à la tribune où il s'inspirait, pour ainsi dire, en parlant, et la plume à la main, ou revenant sur les choses qu'il n'avait qu'à peine ou à moitié étudiées, il devinait le reste.

FRAGMENT D UN' MANUSCRIT AUTOGRAPHE DE MIRABEAU, SUR LORIG1NE DU THÉÂTRE FRANÇAIS.

« Parmi les causes des succès de la poésie dramatique, se présentoit naturellement la protection qu'elle trouva dans le cardinal de Richelieu, et après lui, dans Louis XIV ; mais le hasard voulut que celle-ci fût plus éclairée que l'autre ; aussi vit-on sous le ministère du cardinal le triomphe du mauvais goût, sur lequel enfin prévalut le génie.

» Les poètes françois avoient senti, comme par instinct, que l'histoire de leur pays seroit un champ stérile pour la tragédie. Ils avoient commencé, comme les Romains, par copier les Grecs,

ils couroient comme des aveugles, tantôt dans les routes anciennes, tantôt dans des sentiers nouveaux qu'ils vouloient se frayer eux-mêmes ; de l'histoire fabuleuse des Grecs, ils se jet— toient dans l'histoire romaine, quelquefois dans l'histoire sainte ; ils copioient servilement et froidement les poètes italiens ; ils entassoient sur leur théâtre les aventures des romans; ils empruntaient des poètes espagnols leurs rodomontades et leurs extravagances; et, ce qu'il y a d'étonnant, c'est que de toutes ces tentatives malheureuses devoit résulter le triomphe de la tragédie, par la liberté sans bornes qu'elle se donnoit de puiser dans toutes les sources, et de réunir sur un seul théâtre les événements et les mœurs de tous les pays et de tous les -temps. C'est là ce qui a rendu le génie tragique si fécond sur la scène françoise, et multiplié en même temps ses richesses et nos plaisirs.

» La tragédie chez les Grecs ne fut que le tableau vivant de leur histoire. C'est sans doute un avantage du côté de l'intérêt; car d'un événement national, l'action est comme personnelle aux spectateurs, et nous en avons des exemples. Mais à l'intérêt patriotique, il est possible de suppléer par l'intérêt de la nature qui lie ensemble tous les peuples du monde; ce qui fait que l'homme vertueux et souffrant, l'homme foible et persécuté, l'homme innocent et malheureux n'est étranger nulle part. Voilà la base du système tragique que nos poètes ont élevé, et ce système vaste leur offroit deux carrierres, celle de la fatalité et celle des passions humaines. Dans la première, ils ont suivi les Grecs, et en les imitant, ils les ont surpassés ; dans la seconde, ils ont marché à la lumière de leur propre génie et il y a peu d'apparence qu'on aille jamais plus loin qu'eux. Leur génie a tiré avantage de tout, et même du peu d'étendue de nos théâtres modernes, en donnant plus de correction à des tableaux vus de plus près. Ainsi, à la faveur des hommes, des lieux et des temps, la tragédie s'éleva sur la scène françoise jusqu'à son

apogée, et, durant plus d'un siècle, le génie et l'émulation l'y ont soutenue dans toute sa splendeur. Mais par le seul tarissement des sources où elle s'est enrichie, par les limites naturelles du vaste champ qu'elle a parcouru, par l'épuisement des combinaisons, soit d'intérêt, soit de caractères, soit de passions théâtrales, il seroit possihle d'annoncer son déclin et sa décadence.

» Paris devoit être naturellement le grand théâtre de la comédie moderne, par la raison, comme nous l'avons dit, que la vanité est mère des ridicules. La comédie y commença, ainsi que dans la Grèce, par être une satyre, moins la satyre des personnes que celle des États. Cette espèce de drame s'appelloit Sotties; le clergé même n'y étoit pas épargné, et Louis XII, pour réprimer la licence des mœurs de son temps, trouvoit hon que la liberté de cette censure politique allât jusqu'à sa personne. François Ier la réprima; il défendit à la comédie d'attaquer les hommes en place; c'étoit donner le droit à tous les citoyens d'être également épargnés.

» La comédie, jusqu'à Molière, ignora ses vrais avantages; et, sous le cardinal de Richelieu, on étoit si loin de soupçonner encore ce qu'elle devoit être, que les Visionnaires de Desmarets, dont tout le mérite consiste dans un amas d'extravagances qui ne sont dans les mœurs d'aucun pays ni d'aucun siècle, étoient appelés Y Incomparable comédie; et dans cette comédie, nulle vérité, nulles mœurs, nulle intrigue: ce sont les petites maisons où l'on se promène de loge en loge. La première pièce, vraiment comique, qui parut sur le Théâtre-François depuis l'Avocat Patelin, ce fut le Menteur de Corneille, pièce imitée de l'espagnol de Lopez de Vega ou de Roxas. M. de Voltaire le met en doute, et il observe, à propos du Menteur, que le premier modèle du vrai comique ainsi que du vrai tragique (le Cid) nous est venu des Espagnols, et que l'un et l'autre nous a été donné par Corneille.

» Indépendamment du caractère et des mœurs nationales, si propres à la comédie, deux circonstances favorisoient Molière : il venoit dans un temps où les mœurs de Paris n'étoient ni trop, ni trop peu façonnées. Des mœurs grossières peuvent être comiques, mais c'est un comique local, dont la peinture ne peut amuser que le peuple à qui elle ressemble, et qui rebutera un siècle plus poli, une nation plus cultivée. On voit que, dans Aristophane, malgré cette politesse vantée sous le nom d'atticisme, bien des détails des mœurs du peuple athénien blesseroient aujourd'hui notre délicatesse. Le corroyeur et le chaircuitier seroient mal reçus des François. Les femmes, à qui on reproche tout cruement dans les Harangueuses, de se soxiler, de ferrer la mule et bien d'autres friponneries ; les femmes qui, pour tenir conseil, prennent les culottes de leurs maris, et les maris qui sortent la nuit en chemise, cherchant leurs femmes dans la rue, nous paraîtroient des plaisanteries plus dignes des halles que du théâtre. Que seroit-ce si, comme Aristophane, on nous faisoit voir un de ces maris sortant la nuit de sa maison pour un besoin qu'il satisfait en présence des spectateurs? Étoit-ce là du sel attique ? Un des avantages de Molière fut donc de trouver Paris assez civilisé pour pouvoir peindre même les .mœurs bourgeoises, et faire parler ses personnages les plus comiques d'un ton que la décence et la délicatesse pût avouer dans tous les tems. J'en excepte quelques licences qu'il s'est données, sans doute pour complaire au bas peuple, mais dont il pouvoit se passer. Un autre avantage pour lui, ce fut que les mœurs de son tems ne fussent pas encore assez polies pour se dérober au ridicule, et qu'il y eût dans les caractères assez de naturel encore et de relief, pour donner prise à la comédie.

» L'effet inévitable d'une société mêlée et continue, où successivement et de proche en proche tous les états se confondent, est d'.arriver enfin à cette égalité de surface qu'on appelle politesse ; et dès lors, plus de vices et de ridicules saillants. L'avare

est avare, mais dans son cabinet; le jaloux est jaloux, mais au fond de son âme ; le mépris attaché au ridicule fait que tout le monde l'évite ; et sous les dehors de la décence, l'unique loi des mœurs publiques, tous les vices sont déguisés; au lieu que, dans un temps où la malignité n'étant pas encore rafinée, l'amour-propre n'a pas encore pris toutes ses précautions, chacun se tient moins sur ses gardes, et le poète comique trouve partout le ridicule à découvert. Or, du temps de Molière, les mœurs avoient encore cette naïveté imprudente ; les états n'étoient pas confondus, mais ils tendaient à l'être; c'étoit le moment des prétentions mal-adroites, des imitations gauches, des méprises de la vanité, des duperies de la sottise, des affectations ridicules , de toutes les bévues enfin où l'amour-propre peut donner.

» Une éducation plus cultivée, pour ne pas dire plus corrompue, le savoir-vivre, qui est devenu notre plus sérieuse étude, l'attention si recommandée à ne blesser ni les opinions, ni les usages, la bienséance des dehors, qui, du grand monde, a passé jusqu'au peuple, les leçons mêmes que Molière a données, soit pour saisir et relever les ridicules d'autrui, soit pour mieux déguiser les siens, ont mis la comédie comme en défaut, et presque tout ce qui lui restoit à peindre lui est sévèrement interdit. On permet de donner au théâtre à chaque état les vices, les travers, les ridicules qui ne sont pas les siens, mais ceux qui lui sont propres; on lui en épargne la peinture, parce qu'ils forment l'esprit du corps, et qu'on veut qu'un corps soit trop respectable pour être peint au naturel. Il n'y a que les courtisans et les procureurs qui se soient livrez de bonne grâce et qu'on n'ait pas ménagés. Les médecins eux-mêmes seroient peut être moins patiens aujourd'hui que du temps de Molière ; mais sur leur compte, il a tout dit.

» Si l'on demande pourquoi nous n'avons plus de comédie, on peut donc répondre à tous les états, c'est que vous ne voulez

plus être peints, et que l'autorité, grâce à vos intrigues, veut se mêler de tout. Si on nous présente les mœurs du bon peuple, qui est le seul qui se laisse peindre, le tableau est de mauvais goût ; et si l'on prend ses modèles dans une classe plus élevée, cela ressemble trop, l'allusion s'en mêle, et il n'est point d'état un peu considérable qui n'ait le crédit d'empêcher qu'on se moque de lui. Chacun veut pouvoir être tranquillement ridicule et impunément vicieux.

» La décence e^t une autre gêne pour les poètes comiques. Une mère veut pouvoir mener sa fille au spectacle, sans avoir à rougir pour elle, si elle est innocente, et sans la voir rougir, si elle ne l'est pas : or, comment exposer à leurs yeux sur la scène les vices les plus à la mode, et qui donnent le plus de jeu à l'intrigue et au ridicule? Des vices condamnés par les loix sont censés ré * : les citer au théâtre comme im-

punis ou les peindre comme plaisants, c'est en même temps accuser les loix et insulter aux mœurs publiques. L'adultère ne seroit peut-être pas assez châtié par le mépris, ni le libertinage et ses honteux effets assez punis par le ridicule ; cependant, je crois qu'il y auroit une grande utilité politique à permettre à la comédie de poursuivre le vice, dût-elle instruire l'innocence, ce qui n'est pas toujours un mal, et effaroucher la pudeur qui, après tout, n'a rien à faire au spectacle.

» En général, le caractère du François, actif, souple, adroit, susceptible de variété et d'émulation, que la concurrence aiguillonne dans une ville comme Paris, et qui arrête un peu les effets de son mauvais gouvernement arbitraire et inepte par l'influence de ses mœurs et de sa gaieté, ce génie peu inventif, mais qui s'applique sans relâche à tout perfectionner, a été la cause constante des progrès de la poésie dans un pays qui ne sembloit pas fait pour elle ; et plus elle a eu de difficultés à

1 Mot illisible par l'effet d'une déchirure du papier.

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vraincre. plus elle Bttéril .eux qui. à travers tant

d'obstacles, l'ont élevée à un si haut point de splendeur.

h iprès l'esquisse que nous venons de donner de l'histoire

naturelle de la poésie, on doit sentir combien on a été injuste, en comparant les siècles et leurs productions, et en jugeant ainsi les hommes. Voulez-vous apprécier l'industrie de deux cultivateur- ? Ne compares pas seulement les moissons, mais pensez au terrain qui les a produites, et au climat dont l'influence l'a rendu plus ou moint fécond.

» Nous allons détailler maintenant ces objets que nous venons de présenter en masse, et, comme la Grèce nous offre d'abord ses poètes épiques, nous traiterons de ce genre de poésie avant d'examiner les ouvrages d'Homère et d Hésiode. »

Combien ces remarques de Mirabeau, sur le caractère, le but et l'influence delà poésie dramatique, selon les pays et les époques où on la cultive, sont piquantes et vraies! Que de finesse et que d'exactitude dans cette esquisse des origines de la comédie française et des causes de sa supériorité sur la comédie grecque! Comme il apprécie sainement Molière, et comme il établit a\ec justesse les circonstances qui ont donné l'essor au génie du poëte et contribué à le perfectionner! Enfin, quel dommage qu'un écrit où l'auteur, dès le début, montre une critique si piquante et si fine, soit resté inachevé !

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