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ÉLECTIONS, EXCLUSIONS ET SCANDALES ACADÉMIQUES

Cotait une chose grave, et comme une sorte de flétrissure, que l'exclusion donnée par le roi à un académicien nouvellement élu. Depuis La Fontaine jusqu'à Suard et Delille, on n'en avait pas vu d'exemple, et il s'était écoulé environ trois quarts de siècle entre le coup d'autorité qui avait atteint le premier, et celui sous lequel avaient succombé les deux autres. Mais Louis XV, en imitant son bisaïeul, ne s'était point déterminé, comme lui, sur des preuves d'indignité notoires, comme l'étaient les contes licencieux de La Fontaine; il avait cru à des rapports passionnés contre deux hommes coupables seulement de philosophie, et il les condamna l'un et l'autre avec une précipitation que leur attitude modérée et digne ne lui commandait pas.

Il y avait déjà longtemps que l'Académie française était divisée, lorsque cet événement s'accomplit. Deux partis s'y disputaient l'empire : le parti dit dévot, formé des prélats et des courtisans , et le parti des philosophes, formé des écrivains ou adhérents de X Encyclopédie. Celui-ci, tant

qu'il fut modeste, ne causa point d'ombrage; au contraire, salué alors comme une sorte de soleil levant, il voyait de temps à autre passer dans ses rangs des transfuges du camp opposé. Ce sont même ces désertions partielles qui furent le fondement de sa puissance; car elles ajoutèrent successivement aux trois noms en qui il se personnifiait d'abord, d'Alembert, Watelet et Saurin, ceux du prince de Rohan-Guéménée, de Marmontel, de Thomas, de Condillae et de Saint-Lambert. Bientôt après, Brïenne, archevêque de Toulouse, vint encore grossir ce chiffre, et donner d'autant plus de considération au parti, que ce prélat ne paraissait sensible qu'à l'honneur de compter parmi ses apôtres et d'en confesser les principes.

Tout allait donc bien jusque-là et tout eût été mieux encore si l'imprudence de Thomas, chargé, en qualité de directeur, de répondre à l'archevêque de Toulouse, ne fût venue compromettre le parti des philosophes et arrêter la marche de ses triomphes. Thomas était un esprit chagrin, peut-être un peu jaloux, quoiqu'au fond très-honnête homme. Ayant à se plaindre des grands, surtout depuis la perte de sa place auprès du duc de Praslin, en punition de son vote en faveur de Marmontel, il ne pouvait, sans quelque dépit , voir l'Académie se recruter parmi les grands, et fermer sa porte aux simples gens de lettres. L'occasion lui parut bonne de réhabiliter ses pareils, il la saisit, et en vantant les prérogatives de la profession littéraire sur tous les états du monde, il fit une sortie véhémente contre les détracteurs et les calomniateurs des lettres.

Quinze jours avant cette séance , l'avocat général Séguier, membre lui-même de l'Académie française, avait fait au parlement un réquisitoire contre les livres impies;

il était présent à la réception de l'archevêque de Toulouse, et, comme il avait cru se reconnaître dans maints passages du discours de Thomas, il alla, au sortir de la séance, s'en plaindre au chancelier.

Cependant Thomas avait écrit et communiqué son discours au récipiendaire hien avant que Séguier n'eût prononcé son réquisitoire, et encore qu'il n'y eût rien changé, rien ajouté depuis, le chancelier ne laissa pas de défendre à Thomas, sous les peines les plus sévères, de le faire imprimer, et de prononcer lui-même jusqu'à nouvel ordre aucun discours dans les assemblées publiques de l'Académie. Cet événement eut aussi pour effet l'établissement de la règle très-sage et toujours observée depuis, qu'à l'avenir il ne serait point lu de discours de réception, avant d'avoir été approuvé par le bureau de l'Académie.

Cette satisfaction, donnée aux principes religieux, rendit force et confiance à ceux qui les représentaient, et Moncrif étant mort, ce fut Roquelaure, évêque de Senlis, un saint et digne homme, qui fut nommé à sa place. Il n'y avait jamais pensé; il n'avait jamais écrit de sa vie qu'un méchant discours, en présentant le cœur du dauphin à l'église de Saint-Denis; et il était trop modeste pour s'en faire un titre à l'Académie. Ce fut le duc de Richelieu qui le viola, dit grossièrement Collé, pour le déterminer à cette folie. L'évêque se mit sur les rangs deux jours avant l'élection, et il l'emporta sur son concurrent de quatre voix.

La victoire fut donc disputée, et il n'y avait peut-être que le duc de Richelieu qui osât s'en applaudir, ayant dit partout qu'il avait écrasé le parti des philosophes. La suite prouva qu'il s'était trompé, et l'élection presque immédiate

et simultanée de trois philosophes, le prince de Beauvau, Gaillard et l'abbé Arnaud, fut le châtiment de sa présomption.

Mais l'alarme était au camp des prélats, et Louis XV lui-même en fut ému. Dans le même temps, Bignon et Duclos mouraient, élargissant la brèche par où les philosophes allaient passer de nouveau. Le danger était imminent, il fallait y parer au plus vite. Le roi écrivit au duc de Nivernais, directeur « pour recommander à l'Académie le plus grand soin dans le choix de ses sujets. » Et, comme s'il eût voulu le premier donner à eette compagnie l'exemple de la modération et de l'impartialité, il accorda à Marmontel la place d'historiographe que la mort de Duclos laissait vacante, et ratifia, nonobstant l'opposition du duc de Richelieu, l'élection de d'Alembert au poste de secrétaire perpétuel de l'Académie 'Grimm, t. n, 2e partie, p. 283).

Si l'on pouvait conserver quelques doutes sur le peu de scrupules d'un parti impatient de s'assurer la victoire, voici un fait qui ne contribuera pas médiocrement à les dissiper. De tout temps, les philosophes s'étaient montrés particulièrement courtois à l'égard des maîtresses de Louis XV, et madame Du Barry, la moins digne assurément de pareils hommages, ne fut pas celle pourtant qui en obtint le moins. Elle fut donc sollicitée, priée en faveur de Marmontel et de d'Alembert, et c'est à elle qu'appartient l'honneur d'avoir provoqué leur nomination , comme un adoucissement à la recommandation faite au duc de Nivernais. Car, bien que cette recommandation ne fût pas même un ordre, les philosophes ne laissaient pas d'y voir une atteinte grave portée à la liberté des suffrages académiques.

Jugeant donc par la courtoisie de Louis XV, en cette occasion, qu'ils n'étaient pas aussi noirs dans son esprit qu'on voulait bien le dire, les philosophes pensèrent entrer dans ses vues, en nommant, à la place de Bignon et Duclos, Suard et Delille.

Pour Delille, ce serait s'avancer trop que de dire qu'il était philosophe; mais il était au moins l'ami des philosophes, surtout depuis son élection. Il n'en était pas de même de Suard; personne ne doutait de ses sentiments avant comme après qu'il fût nommé. Il y avait longtemps déjà que ses liaisons avec les philosophes étaient des plus intimes, et, quoique, à bien des égards, il n'allât pas aussi loin qu'eux, ainsi que ses ennemis l'ont prétendu pour mieux le perdre, ces liaisons n'en furent pas moins le prétexte qui motiva son exclusion.

Tel était l'état des choses dans l'Académie, lorsque Louis XV invalida ces deux élections. L'Académie s'était méprise sur un acte qui était moins une grâce octroyée à Marmontel et à d'Alemhert qu'un avertissement et un appel à la tolérance. Cet appel, elle ne l'entendit pas, et le roi l'en punit, en usant contre elle de sa prérogative la plus rigoureuse, le droit d'exclusion.

Si l'élection de Suard fut pour les philosophes un triomphe, pour les amis qu'il comptait en dehors de l'Académie, et qui étaient nombreux et de la plus haute qualité, pourlesdames surtout dont il fut toujoursfort aimé, elle fut un sujet de joie inexprimable, et c'est une dame, madame d'Angiviller, qui, la première, lui en fit compliment.

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