MADAME D ANGIVILLER A SUARD
« Je ne me coucherai pas, Monsieur, sans vous faire un compliment d'une nouvelle que je reçois de tout autre que de vous. Une lettre de M. Thomas à M. d'Angiviller me surprend d'une manière bien douce, car je ne comptois sur l'élection que pour samedi. Vous n'aviez pas besoin pour moi de ce titre, mais j'en avois besoin pour vous depuis que vous le désiriez. J'y ai un intérêt particulier pour la mémoire de mon ami ; sa perte me semble adoucie, quand un autre le remplace. Trouvez bon que j'embrasse votre aimable moitié, et que je vous embrasse aussi. Recevez mes félicitations, majoye et l'assurance des sentimens les plus inviolables; c'est de tout mon cœur que je vous les offre, Monsieur.
» Ce jeudi ou soir.
» Voulez -vous bien que je fasse le même compliment à l'abbé Arnaud, et que je le remercie du plaisir que je lui dois? »
L'adresse était ainsi conçue :
» A M. Suard, » au bureau de la Gazette de France, « rue Neuve-Sai?it-Roch.
» Douze sols, si elle est rendue » ce vendredi 8 mai 1775, de bonne heure. »
Madame d'Angiviller, ci-devant madame de Marchais, était parente de madame de Pompadour, et, à cause de cela comme aussi de ses éminentes qualités personnelles, avait toujours été fort bien traitée par Louis XV. « Elle était, dit madame Suard, étonnamment petite, un pied de poupée et une tête énorme, ornée des plus beaux cheveux
cendrés que j'aie vus de ma vie. » On ne pouvait donc pas dire qu'elle fût jolie, mais elle avait ce je ne sais quoi qui est un mélange de tous les dons de la nature et de l'art, dont la source est dans le caractère, l'esprit, le langage, les regards, les attitudes, la toilette même, toutes choses qui se combinent et se fortifient les unes par les autres et agissent avec un tel ensemble que l'attrait en est prodigieux et la puissance irrésistible. Il n'y avait qu'une voix sur l'étendue et la vivacité de son esprit; il n'en était pas de même à l'égard de son jugement. Selon madame Suard, il n'était pas toujours juste; selon Marmonlel, c'est le contraire qui avait lieu. Mais il faut tenir pour suspectes ces deux opinions, la première, parce qu'elle vient d'une femme, la seconde, parce qu'elle est l'expression de la reconnaissance aveugle d'un fat émérite pour qui madame d'Angiviller avait été l'amie « la plus active, la plus constante, la plus vivement occupée de tout ce qui l'intéressait. » La vérité est donc entre ces deux opinions, mais elle se rapproche peut-être davantage de celle de madame Suard, l'extrême curiosité qu'avait madame d'Angiviller de connaître tout, de toucher à tout, depuis les romans jusqu'à la métaphysique, attestant une certaine difficulté de s'arrêter aux. meilleures choses, et par conséquent une grande incertitude de jugement.
Sa maison était le rendez-vous des personnes les plus distinguées de toutes classes. Ambassadeurs, étrangers, hommes de lettres et hommes du monde, philosophes, économistes, artistes; tout y affluait. Après avoir longtemps vécu soit du vivant, soit depuis la mort de M. de Marchais, avec M. d'Angiviller, elle finit par l'épouser. Mais jusquelà, maîtresse coquette et même impérieuse, elle ne distin-
guait cet amant, qui l'accompagnait partout, qu'en ne lui disant pas un mot. Pour lui, âme élevée et ferme d'ailleurs, il tremblait devant elle comme un esclave. Il fil ce personnage pendant plus de quinze ans, et jusqu'au moment où le mariage vint faire passer toute l'autorité du côté de l'époux. Alors, dit Marmontel, « ce n'a plus été du côté de l'épouse que déférence et complaisance, avec l'air soumis du respect. » Tant que madame d'Angiviller n'avait été que madame de Marchais, le respect humain et le respect de soi-même avaient été la règle de sa conduite envois M. d'Angiviller : par là s'explique cette froideur qu'elle lui témoignait aux yeux du inonde, et qui ôlait tout prétexte à la médisance. Mais une fois engagée par le mariage à M. d'Angiviller, elle brava au contraire ce respect humain, en vivant avec son nouveau mari, comme il n'était pas permis alors- à une femme de le faire, sans encourir le ridicule. Ce changement de rôle et dans de pareilles conditions n'était possible que de la part d'une femme supérieure; madame d'Angiviller s'y soumit noblement. Les grâces infinies qu'elle avait déployées dans le monde au profit de ses amis ou de tous ceux qui passaient pour tels, elle ne craignit plus désormais de les détourner sur son époux, et de plus, elle fut assez habile pour que ses amis n'en perdissent rien.
Elle aimait particulièrement Suard, et le billet qu'on vient de lire en serait une preuve, quand on n'aurait pas d'ailleurs le témoignage formel de madame Suard à cet égard. Madame Suard confesse qu'elle était elle-même fort aimée de M. d'Angiviller, auquel elle le rendait bien. Mais toutes ces amitiés étaient pures, et la médisance y émousea ses traits.
Ce billet fut écrit le soir même de l'élection et porté à Suard le lendemain malin. Il est flatteur, aimable et d'une expression de joie franche qui n'exclut pas la dignité. L'ami auquel il y est fait allusion est Duclos, que Suard remplaçait. Quant à l'abbé Arnaud, il méritait bien aussi des compliments pour la part considérable qu'il avait prise à l'élection de son ami ; en quoi il n'avait fait que se montrer reconnaissant. On disait que, dans sa jeunesse, voulant faire fortune, et le moyen le plus sûr alors étant d'attaquer les philosophes, l'abbé Arnaud n'avait pas voulu se singulariser, et, suivant la voie commune, avait aussi lancé son javelot contre la bêle philosophique : )
Validis ingentem viribus liastam
Contorsit.
Quand donc il se mit sur les rangs pour être de l'Académie, et encore qu'il eût passé depuis longtemps avec armes et bagages dans le parti des philosophes, il rencontra des obstacles sérieux. Je ne crois pas, avec Collé, que, depuis son agrégation à la secte philosophique, « il affectait publiquement l'incrédulité; » mais, enfin, il payait de zèle, et le zèle, en pareil cas, est toujours l'objet d'un peu de défiance. Mais Suard vint à son aide, et tout ce qu'il avait de crédit, tout ce qu'il avait de dextérité, et il en avait beaucoup, il le mit au service de son ami; madame Suard, qui en avait peut-être davantage, ne s'y épargna pas non plus; leurs efforts réunis achevèrent d'amortir les rancunes qui conservaient encore quelque vivacité, et l'abbé Arnaud fut élu le 18 avril 1772. Sa réception eut lieu le Ier mai suivant. Le début de
son discours fut un hommage, une action de grâce à L'amitié. En faisant l'éloge de ce sentiment, il avoua que les travaux littéraires auxquels il devait son élection , avaient été partagés par un homme de lettres (Suard), qui, dès longtemps, partageait tout avec lui. Ces travaux étaient le Journal étranger et la Gazette littéraire, qui n'avaient pu se soutenir, parce que, dit Grimm, les deux éditeurs associés aimaient trop la paresse, le monde et les soupers en ville, pour remplir avec exactitude les devoirs de surveillance que requiert la publication d'un ouvrage périodique. Ce fut ensuite la Gazette de France, qui avait alors la réputation d'être la plus mauvaise gazette de l'Europe, et qui la justifiait à tous égards.
Cependant personne dans l'Académie ne parut choqué de cet appel à ses suffrages, fait publiquement et en dehors de tous les usages reçus. Il n'en fut pas de même ailleurs. « Ce bon et modeste ecclésiastique, dit Collé (t. m, p. 576], et qui mérite autant des lettres que de l'Église, a eu la mâle assurance d'appeler à l'Académie son compère Suard. Le grand Corneille, en y appelant Racine, le trèscélèbre Racine, n'eût pu oser davantage. Cette insolente fatuité de l'abbé Arnaud avait merveilleusement scandalisé le public; mais la confirmation de cet appel par l'Académie a indigné la cour et la ville, et messieurs les entrepreneurs philosophiques ont soulevé tout le monde par ce dernier trait d'imprudence et d'impudence. »
Suard fut en effet nommé, trois semaines après l'abbé,* par quatorze voix sur vingt-sept. Il n'eut donc qu'une voix de majorité, il ne lui en fallait pas davantage. D'où l'on peut conclure qu'en travaillant à faire élire l'abbé Arnaud, il ne servait pas moins l'amitié qu'il ne recrutait
pour soi-même, la seule voix qui le faisait académicien étant présumée celle de ce dernier.
Il y avait dix-neuf candidats, si l'on en croit les Mémoires de Bachaumont. Parmi eux, Lemière eut huit voix, Chabanon quatre et Lanjon une. Restaient quinze candidats qui en furent pour leurs frais de visites.
C'est le vendredi 8 mai que Suard recevait le billet de madame d'Angiviller; le même jour, l'abbé Arnaud recevait de prince de Beauvau la lettre qui suit :