LE PRINCE DE BEAUVAU A L'ABBÉ ARNAUD
« Versailles, ce vendredi, huit heures du soir, 8 mai 1""2.
» Vous apprendrés peut-être, monsieur, par M. le chevalier de Chàtelux, ce qui se répand ici touchant les élus d'hier; j'ai lieu de craindre que cela ne soit fondé , et vous pouvés juger, par l'intérêt que vous me connoissés pour M. Suard , combien j'en suis inquiet. On le saura sûrement demain h l'Académie. Quant à moi, qui n'en pourrai parler au roi qu'après , et peutêtre bien inutilement, j'ai pensé que vos liaisons avec madame Du Barry vous rendroient plus propre que personne à venir lui en parler. Il faudroit que ce fût demain aussi matin que possible, parce que le roi part vers onze heures et demie pour Saint-Hubert, et qu'il n'y auroit pas de temps à perdre pour rapporter une réponse favorable, si on pouvait l'obtenir avant que l'Académie s'assemblât.
4. » Ne dites point, je vous prie, que je vous aye écrit, et si cette inquiétude parvient à M. Suard, assurés-le bien que rien ne m'intéresse autant que ce qui le touche, surtout en cette oc casion, où l'intérêt de l'Académie est si fort confondu avec le sien.
s Si vous voulés débarquer chez moi , vers dix heures, je
serai fort aise de commencer par vous parler et de vous renouveller les assurances des sentiments avec lesquels je vous prie de me croire plus véritablement que personne, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
» Le prince de beauvau. »
Ainsi se confirmait la nouvelle qui, depuis quelques heures déjà, transpirait dans Paris. Les candidats exclus n'avaient pas été les derniers à l'apprendre sans doute; aussi l'abbé Arnaud n'observa-t-il la recommandation du prince à l'égard de Suard que pour consoler son ami; mais aucune des pièces que j'ai sous les yeux ne m'apprend s'il fit auprès de madame Du Barry la démarche qui lui était prescrite. On se demande seulement pourquoi le prince de Beauvau ne la fit pas lui-même. C'est que, ayant refusé naguère, ainsi que sa femme, de rendre hommage à madame Du Barry, qui venait d'ôlre présentée à la cour, il n'était pas en état de demander des grâces à cette dame. Mais qu'elle ait été ou non sollicitée, madame Du Barry n'avait pu se montrer indulgente. Ayant porté le roi à nommer Marmontel historiographe et à agréer l'élection de d'Alembert comme secrétaire perpétuel, elle avait dû être blessée de la façon dont l'Académie avait reconnu ces faveurs, et elle garda vraisemblablement son crédit sur l'esprit du roi pour une autre occasion.
Le samedi 9 mai, le maréchal de Bichelieu, qui s'était chargé de rendre compte au roi de l'élection de MM. Suard et Delille à la place de MM. Duclos et Bignon, vint apprendre à l'Académie que le roi n'acceptait ni l'un ni l'autre, et ordonnait qu'on procédât à de nouvelles élections. Le maréchal ajouta que Sa Majesté ne s'était point
expliquée sur les motifs de cette exclusion, et qu'il n'en rendait compte à l'Académie qu'avec douleur.
Personne, à ce qu'il paraît, de l'un comme de l'autre côté de l'assemblée, ne fut dupe de cette comédie, et encore que le parti des philosophes comprît très-bien que sa propre imprudence aurait suffi pour motiver le refus du roi, il avait de fortes raisons de croire que le duc de Richelieu y avait aidé autant qu'il était en soi, et cela, par des considérations toutes personnelles. La nécessité où je suis de faire connaître sans désemparer les suites de ce refus me force à renvoyer ailleurs les détails.
Avant d'exécuter l'ordre du roi, l'Académie crut devoir en délibérer. C'était à l'archevêque de Toulouse à opiner le premier; il proposa son avis en ces termes :
« Qu'en vertu du titre et du droit que l'Académie en a, il sera demandé audience à Sa Majesté; que M. le duc de Nivernois, l'un de ses membres, sera chargé de lui représenter que l'Académie est dans la plus grande douleur de n'avoir pas vu confirmer son choix, de lui prouver que ces deux sujets en sont dignes, que c'est les déshonorer aux yeux du public que de les exclure de cette façon, mise par le roi pour la première fois en usage, et qu'enfin, pour attendre l'effet de ces trèshumbles remontrances à Sa Majesté, il sera sursis à l'élection nouvelle par elle ordonnée jusqu'au samedi 23 mai. >>
Cet avis ayant été adopté à l'unanimité, le duc de Nivernais écrivit sur-le-champ la lettre suivante au prince de Beauvau :