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LE DUC DE NIVERNAIS AU PRINCE DE REAUVAU

« Nous venons, mon cher prince, de recevoir, par M. de Richelieu, les ordres du roi, portant l'exclusion actuelle des deux sujets que nous avons eu l'honneur de proposer à Sa Majesté avant-hier. En conséquence, et conformément à notre profond respect pour les intentions du roi, la compagnie indiquera une assemblée générale au 23 de ce mois pour procéder à de nouvelles élections. En même temps la compagnie, pénétrée de douleur d'avoir fait deux choix qui n'ont pu obtenir l'agrément de Sa Majesté, et n'ayant rien de plus à coeur que de faire connoître au roi combien elle est et sera toujours soigneuse de se conformer, avec la plus scrupuleuse exactitude, aux ordres contenus dans la lettre dont Sa Majesté m'a honoré par rapport aux élections, m'a chargé de porter aux pieds du roi l'expression de ses sentiments dans cette crise si importante pour elle, et de solliciter en même temps sa bonté par rapport à deux sujets que l'Académie, d'après la voix publique, a cru irréprochables. Ainsi, mon cher prince, je me rendrai jeudi matin à Versailles, au lever du roi, pour avoir l'honneur de lui demander un moment d'audience. Si le roi permettoit que je me rendisse, au lieu de cela, mardi matin à Bellevue, à son lever, pour cette petite audience académique, je confesse que cela m'arrangeroit bien mieux, parce que j'ai un petit voyage à faire. Ne faites pourtant point d'indiscrétion là-dessus pour me faire plaisir, mon cher prince, et mandez-moi seulement si c'est mardi à Bellevue ou jeudi à Versailles que je dois aller. Je vous renouvelle, etc. »

Le lundi 1 \ mai, le duc de Nivernais annonça à l' Académie qu'en conséquence de la réponse du prince de Beauvau à sa lettre du 9, il se rendrait le lendemain mardi à Bellevue,

et qu'il ne négligerait rien pour justifier aux yeux du roi le choix de l'Académie et pour implorer ses bontés en faveur de6 deux sujets proposés.

Pour qu'on ne suppose pas que tous ces menus détails sont de mon invention, je ferai observer que je les ai tirés, à peu près textuellement, des procès-verbaux mêmes de l'Académie, et que j'en ai sous les yeux une copie levée par les «fins de Suard sur les registres de la compagnie. Cela dit, je poursuis.

Le jeudi 1 4 mai, M. le duc de Nivernais écrivit au secrétaire perpétuel la lettre suivante :

« Mon cher confrère, les choses ne vont pas comme je l'aurois désiré, mais comme je le prévoyois. Le roi persiste à vouloir qu'on procède à de nouvelles élections comme il l'a ordonné, mais il ne regarde pas ces messieurs comme exclus absolutè; il prendra des informations sur leurs écrits et sur leurs mœurs, et d'après lesdites informations, se déterminera dans une autre occasion. Au reste, il a reçu l'ambassadeur de son Académie avec beaucoup de bonté; il l'a écouté défendre la cause de ses élus et des électeurs pendant un quart d'heure, et il a trouvé bon qu'on entrât avec lui dans les détails les plus intéressants de l'affaire. Je tâcherai d'aller jeudi à l'Académie pour rendre compte plus en détail de mon audience. Mais voilà la substance et le résultat : exclusion actuelle, nouvelles élections, espérance que les exclus pourront être élus une autre fois. Mardi, à six beures du soir, 12 mai 1772. »

La compagnie, après avoir entendu la lecture de cette lettre, vota, d'une voix unanime, des remerciements pour le duc de Nivernais et pour M. le prince de Beauvau. Elle

chargea l'abbé Balteux de les transmettre à l'un, et l'abbé Arnaud à l'autre.

Le duc de Nivernais arriva sur ces entrefaites. La séance durait encore; il y confirma, avec plus de détails, tout ce qui est contenu dans la lettre ci-dessus.

Le samedi 16 mai, M. le maréchal de Richelieu vint à l'Académie, la séance étant commencée. Il se plaignit du fait qu'on lui imputait, c'est-à-dire d'avoir suggéré à Sa Majesté l'exclusion de MM. Delille et Suard. Il assura la compagnie qu'il n'avait aucune part à cette exclusion ; mais nul n'en crut un mot.

Le samedi 23 mai, il fut encore arrêté à l'unanimité que chaque académicien s'engagerait à faire tout ce qui serait en son pouvoir pour obtenir de Sa Majesté qu'Elle levât l'exclusion des deux élus.

Le mardi 30 juin, le duc de Nivernais communiqua la lettre suivante qu'il avait écrite au roi, en conséquence de la précédente délibération :

« Sire, je ne puis me dispenser d'avoir l'honneur de rappeler à Votre Majesté la douleur profonde dont son Académie est pénétrée, depuis le malheur qu'elle a eu de voir désapprouver, par Votre Majesté, les deux choix qu'elle avoit eu l'honneur de lui proposer, dans son élection du 7 mai. L'espérance que je lui ai rapportée de votre part, sire, que vous daigneriez prendre de nouvelles informations, et la certitude où elle est qu'elles ne peuvent être que favorahles, la soutiennent dans son affliction, et j'ose implorer Votre Majesté pour que votre honte mette fin à la disgrâce dont nous gémissons. C'est le devoir de tout académicien, et c'est le mien spécialement. Je prendrai même la liberté d'ajouter, en mon particulier, qu'il seroit fort intéressant pour moi que cette disgrâce, si affligeante, finît

pendant mon directorat, comme c'est pendant mon directorat que j'ai eu le chagrin de la voir commencer de la manière la plus inattendue. Je ne me permettrai pas d'en dire davantage, et je me borne à implorer avec les plus vives instances les bontés de Votre Majesté en faveur d'une compagnie qu'elle honore de sa protection, et qui en est bien digne. Je suis, etc. »

L'Académie ayant entendu la lecture de cette lettre, arrêta qu'elle serait insérée dans ses registres comme un monument du zèle que le duc de Nivernais avait témoigné dans cette affaire pour les intérêts de la compagnie.

Le directeur communiqua ensuite à l'Académie la lettre suivante qu'il avait reçue du roi :

« Mon cousin , j'ai pris des éclaircissemens, comme je vous l'avois promis, sur l'âge, les principes et les mœurs des deux sujets que mon Académie françoise m'avoit proposés dans son élection du 7 mai, et, comme le compte qu'on m'a rendu d"eux est favorable, je vous charge de lui annoncer que je trouverai bon qu'elle me les propose, lorsqu'il vaquera des places. Mon Académie doit s'attendre que j'aurai toujours la plus scrupuleuse attention à l'examen des choix qu'elle fera dans ses élections, et que je ne laisserai jamais entrer dans son sein personne dont la réputation ne soit intacte du côté des mœurs et de la probité , ni dont les écrits et les discours soient répréhensibles, par rapport aux matières de religion et de gouvernement. Ainsi, je lui recommande, comme je l'ai déjà fait, d'apporter la plus grande attention à ne me proposer que des sujets dont les principes et les mœurs soient sans reproches, et je vous ordonne de faire inscrire ma présente lettre sur les registres de la compagnie, pour y être consultée et lue, à commencer de ces mots : Mon Académie doit s' attendre, etc., dans chaque as-

semblée générale au sujet de quelque élection. Et ladite lettre n'étant à d'autre fin, je prie Dieu, etc. Écrit à Versailles, ce 28 juin 1772. Signé: louis. »

Cette lettre ne laissait pas d'équivoque ; l'Académie se soumit. Aussitôt elle arrêta « que son directeur porterait aux pieds de Sa Majesté le profond respect de la compagnie, la reconnaissance qu'elle avait de ses bontés et la promesse d'être toujours attentive à se conformer à ses ordres. Elle décida, en outre, que l'abbé Batteux irait, au nom de la compagnie, chez le duc de Nivernais, pour le remercier des soins qu'il avait bien voulu se donner dans cette circonstance, et du zélé qu'il avait marqué pour les intérêts de l'Académie. Elle désigna aussi l'abbé Arnaud pour remercier, au même titre, le prince de Beauvau. Enfin, le directeur ayant rendu compte à la compagnie des démarches que le duc d'Aiguillon avait bien voulu faire auprès du roi pour l'engager à rendre justice à l'Académie, en levant l'exclusion des deux sujets proposés, l'Académie pria son directeur de vouloir bien aussi témoigner au duc d'Aiguillon toute la reconnaissance qu'elle ressentait de son procédé, et que tous les gens de lettres partageaient avec elle. »

Tel est le récit officiel de cette grosse affaire. Le style, ainsi qu'on l'a sans doute remarqué, principalement dans les lettres du duc de Nivernais, n'est pas précisément le style dont l'Académie est faite pour donner la règle et l'exemple; mais le ton en est mesuré, digne, et particulièrement honorable pour les deux proscrits. Il est surtout respectueux à l'égard de l'autorité suprême, qui avait fait un usage si douloureux pour l'Académie de ses augustes

prérogatives. L'esprit d'indépendance ne s'était point encore aventuré, à l'Académie, au delà du terrain des lettres, et devant un ordre du roi, motivé par une circonstance extraordinaire et prévue, l'accord et la soumission y étaient unanimes.

Mais le récit officiel ne dit pas tout, quoiqu'il fasse entendre bien des choses. Ainsi on y voit le duc de Richelieu se défendre d'avoir été pour quelque chose dans l'exclusion des deux élus; on y voit aussi le roi exiger des candidats certaines conditions d'âge, de principes et de mœurs, sans lesquelles il ne ratifierait pas leur élection. Sur tous ces faits, le procès-verbal est d'un laconisme qui ne vaut guère mieux que le silence ; on va tâcher d'y suppléer.

Les chefs reconnus des deux partis qui divisaient l'Académie, étaient le maréchal de Richelieu et d'Alembert. Le premier avait longtemps dominé l'assemblée, et était liés -jaloux de son empire. Néanmoins il ne s'était pas toujours montré tellement exclusif ou despote, que le parti des philosophes ne lui fût obligé de la nomination de quelques-uns d'entre eux. Mais à mesure que ce parti prit du nombre et de la force, il sentit le besoin d'une direction indépendante de la faveur ou des caprices du maréchal, et il fit choix, à cet effet, de d'Alembert. La lutte alors s'engagea entre les deux partis, avec ces alternatives de succès et de revers qu'on a pu voir au commencement de ce chapitre; mais le maréchal ayant bientôt reconnu l'impossibilité de croiser d'Alembert, elle dégénéra en guerre ouverte. Dans cette guerre toutefois, le maréchal, plus par orgueil que par peur, eut soin de n'exposer pas trop sa personne; il se réserva pour l'in-

trigue et pour les coups fourrés. Ainsi, prévoyant qu'il échouerait encore dans la circonstance dont il s'agit, il se disposa à faire bonne mine à mauvais jeu ; il favorisa, en apparence, les deux candidats qui n'étaient point selon son cœur, et conçut en même temps le projet de s'en venger avec éclat.

Conformément aux statuts de l'Académie, il ne devait y avoir qu'une seule élection dans la même séance. Celle qui avait pour objet le remplacement de Bignon avait été fixée au 7 mai. Comme directeur, le maréchal y présida; Delille fut nommé. Le maréchal avait donné, le matin même de ce jour, un dîner à tous les votants. Là, s'étant convaincu que ni lui, ni les siens ne l'emporteraient, il avait paru se ranger du côté du plus fort, et proposé même de consommer les deux élections dans la même séance. Les amis de Suard donnèrent dans ce piège, d'autant plus qu'ils estimaient que, venant du duc de Richelieu, cette légère infraction au règlement ne serait pas relevée par le roi, et conséquemment n'invaliderait pas les élections. A cette considération s'en joignait une autre que, par un raffinement d'hypocrisie, le maréchal ne manqua pas de faire valoir, c'est que, des deux élections, celle de Suard étant la plus douteuse, un ajournement au jeudi suivant, dont leurs adversaires se mettraient en mesure de tirer parti, la rendrait sans doute impossible, et qu'il fallait profiter de la majorité probable que Suard avait actuellement, pour procéder, sans désemparer, à son élection. Ainsi fit-on; et comme Suard n'eut que la moitié des voix plus une, on loua hautement la prudence du maréchal, et on le remercia d'avoir paré un échec qui était infaillible, si l'on eût donné au parti contraire, numéri-

quement le plus fort, quand il était exact, le temps de se reconnaître et de se rallier.

Restait à obtenir l'agrément du roi. C'est ici que le maréchal commença de goûter le plaisir de la vengeance, et qu'il résolut d'apprendre à ses collègues que, puisqu'ils ne voulaient pas qu'il les régentât à l'Académie, il retrouverait au dehors cet empire qu'on lui arrachait au dedans, et saurait en user. Il y mit toutefois quelques façons, c'està-dire qu'au lieu de conseiller directement au roi l'exclusion des deux sujets proposés, il s'entendit avec le duc d'Aiguillon, lequel souffla, dit l'abbé Beaudeau, à madame Du Barry un refus motivé sur la prétendue collaboration des deux élus à l'Encyclopédie [Chroniq. secrète de Paris, dans la Revue réirosp., t. m, p. 30). Cette calomnie grossière, transmise au roi par la bouche de sa maîtresse, eut un effet décisif; le roi prononça incontinent l'exclusion.

Cependant, il était avéré que Suard ni Delille n'avaient, de leur vie, écrit un mot dans Y Encyclopédie. Cette imputation ayant été démentie par les témoignages les plus respectables, on allégua des prétextes qui eussent moins de gravité, mais plus de vraisemblance; comme par exemple que les deux élections avaient été faites dans une seule séance, que Delille était trop jeune, et Suard étroitement lié avec quelques encyclopédistes. Ces motifs n'étaient pas seulement vraisemblables , ils étaient vrais. Mais justifiaient-ils une exclusion aussi infamante ? Assurément non. La double élection dans la même séance était illégale, mais, autant que je me le rappelle, elle n'était pas sans exemples. L'objection de la jeunesse de Delille était puérile, Delille, par sa publication des Géor gigues, ayant,

non pas fait oublier, mais recommandé sa jeunesse. Aussi, fortifiait-on cette objection par une autre plus mauvaise encore ; on disait que le titre d'académicien était incompatible avec les fonctions de régent, que Delille exerçait au collège de la Marche.

A l'égard de Suard, déchargé désormais du crime de participation à Y Encyclopédie, on lui en imputait un autre qui reposait aussi sur une calomnie, mais qui avait trouvé plus de créance, parce que la calomnie était moins démontrée. Ce fait se rattachant à l'histoire des vicissitudes du journalisme en France, je demande la permission de m'y arrêter un moment.

L'abbé Arnaud, au rapport de madame Suard (Essai de Mémoires, etc., p. 93), venait de faire connaissance avec madame de Tessé, femme aimable, spirituelle et dévouée à ses amis. L'abbé lui plut, et comme elle sut bientôt que toute sa fortune se bornait à deux mille cinq cents livres de rente, elle chercha tous les moyens de l'améliorer. L'abbé en parla à Suard, qui lui conseilla de faire demander au duc de Choiseul, alors ministre des affaires étrangères, la direction de la Gazette de France. Madame de Tessé ne perdit pas un instant et alla trouver le ministre. Mais ayant fait part auparavant de son projet au chef du bureau où ressortissait la Gazette, alléguant, pour l'attendrir sans doute et le mieux persuader, les deux mille cinq cents livres qui constituaient toute la fortune de son protégé, ce personnage osa se montrer surpris que des hommes de lettres ne se trouvassent pas assez riches avec deux mille cinq cents livres de revenu. Madame de Tessé indignée, et ne pouvant concevoir qu'on regardât les hommes de lettres comme ayant fait vœu de pauvreté, écrivit dans

ce moment à Suard : « Je voudrais que cet homme fût à l'aumône, pour avoir le plaisir de la lui refuser. » Enfin, grâce à l'intervention de la princesse de Beauvau et de la comtesse de Grammont, sœur du duc de Choiseul, madame de Tessé obtint ce qu'elle désirait, et les deux amis, dont l'un n'était ni plus ni moins riche que l'autre, passèrent de deux mille cinq cents à dix mille francs de revenu chacun.

Cet état de choses dura depuis 1762 jusqu'en 177t. Alors l'abbé Arnaud et Suard furent destitués, et voici à quelle occasion.

Ils avaient l'habitude d'envoyer tous les soirs au ministère des affaires étrangères leur journal en épreuves. Le ministre, ou ses commis, supprimait alors les articles qu'il ne jugeait pas à propos de publier, et les directeurs n'avaient garde naturellement de les rétablir. Le 25 août 1771, la Gazette reproduisant une nouvelle débitée par tous les journaux anglais, parla de la comtesse douairière de Waldegrave, comme femme du duc de Glocester, avant que son mariage avec un prince ne fût rendu public et avoué par le roi d'Angleterre. On ne biffa point cet article à Versailles. Cependant, le môme jour, le colonel Blaquière , secrétaire de l'ambassade anglaise , ayant dîné chez le duc d'Aiguillon qui avait succédé au duc de Choiseul dans le ministère des affaires étrangères, ce ministre le prit en particulier, et lui dit que le roi était très-irrité contre les gazetiers et leurs insolences; que Sa Majesté était bien éloignée de vouloir manquer de considération au roi d'Angleterre; que les gazetiers seraient punis et que déjà même on leur avait enlevé leur journal. Le colonel Blaquière marqua beaucoup de surprise, et

assura le duc d'Aiguillon que le roi d'Angleterre ne serait nullement fâché de l'article, mais beaucoup de la punition qu'on voulait infliger aux auteurs; lord Harcourt, l'ambassadeur d'Angleterre, fit la même réponse. Mais le duc d'Aiguillon ne laissa pas de leur donner par écrit le désaveu de la Gazette, en les priant de le notifier au roi d'Angleterre.

Tel est le prétexte dont on se servit pour dépouiller deux hommes, coupables de la négligence ou de la malice des bureaux des affaires étrangères, coupables surtout de leurs relations avec la famille et les amis du duc de Choiseul, exilé à Chanteloup, et toujours pénétrés de reconnaissance pour le bienfait dont ils étaient redevables à cet illustre proscrit. Pour le duc d'Aiguillon, il soutint toujours que l'article avait été biffé, et que les directeurs l'avaient rétabli. Longtemps sollicité d'offrir à ceux-ci quelque dédommagement, il voulut bien leur donner deux mille cinq cents livres de pension à chacun. C'était, on se le rappelle, le maximum fixé par le commis du ministère, préposé à la Gazette.

On allégua cette destitution pour faire écarter Suard de l'Académie; on taxa cette compagnie d'imprudence extrême pour avoir élu un sujet désagréable à la cour, et qui était, selon l'expression de Collé, in reatu; on estima qu'elle avait voulu braver le roi, et que plus l'offense était grave, plus il fallait que la réparation fût éclatante.

Pendant que le maréchal de Richelieu, ou plutôt le duc d'Aiguillon et madame Du Barry, ses complices, agissaient sur l'esprit du roi, le prince de Beauvau, protecteur déclaré de Suard, s'efforçait de faire prévaloir son influence pour sauver son ami. Ses efforts furent inutiles; le

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roi ne se laissa point entamer. L'exclusion était définitive; il n'y avait plus à y revenir. Les amis des deux exclus essayèrent alors, comme je l'ai dit, d'obtenir qu'elle ne fût qu'actuelle, c'est-à-dire n'impliquant pas incapacité absolue et à toujours d'êlre élus. Ils en firent la demande au roi, qui ne le trouva point mauvais, et répondit qu'avant de se décider à cet égard, il prendrait des informations sur les candidats. Si ces informations étaient bonnes, il pourrait donner son consentement à leur réélection. Rassurée par ces paroles , l'Académie , conformément aux ordres du roi, nomma aux places demeurées vacantes Bréquigny et Beauzée.

Mais Suard n'avait pas d'ennemis qu'à la cour; il en avait à la ville, et ceux-ci étaient les plus remuants. Appréhendant le résultat des informations, qui s'annonçait déjà comme excellent, ils insistèrent avec une nouvelle vivacité sur les relations que Suard entretenait avec les encyclopédistes, et lui disputèrent d'ailleurs la paternité des œuvres qui portaient son nom. On signalait notamment l'abbé Bergier comme un des plus ardents à propager de méchants bruits sur les principes religieux de Suard, et on disait que Letourneur revendiquait comme sienne la traduction faite par Suard de VHistoire de Charles-Quint, de Robertson. Ce qui donnait quelque vraisemblance à cette dernière imputation, c'est que Letourneur avait coopéré en effet, mais pour une très-petite part, à cette traduction. On verra plus loin que, s'il laissa croire un moment qu'il en était l'auteur, il fut bientôt obligé de s'en défendre et d'en signer le désaveu.

L'abbé Bergier n'étant pas l'ami des philosophes, ni l'ami de leurs amis, ayant même écrit plusieurs ouvrages

pour réfuter leurs principes, entre autres ceux de d'Holbach, d'ïïelvetius et de J.-J. Rousseau, était plus exposé qu'un autre à une accusation du genre de celle dont il était chargé. De plus, il habitait Versailles, c'est-à-dire le séjour des cabales et des intrigues, où l'on exécutait aussi bien les hommes de lettres -que les hommes d'État, et où il semblait difficile qu'un personnage aussi connu, aussi considéré que l'abbé Bergier, pût vivre sans prendre part à toutes les trames qui s'y ourdissaient. On le calomniait cependant, et voici la lettre qu'il écrivit à son frère, où il se défend à ce sujet avec, une franchise qui ne permet pas de douter qu'il dît vrai.

l'abbé bergier a son frère,

« Rien n'est plus faux, mon cher frère, que le discours que l'on me prête ; je n'aurois pu le tenir sans mentir de propos délibéré, puisque je n'ay jamais ouï M. Suard parler contre la religion. J'ay dit seulement qu'il étoit intimement lié avec Mrs les philosophes; je ne crois pas qu'il s'en défende; je n'ai rien ajouté davantage. Si je connoissois l'imposteur qui m'a fait parler, je serois en état de le confondre par les témoins mêmes qu'il a osé citer. C'est un acharnement inconcevable de m'attribuer des propos, des intentions, des démarches dans un temps où j'évite, au contraire, toute société, où je ne vois personne, où je me tiens renfermé chez moi. Mais j'ay dû m'attendre à toutes ces imputations ; dès que je réside à Versailles où tout le monde tracasse, on ne se persuadera jamais que j'y suis tranquille et retiré, et que je ne souhaite autre chose que d'être oublié et ignoré. Ce sera tous les jours de nouvelles accusations et de nouveaux reproches ; je suis très-fâché de ce qu'ils retombent indirectement sur vous; mais je n'y vois point de re-

mède. Le seul parti que j'aye à prendre est de me renfermer encore davantage et de ne rien répondre à tout ce que l'on trouvera bon de m'imputer. Je vous embrasse, mon cber frère.

» Bergier.

» A Versailles, 22 may 1772. ■»

Il est très-vrai que Suard ne se défendait pas de ses liaisons avec les philosophes, et si c'est un mérite d'avouer ses amitiés quand elles sont compromettantes, Suard eut ce mérite. Il eut encore celui de ne jamais écrire contre la religion. Pour en parler mal, je n'en jurerais pas ; mais du moins sa réserve à cet égard fut-elle reconnue et considérée, quand l'interdiction qui pesait sur lui fut enfin levée. Il eut plus de peine à faire revenir sur le préjugé qui le poursuivait relativement à ses ouvrages. La correspondance qui va suivre fera connaître à la fois les moyens employés pour les propager, et les raisons apportées pour les combattre.

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